LIVRE m, CHAPITRE VI. 26Î
pût cependant prendre terre, afin de lui disloquer les épaules ; il parle de charbons ardents qu'on lui aurait approchés des pîeds.
Il est difficile de savoir ce qu'il y a de vrai dans ces détails; mais on est porté à croire que les tourments dont il s'agit {Irattidi corda ou difune] n'étaient pas bien terribles, puisque Jérôme, au temps de sa puissance, proposait de les infliger aux joueurs obstinés, et les regardait comme un châtiment moins grave que la prison. Que si, les connaissant très-graves , il voulait les infliger pour des fautes légères, est- il à plaindre d'avoir subi la peine du talion?
Tous les jours suivants, jusqu'au 19, à la réserve du 10, on continua les interrogatoires, et Savonarole fut mis plusieurs fois à la question. L'extrême délicatesse de son tempérament le rendait plus sensible que tout autre à la douleur physique, et plus faible devant elle. Aussi, pour être délivré plus vite , avoua-t-il chaque fois ce qu'on voulut. Mais à peine l'avait-on déposé à terre et remis dans sa prison, qu'il protestait contre ses déclarations , et disait à ses juges de ne tenir pour vrai aucun des aveux que la souffrance lui arrachait. Connaissant sa faiblesse et prévoyant sa fin, il avait maintes fois dit la même chose aux Florentins ; mais les temps étaient bien changés : il ne parlait plus à des amis disposés à tout croire , et l'on ne tint compte que de ses aveux. TouteR)is, arrachés ainsi par la force, ces aveux étaient trop incohérents pour qu'on pût fonder là-dessus un acte d'accusation plausible ; il était besoin d'un esprit délié, d'une plume habile pour coordonner les paroles de l'accusé et les présenter sous le jour le plus défavorable à lui-même et à son parti. Ser Ceccone se présenta.
Cet homme avait pris part à la conjuration des Palleschi. Après la découverte du complot , il s'était enfui à Saint-
Marc. Il pensait bien qu'on ne viendrait pas. chercher dans cette maison un partisan des Médicis, et il comptait sur la générosité des Pères. En effet, Savonarole ordonna qu'on le reçût avec bienveillance, et, grâce à lui, le proscrit put échapper à toutes les recherches. Pour s'acquitter de la dette qu'il avait contractée, ce misérable s'offrit à déshonorer son bienfaiteur. Son offre fut acceptée. François degli, Albizzi, l'un des commissaires, comprenant enfin que ce n'était pas à un jugement, mais à un assassinat juridique qu'on le conviait, donna aussitôt sa démission. Il ne voulait pas , disaitil , se souiller du sang du juste. Ser Ceccone s'appuya sur les aveux de Savonarole, et peut-être aussi sur une relation écrite par ce Père des événements auxquels il avait été mêlé, pour fabriquer \e procès qui nous a été conservé par Mgr Mausi, avec quelques altérations, et partiellemenfpar Quétif. Le texte authentique de l'édition princeps est extrêmement rare aujourd'hui.
Lorsque cette pièce mensongère, qu'on avait à peine osé communiquer à Jérôme, vit le jour, la stupéfaction des Pîagnoni restés fidèles fut au comble , et ils crurent un moment avoir été joués par un imposteur. Mais peu à peu ils se convainquirent que cet acte avait été fait , comme Échard le remarque justement, avec tant de légèreté et d'étourderie, que, tout ce qui y était contenu fût-il vrai, il y aurait tout au plus un fou à purger avec de l'ellébore , et non un fourbe à mettre à mort. Revenus de leur surprise, ils cherchèrent à s'expliquer comment, du vivant même de Savonarole et de tous ceux qui l'avaient vu à. l'œuvre , on avait osé publier un tel amas de calomnies, et de conjecture en conjecture, de propos en propos, une version se répandit peu à peu dans la ville. Les écrits de quelques-uns l'accréditèrent, et on la donne encore aujourd'hui comme l'expression de la vérité.