LIVRE III, CHAPITRE VI
maître, et s'écria, comme s'il croyait à la sincérité du procès : Ex ore tuo credidi, et ex ore tuo dUcredo. Savonarole ne daigna pas répondre ; il refusa même de signer, et, sur ce point, resta inébranlable, malgré les instances de Ser Geccone., 4iui alla le relancer jusque dans sa prison.
La seigneurie avait hâte de se débarrasser d*un prisonnier contre qui Ton n'avait aucun grief assez sérieux pour motiver une condamnation capitale , mais elle trouvait encore le temps de poursuivre ceux qu'elle appelait ses complices. Elle avait procédé à l'interrogatoire de plusieurs d'entre eux; elle leur avait fait un crime d'avoir apporté des armes à Saint-Marc et de s'y être défendus contre la force publique» ce qui n'était pas vrai , puisqu'à l'arrivée du capitaine Giovacchino le combat avait cessé. On alla jusqu'à leur reprocher d'avoir signé une pétition ; au besoin, on les eût accusés d'avoir médit l'an passé d'une seigneurie qui était à peine depuis deux mois au pouvoir. Ne pouvant les frapper tous, les prieurs, qui s'étaient faits Ârrabbiati, du premier au dernier, depuis que le succès était de ce côté-là , choisirent les plus coupables pour sévir contre eux. Dix personnes furent condamnées à l'exil , à une amende, et privées pour un temps de leurs droits civiques. C'étaient ceux que les témoins, dans leurs dépositions, avaient représentés comme les plus influents du parti : André Cambini, François del Pugliese, Dominique Mazzinghi, François Davanzati, Lionel Boni, Pierre Cinozzi. Seize autres, réunis dans une seconde catégorie, furent condamnés simplement à une amende qui varia de trois mille à cent cinquante florins. Au nombre de ceux-ci figurent Pagolantonio Soderini et Jean- Baptiste Ridolfi, le premier pour trois mille, le second pour cinq cents florins. A leur suite venait un nom modeste encore et presque obscur, mais à qui appartenait l'avenir :
celui de Nicolas Machiavel , condamné à deux cent cinquante florins.
En même temps la seigneurie rappelait à Florence plusieurs citoyens exilés les années précédentes à cause de Savonarolç : entre autres François Cei , qui avait fait contre lui un sonnet mordant.
Malheureusement pour sa renommée, la seigneurie , dont les pouvoirs expiraient , ne se borna pas à ces châtiments. Elle voulut, avant de se retirer, assurer d'une manière stahie le triomphe du parti auquel elle s'était livrée. Elle se défiait du grand conseil : personne ne pouvait se dire le maître dans une si grande assemblée, quoique pour lors Tinfluence des^ Arrabbiati parût y dominer; personne ne pouvait donc répondre qu'il ne s'y fit , du jour au lendemain , un brusque revirement. C'est pourquoi , le jour où l'on devait élire ses successeurs, la seigneurie fit mettre hors du conseil, avant le vote, deux cents citoyens choisis parmi les plus obstinés partisans de Fra Giroiamo. Par ce inoyen, elle fit nommer qui elle voulut, et le nom du nouveau gonfalonier de justice, Veri de Médicis, était de mauvais augure pour les vaincus. Pierre Popoleschi put donc en toute confiance commettre au nouveau magistrat le soin de prononcer sur le sort des trois prisonniers et de toute la communauté de Saint-Marc.
Au reste , celle-ci avait déjà pris ses précautions pour se mettre à l'abri de l'orage. On ne savait pas encore ce que le gouvernement déciderait pour l'avenir; peut-être la congrégation serait-elle supprimée , et les couvents qui en faisaient partie réunis aux autres maisons de Lombardie et de Toscane. Cette incertitude et ces dangers donnaient, dans ce moment-là, beaucoup d'influence à l'opposition qui avait grandi sourdement, pendant les dernières années, à Tinté-