‹ Jerome Savonarole: d'après les documents originaux et avec des piècesChapitre 31 sur 195 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

Le couvent de Saint -Marc relevait du Père provincial de Lombardie, quoique l'ordre de Saint-Dominique eût assez de maisons en Toscane pour qu'on pût former de cette contrée une province. Cet état de choses créait un obstacle ins^urmontable à toute réforme sérieuse, puisque le provincial , pour tout défaire, n'avait qu'à assigner au réformalïeur une autre résidence. Si, au contraire, les couvents dominicains de Toscane venaient à être séparés de ceux de Lombardie, Savonarole , qui était de tous ceux de sa religion le plus en évidence, pouvait espérer d'être nommé vicaire général. Cette dignité ne flattait pas son ambition, elle augmenterait sa confiance et sa force; car, d'une part, il ne relèverait plus que du général de l'ordre , résidant à Rome ; de l'autre , il pourrait opérer ses réformes sur une plus large base , et les étendre à plusieurs couvents à la fois, ce qui lui faisait gagner des années. Il se proposa donc de demander et d'obtenir la disjonction de la Toscane et de la Lombardie , pour

ce qui regardait les dominicains. Ce n'était point une inno-

vatioD qu*il réclamait, mais un simple retour au passé, car la Toscane avait auparavant formé une province à part, et c'est par suite d*un accident fortuit qu'elle avait été soumise au provincial de Lombardie.

Le projet de Savonarole avait le tort de relever une barrière. Dans l'état de dislocation où se trouvait alors l'Italie, une seule chose lui donnait encore quelque apparence d'unité: c'était la religion. De Pise à Florence, de Venise à Ferrare, de Milan à Rome, on était ennemi et prêt à s'entre-tuer ; mais le plus humble citoyen d'une de ces villes pouvait être appelé à donner des ordres souverains aux citoyens des villes rivales qui avaient revêtu, comme lui, Thabit de bure. Devant les insignes du moine toutes les barrières tombaient, toutes les portes s'ouvraient, même en temps de guerre, et les hommes apprenaient par là à ne pas se détester, parce qu'une montagne ou une rivière les séparait. Restreindre les juridictions ecclésiastiques pouvait donc passer, dans ce temps-là, pour un acte de mauvaise politique; mais la corruption qui entraînait l'Église à sa perte obligeait Savonarole à fermer l'oreille à ces considérations secondaires, et à établir un cordon sanitaire autour de ses religieux régénérés. Il n'y réussit pas sans coup férir , et eut à combattre, à l'intérieur même de Saint-Marc, ceux qui , nés sous d'autres cieux, ne faisaient pas de la séparation, comme les jeunes profès, presque tous Florentins, une affaire où la religion et le patriotisme toscan étaient également intéressés.

Savonarole ne se contenta pas de négocier par écrit avec le saint-siége : il envoya auprès d'Alexandre VI deux de ses compagnons, le Père Alexandre Rinuccini, d'une des premières familles de Florence, et le Père Dominique Ruonvicini , de Pescia , son premier disciple et son plus intime confident. Ces délégués avaient mission de demander au

Page 1