LIVRE III, CHAPITRE V
n'aurait pas lieu. Un Piagnone essaya de protester : il fut entouré, menacé, maltraité et chassé de réglise. Les Compagnacci en sortirent eux-mêmes aux cris de : Aux armes! A Saint-Marc!
Savonarole était au couvent.. Il y avait prononcé, le matin même, un lamentable discours, où il parlait avec résignation de sa fin prochaine à ses fidèles auditeurs. L'ordre d*exil lui étant parvenu , il se disposait à obéir. Mais la ville était déjà soulevée; des amis lui représentèrent que sortir en ce moment, c'était courir à une mort certaine, et ils le retinrent malgré lui. Cette désobéissance, dont les vrais motifs et les vrais auteurs ne furent pas immédiatement connus, détermina la nouvelle majorité de la seigneurie à charger les Compagnacci de s'emparer de Saint-Marc et de lui amener Fra Girolamo prisonnier. Depuis que l'influence des Piagnoni ne maintenait plus Téquilibre, et il n'y avait pas encore douze heures, la balance penchait visiblement du côté de l'iniquité.
En se rendant à Saint-Marc pour accomplir leur mission^ les Compagnacci donnèrent la mesure de la modération qu'ils y mettraient par le massacre de deux Piagnoni inoffensifs. Les plus hardis entrèrent dans l'église, où les vêpres n'étaient pas encore finies, et commencèrent à insulter ceux qui s'y trouvaient. On parvint cependant, non sans peine, à les mettre dehors et à fermer les portes, sans prendre le temps de faire sortir même les femmes et les enfants. Aussitôt les Arrabbiati firent le siège du couvent.
Au milieu de tant de désordre, Savonarole, fidèle à son goût pour les manifestations pompeuses, se revêtit d'ornements sacerdotaux, prit les reliques des saints, et, accompagné des relig^^ux et des laïques, fit une procession solennelle à travers les cloîtres et les corridors; puis il revint
dans réglise se placer en adoration devant le saint-sacrement. Pendant que les plus dévots adoraient avec lui , les plus actifs proposaient de sonner les cloches pour appeler au secours les Piagnoni du dehors; d'autres voulaient engager la bataille : François Valori, qui était présent, leur conseilla de différer encore.
Sur ces entrefaites, la seigneurie envoie Tordre à tous les laïques qui se trouveraient dans le couvent de l'évacuer au plus tôt. Un grand nombre se retirèrent, charmés d'être hors d'une mêlée qui pouvait devenir grave. Quelques-uns sortirent avec Valori par une porte de derrière, pour rallier les Piagnoni et dissiper la foule toujours croissante des ennemis. Les plus acharnés demeurèrent, décidés à suivre le conseil du père Buonvicini, qui leur avait jeté cette parole peu évangélique : Défendez vous!
Saint-Marc était e^ectivement en état de défense. Depuis quelque temps, on prévoyait un coup de main des G>mpagnacci, et, pour s'en garantir, on avait apporté en secret au couvent une assez grande quantité d'armes et même de canons. Cette précaution, si nécessaire qu'elle pût être, montre combien une lutte de tous les jours avait fait oublier aux dominicains les devoirs du vrai religieux. Il est clair qu'on n'avait pu introduire de l'artillerie sans l'autorisation du vicaire général. Si le cœur lui manqua au moment décisif, ou si une inspiration plus chrétienne vint l'éclairer; si enfin il interdit à ses frères une lutte à main armée, il ne saurait pour cela être dégagé de toute responsabilité. On ne pouvait exiger que des hommes depuis si longtemps excités demeurassent en prières lorsque la ragrt était sur leur tête et qu'ils se sentaient en état de la repousser.
Ils se défendirent avec l'énergie du désespoir : Tassant durait depuis longtemps, et les portes de l'église et du cou-