LIVRE I, CHAPITRE III
«t Le !•' août de cette année (1490), un dimanche, je D commençai à expliquer publiquement l*Apoca]ypse dans » notre église de Saint-Marc. Pendant tout le cours de cette » année-là , Je continuai à développer aux Florentins ces o trois propositions : 1* La rénovation de TEglise doit avoir lieu de notre temps; 2" Dieu frappera toute l'Italie d'un » grand fléau avant cette rénovation ; 8® ces deux choses » arriveront très-prochainement. Je m'efforçai de démontrer h ces trois points à mes auditeurs, et de les leur persuader » par des arguments probables, par des allégories de l'Écrinture sainte, par d'autres similitudes ou paraboles tirées » de ce qui se fait dans l'Église. J'insistai sur des raisons de i> cette nature, et Je dissimulai la connaissance que Dieu me » donnait de ces choses par d'autres moyens , parce que les ]» esprits ne me paraissaient pas alors en état de compren- D dre ces mystères, d
Le succès d'un enseignement si savamment calculé fut immense. L'église de Saint-Marc parut trop petite pour contenir les flots d'auditeurs qui s'y pressaient: beaucoup furent obligés de grimper sur les murailles du chœur , ou de s'acerocher aux grilles des chapelles. Un triomphe si durable valut à Savonarole l'honneur de prêcher le carême suivant (1491) à Santa-Beparata , cathédrale de Florence. Il continua, suivant le même système, à ne parler jamais de ses révélations, et à ne s'adresser qu'à la raison de ses auditeurs. Il procéda ainsi avec lenteur et circonspection : « Peu » à peu, » dit-il , a dans les années suivantes, trouvant les A esprits plus disposés à croire , je me hasardai à introduire o assez souvent dans mes discours le récit de quelques visions ; » mais je ne les donnai jamais pour des visions prophétiques : » Je me bornai à les proposer en guise de paraboles, d
Il ne s'enhardit qu'à la longue, et ne commença qu'assez
tard à dire au peuple qu'il n'était, pour ainsi parler, que le porte-voix de Dieu , et qu'il avait des raisons plus sérieuses de soutenir les trois points de sa thèse que les raisons rai>sonnables. Cette nouveauté ne déplut pas, et Savonarole continua de marcher dans cette voie : annoncer les choses de l'avenir, non comme conjectures de la sagesse humaine, mais comme révélations d'en haut; s'identifier avec la Divinité, au point d'oser dire que s'il mentait, c'était Dieu qui mentait par sa bouche; condamner, par une conséquence nécessaire, tous ceux qvii ne croyaient pas à la parole du prophète, et les envoyer en enfer, telle fut l'attitude que prit Savonarole. « .C'est de ce ton-là, » dit Bayle, « qu'il » faut parler , quand on veut rendre efficace sur les peuples » ce qu'on prêche prophétiquement ; mais le retour de ce » voyage est un peu à craindre, » Tout était donc nouveau dans Fra Girolamo : la forme et le fond. Il aurait fallu, pour trouver quelque chose de semblable, remonter jusqu'aux prophètes Juifs, dont il s'était nourri et dont il prétendait renouer la tradition.
Il aurait peut-être tardé davantage à se lancer ainsi sur une mer inconnue, s'il n'avait subi, sans s'en douter, l'influence d'un homme très-médiocre, Fra Silvestro Maruffi , qui vécut Jusqu'à la fin dans son intimité, et dont le seul mérite était un dévouement sans bornes. Fra Silvestro croyait aveuglément à tout ce qui était d'un ordre surnaturel: et, grâce à quelques accès de somnambulisme, il passait auprès des simples pour avoir des visions. Savonarole fut-il de ceux qui pensaient qu'un somnambule tient de plus près à la Divinité que les autres hommes? Il se peut qu'il ait participé par cette opinion , comme les plus grands esprits de son temps, à la crédulité générale; mais on ne saurait admettre ce qu'on lui fait dire dans son procès,