LIVRE III, CHAPITRE VIII
Cette étrange comparaison , dont un terme au moins était singulièrement injurieux pour Silvestre et Buonvicini, est de r homme qui a le plus contribué à créer et à alimenter la légende de Savonarole. On conçoit donc avec quelle défiance il faut le suivre dans les aventureux écarts de son imagination.
Bien avant la naissance de Savonarole, une foule de personnes avaient été averties, par des vistons extraordinaires, de la prochaine venue d'un prophète. Un moine, nommé Albert, prédit sa naissance, sa mission, Tordre religieux dans lequel il doit entrer et sa mort entre deux de ses fils. Un chanoine de Florence annonça un jour qu'un dominicain serait appelé à régénérer le monde, et huit ans plus tard, ayant entendu prêcher Savonarole , il reconnut que c'était de lui qu'il avait voulu parler. Une religieuse allemande , une religieuse de Brescîa, une veuve de Gênes, avaient feît de semblables prédictions. £t ainsi, voilà une foule de personnes vulgaires presque transformées en prophètes pour annoncer la venue d'un seul.
Pendant sa vie publique, Jérôme fut béni par la sainte Vierge, entouré d'anges et de rayons: mille témoins l'attestent. On vit un ruisseau de sang couler de son flanc. Mais tout cela n'est rien auprès de ce que le biographe rapporte des miracles accomplis par le frère lui-même. Il exorcise les démons qui troublaient Saint-Marc. Ceux-ci, ne pouvant plus s'attaquer aux religieux, s'en prennent à celui qui les chasse ; ils viennent en si grand nombre, que l'air en est épaissi et que leur ennemi ne peut plus circuler; ils lui adressent ces paroles : Jérôme , tu te prépares bien des maujt ; nous t'en voulons accabler. — Faites ce que vous voudrez, répond le saint homme, mon support est en Dieu. — Et les démons de s'enfuir aussitôt.
Ce miracle n'a rien que de fort naturel dans !*Ég1ise , et Pîc ne peut le révoquer en doute, car il le tient de Savonarole : il en est de même des guérisons que le prophète opérait en un Instant et dont les malades reconnaissants portaient partout la renommée.
Un jour, Carlo Pitti faisait, par ordre, le recensement de Tarmée florentine; il monte sur une estrade dont les planches mal jointes s'écroulent ; il tombe et se casse la jambe. Ne pouvant se remuer, même avec les mains, il commande qu'on le porte auprès de Savonarole : celui-ci , après avoir invoqué Dieu, fait, avec les doigts qui tiennent ordinairement l'hostie, le signe de la croix sur la cuisse cassée , prononce quelques paroles d'un psaume, et aussitôt Carlo Pitti guéri s'en retourne à pied chez lui. Pic tient ees détails d'un dominicain qui prétendait les tenir de Pitti lui-même.
On voit que le biographe se contentait , pour croire, d'une affirmation de seconde ou de troisième main. S'il était facile à persuader, il avait aussi une singulière tendance à dénaturer les faits et à donner des plus simples choses nne expli-. cation merveilleuse, a Un jour , dit-il , les gradins où se tenaient les enfants à l'église s'étant écroulés, le prédicateur calma l'assistance en lui annonçant que personne n'aurait de mal , et, toute vérification faite, on trouva que les enfants étaient sains et saufs. » Ici c'est Pic qui fait le mirade , et il lui suffit pour cela de changer quelques mots de place. Vi voli, rédacteur des sermons , qui rapporte cet accident , dit formellement : a Les gradins se rompirent , mais aucun enfant ne se fit mal. Alors (c'est-à-dire quand on s'en fut aperçu), le Père dit ce qui suit , etc. »
Jusque dans sa prison , Savona'role fit des miracles. Plusieurs fois le geôlier le trouva délivré de ses menottes et de ses fers; souvent la porte était ouverte sans qu'il voulût en