LIVRE III, CHAPITRE VîII
vie, plus que celle de saint Dominique, fut fertile en miracles? Tantôt il ressuscite un architecte écrasé sous les ruines d'une voûte écroulée; tantôt, par un signe de croix, il rend la vie à un enfant récemment enlevé à sa mère. Lu multiplication des pains lui est facile ; on le voit faire des-
cendre la pluie sur un sol desséché, ôter la parole à une femme qui s'en servait mal , et, huit mois après, lui délier la langue ; transformer en diamants d'immondes vers qui rongeaient la poitrine d'une pauvre recluse. Le don des miracles n'est pas attaché seulement à sa personne, mais à tout ce qui le touche : dans un incendie, ses effets préservent du feu le meuble qui les contenait, et, après sa mort, ses précieux restes répandent une odeur délicieuse.
Mais pour abondants que soient les miracles du maître, ils le cèdent de beaucoup à ceux du disciple. La sainteté de Dominique n'étant pas contestée parmi les fidèles , il n'a pas été nécessaire d'ouvrir un vaste champ à l'invention, au lieu que le besoin de prouver celle de Savonarole a excité la fécondité de ses apologistes. Aussi pourrait-on, en pareille matière, établir avec une précision mathématique cette règle, que les miracles d'un homme non canonisé augmentent à proportion de ceux qui les nient.
Cependant il est juste de dire que cette légende prodigieuse ne fut point encouragée par Savonarole. A la réserve de la proposition inconsidérée qu'il fit de rendre la vie à utl cadavre, on le voit protester sans cesse qu'il ne fait pas de miracles. Ceux qui seraient persuadés, dit-il quelque part, sont précisément ceux qui n'auraient pas besoin de l'être , et les autres persisteraient dans leur incrédulité. 11 ajoutait que tous les prophètes n'avaient point été des thaumaturges, et il citait pour exemple saint Jean-Baptiste. Peut-être, indépendamment de ces raisons, craignait-il, comme sa con-
duite dans Taffaire du feu permet de le croire, que Timpulsion divine dont il se sentait pénétré n^allât pas Jusque-là.
Savonarole était forcé à ces dénégations fréquentes par Taudace imprudente de ses amis, qui lui attribuaient , même de son vivant, des miracles quii avait intérêt à démentir, pour ne pas s'exposer à une trop facile confusion ; mais c'est surtout après sa mort que se forma sa légende. On a vu, dans le cours de cette histoire, quelques-uns de ces faits merveilleux : ceux qui sont d'une interprétation facile et n'ont paru des miracles qu'à des esprits crédules et prévenus, et ceux qui paraissent avoir été répandus dans le public pendant que Savonarole pouvait encore les démentir. Il reste maintenant à indiquer les autres , qui sont infiniment plus nombreux.
Le point de départ de toute cette légende est un curieux parallèle entre Jérôme et Jésus-Christ. Pic, à qui revient l'honneur de l'invention , en obtint un grand succès parmi les Piagnoni, malgré la puérilité et peut-être l'impiété de la comparaison. Savonarole, comme le Christ, a été envoyé pour sauver le genre humain au prix de son sang ; comme le Christ, il attaque les fausses interprétations de la loi, les traditions; comme lui, il prêche de parole, mais surtout d'exemple; comme lui, il attaque les pharisiens et les prêtres de la loi, et est attaqué, poursuivi par eux; tous les deux ont prophétisé et fait des miracles ; on les a faussement accusés tous les deux pour plaire soit à César, soit au souverain pontife ; tous les deux, après avoir prédit leur fin tragique, sont morts en croix à la même époque de l'année, l'un entre deux larrons, l'autre entre deux amis. Insultés au moment du supplice, ils ont vu du haut du ciel leur doctrine se propager après leur mort et leurs ennemis périr misérablement.