LIVRE III, CHAPITRE VI
fit chercher inutilement. Les dominicains furent consignés à Saint-Marc, et défense fut faite aux laïques de les y aller voir. Enfm, pour mieux marquer leur abaissement et leur défaite, on donna, comme gage du triomphe, leur principale cloche aux mineurs de Saint-François.
Pour se faire pardonner ce qu'il y avait de rigoureux dans les mesures qu'elle avait prises et d'illégal dans celles qu'elle allait prendre, la seigneurie ordonna que tout le fruit du pillage fut restitué immédiatement; puis elle s'occupa, sans plus tarder, de se débarrasser de ceux qui faisaient obstacle à ses desseins, et de les remplacer par des instruments plus dociles. Aux Dix de balie et au tribunal des Huit, qui étaient favorables à Savonarole, furent substitués d'autres magistrats pris parmi les vainqueurs. Cent citoyens furent assemblés et consultés pour savoir quelle direction l'on donnerait au procès. Quelques-uns proposèrent d'envoyer Jérôme au pape, mais la majorité ne se rangea pas à cet avis, sous prétexte que les prisonniers, étant excommuniés, ne relevaient plus de l'autorité ecclésiastique. Lorsqu'il eut été décidé qu'on les jugerait à Florence , les prieurs nommèrent, pour instruire l'affaire, une commission de seize membres, auxquels il fallut bientôt, sur l'ordre du pape, adjoindre deux chanoines.
Alexandre Vï, en effet, n'avait pas tardé à être informé de ces heureux événements. Dès le 8 , la seigneurie les lui avait fait connaître par ses ambassadeurs, par l'archevêque de Florence, Rinaldo Orsini, qui résidait à Rome, et peutêtre par une lettre adressée à lui-même. Dans ces dépêches, elle tirait vanité de l'ordre qui avait régné dans la ville aussitôt après l'incarcération de Savonarole, comme si c'était une grande garantie de sécurité et d'avenir qu'un parti écrasé la veille ne remuât pas le lendemain.
Transporté de joie, le saint-père n'écrivit pas moins de quatre brefs pour féliciter et remercier tous ceux qui avaient coopéré à cette importante capture. Par le premier, après les compliments de rigueur, il faisait de grandes promesses à la seigneurie, si elle voulait, lorsque Savonarole aurait été interrogé comme il convenait aux intérêts de la république, le lui envoyer à la frontière, où il le ferait prendre. Par le second, il donnait au vicaire général de Tarchevéque et au chapitre de la cathédrale le pouvoir d*absoadre quiconque aurait péché le Jour des Rameaux, dans Tattaque du couvent, eût-on commis un homicide; de publier un Jubilé à Florence pour racheter la ville des condamnations prononcées contre elle, avec une indulgence plénière et le droit de faire rentrer dans le giron de TÉglise tous les Piagnoni qui abjureraient leurs erreurs. Le troisième et le quatrième, adressés , l'un à tous les franciscains, l'autre à Fra Franceseo di Puglia, n'avaient d'autre but que de les complimenter sur leur zèle et leur succès. Il n'y avait dans ces lettres aucune parole de miséricorde pour les morts et les vaincus : la joie de ce pape était aussi impitoyable que sa colère.
Cependant la seigneurie n'avait pas attendu la réponse de Rome pour continuer le procès. Son parti était pris. Dès le 9 avril, elle soumit les prisonniers à de fréquents interrogatoires. Les réponses de Savonarole furent loin d'être satisfaisantes. Par dédain ou par embarras, peut-être même afin de ne pas fournir des armes contre lui, il s'enveloppa dans ses réponses d'une obscurité calculée qui irrita ses Juges plus que n'auraient fait de formelles dénégations. €'est pourquoi , après l'avoir inutilement menacé , on finit pa^ l'appliquer à la question. Ses apologistes font grand bruit de ce supplice. Pic raconte qu'on lui passait des cordes sous les aisselles, et qu'on le laissait ensuite retomber, sans qu'il