LIVRE I, CHAPITRE IV
affairé vers le prieur pour l'informer de la présence d'un hôte si illustre et l'inviter à descendre auprès de lui. a M*a- » t-il demandé? » répondait invariablement Savonarole. — a Non; mais.... — Eh hien! » reprenait-il, a laissez-le se D promener seul tant qu'il lui plaira. »
Jérôme aurait dû comprendre que la meilleure manière de protester contre l'espèce de droit de suzeraineté ou de protection que Laurent prétendait sur Saint-Marc, c'était de lui faire les honneurs de la maison comme à un étranger, quand il s'y présentait; mais il ne voulut pas sans doute qu'aucune de ses démarches prêtât à de malignes interprétations.
Laurent, étonné qu'un homme résistât si longtemps à ses séductions personnelles, conçut une grande estime pour celui qui montrait tant de fierté, et résolut de se l'attacher à tout prix. Suivant Burlamacchi, il lui fit offrir des présents. Savonarole, pour être conséquent et rester digne, aurait dû les refuser; mais, plus préoccupé des intérêts du couvent que de sa propre gloire, il ne faisait pas difficulté de les accepter. Son intégrité étant au-dessus des attaques , on ne saurait douter du motif qui dictait sa conduite; d'ailleurs il persistfiit, après comme avant, à se tenir à l'écart. 11 avait coutume de se défendre contre les reproches qu'on lui faisait à ce sujet, par les paroles suivantes, qui reviennent souvent dans ses sermons : « I^ bon chien aboie 10 toujours pour défendre la maison de son maitre. Si le vo- » leur vient et lui jette pour l'apaiser un os ou quelque autre » chose, le bon chien continue d'aboyer et de mordre le » voleur. D
Le prince imagina pour lors de mettre plus de mystère dans ses dons : il fit un jour déposer un certain nombre de pièces d'or dans le ti'onc aux aumônes de l'église Saint-
Marc. Savonaroie, comprenant très-bien d*où venait cet or, le sépara des pièces d'argent et de monnaie qui étaient l'of*» frande des fidèles, garda celles-ci, suivant l'habitude, pour les besoins du couvent, et, au lieu de renvoyer à Laurent ce qui venait de lui , il le fit porter aux bwntiomini de Saint- Martin , pour être distribué aux pauvres de la ville.
Il suffit de petits motifs pour expliquer cette petite guerre , et nous aimons mieux croire qu'une susceptibilité blessée fut la principale cause de la conduite de Savonarole, que d'admettre, avec Barsanti, qu'il agissait ainsi parce qu'il prévoyait la chute d'un gouvernement depuis longtemps odieux au peuple. A force de maladresse, l'apologiste, en cet endroit, devient un détracteur.
Le Médicis ayant reconnu que toutes les avances seraient en pure perte, voulut obtenir par des intermédiaires ce qu'il désespérait d'obtenir par lui-même ; mais il continua d'agir avec ménagement. Il chargea donc cinq citoyens des plus considérables, Domimque Bonsi, Guidantonio Yespuccii Paolantonio Soderini, François Yalori et Bernard Ruecellai, qui était son propre cousin, de se rendre officieusement auprès de Savonarole, et de le prier, au nom de la paix publique, et sans dire de qui ils avaient reçu mission, de se modérer et de changer sa manière d'annoncer la parole de Dieu. Frère Jérôme, en voyant un parent du prince et ses plus intimes amis, n'eut pas de peine à comprendre qui avait suggéré cette démarche , et il leur fit la réponse suivante : a Vous dites que vous n'avez pas été envoyés, et moi je » vous dis que vous l'avez été. Allez, et répondez à Laurent 2> de Médicis qu'il fasse pénitence de ses péchés, car Dieu » veut le punir, lui et les siens. »
C'est là ce que Savonarole appelait prédire la mort de Laurent, et ses biographes n'hésitent pas à citer ce fait