CHAPITRE TROISIEME
Savonarole reparut sans bruit à Saint-Marc et y reprit modestement ses fonctions de lecteur. Mais sa renommée avait grandi, et l'on prêtait déjà plus d'attention à ses paroles. Aussi ses leçons, destinées aux novices, attirèrentelles bientêt tous les religieux du couvent, et même des personnes du dehors , dont le nombre croissait de jour en jour. La salle où sans doute il parlait d'abord étant devenue
trop petite, Jérôme dut descendre dans le jardin du couvent. Là , se plaçant sous un rosier ou à rentrée d'une chapelle , il poursuivit le cours de ses pieuses et savantes Instructions. Mais, soit que la foule s'accrût encore, soit à cause des variations de la température, soit enfin que ses parofes se perdissent en plein air, on demanda au prieur de Saint-Marc , le père Dominique de Finario , qu'il accordât l'église aux leçons de Savonarole. Le prieur ne fit aucune difficulté , mais Fra Hieronimo demanda le temps de réfléchir. A la fin, il se décida et annonça qu'il prêcherait le lendemain, ajoutant, s'il faut en croire ses biographes, qu'il continuerait ainsi pendant huit ans.
Ce passage du Jardin à l'église a une autre portée que celle d'un changement de lieu. La différence de sens qu'il y a entre les deux mots italiens eatedra (chaire de professenr) et pulpito (chaire de prédicateur) l'indique assez. Cette dernière convenait mieux au grave sujet dont Savonarole se proposait de parler aux Florentins; ses paroles devaient avoir plus de poids tombant du haut de la chaire évangélique , et malgré ses hésitations apparentes , il dut être au comble de ses vœux. Il était prêt : il avait triomphé de Tindifférence générale. Bien qu'à cette époque il y eût encore dans sa manière, dans sa prononciation , dans ses gestes, quelque chose qui repoussait les auditeurs, la profondeur de ses pensées , l'intérêt et la nouveauté des choses dont il parlait faisaient oublier les défauts extérieurs qu'il avait tant de peine à corriger.
L'autorité que ce changement de lieu allait donner à sa parole ne lui échappa point; mais il sut ménager son succès avec beaucoup d'habileté, et ne le prendre que peu à peu sur un ton plus élevé. Il nous raconte lui-même comment il s'y prit dans ces premiers temps :