‹ Jerome Savonarole: d'après les documents originaux et avec des piècesChapitre 50 sur 195 · LIVRE II, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE II

pour voir qu'on ne peut raisonnablement accuser de démagogie un gouvernement où trois mille hommes au.plus^ dans une si grande ville, sont admis à i^exercice des droits civiques, et où il ne suffit pas d*être reconnu capable soi-même, si Ton n*a acquis par hérédité le droit de prendre part aux affaires publiques. Les historiens sont unanimes à cet égard. Sans parler de Nardi, dont les opinions pourraient être suspectes, Guicciardin, partisan de l'absolutisme, et Nerli, dévoué aux Médicis, protestent à Tenvi contre cette injuste accusation. Les paroles de ce dernier méritent d'être citées. Après avoir indiqué les qualités requises pour faire partie du grand conseil , il ajoute :

u £ qaeeto sia suggel ch'ogni uom sganni ,

» parce qu'il y a eu beaucoup de gens qui ont flétri ce con- » seil, l'appelant plébéien, et croyant à tort que la populace » y avait entrée. »

Savonarole proteste aussi contre cette accusation : a Quelques personnes disent que ce gouvernement est remis aux mains de la plus infinie populace : sachez-le^ cela est faux, » car notre gouvernement est tout politique et démocrajf> tique, et les nobles y sont en majorité. »

Et ailleurs : a Vous avez écrit que les gentilshommes sont JD mal ici et la populace bien , et que le Frère est chef de la » populace. Je voudrais bien savoir quels sont ces gentils- » hommes à Florence. Je ne l'entends plus prononcer, ce » mot. A Venise, il y a bien des gentilshommes; mais à » Florence il n'y a que des citoyens. »

Si cette dernière assertion est vraie, il n'est pas moins incontestable qu'il y avait , à Florence, citoyens et citoyens, et que, si l'égalité était dans le mot, on ne la trouvait pas dans la chose. Savonarole, en effet, ne pensait pas comme Montaigne, que rérjualUé est la première pièce de l'équité,

et il ne faisait point les hommes égaux, parce que a avec x> l'égalité tout serait confusion « et que Dieu a établi diffé» » rents degrés parmi nous, pour la variété, la beauté et la » perfection de T univers, d II ne. mérite donc pas d*étre mis au nombre des démagogues, ce législateur qui excluait de toute participation aux affaires publiques les trois quarts des citoyens; ce penseur pour qui le peuple légal était, après Dieu, le seul souverain de Florence; cet organisateur qui, loin de faire l'État Spartiate et de tout niveler, conservait le luxe, la richesse, tous les biens temporels, sous prétexte qu'ils servaient à maintenir les biens spirituels. Il est Juste pourtant de reconnaître que si , par toutes les' opinions qu'il eut le temps de mûrir avant de les exprimer, et par tous les Actes principaux de sa vie politique , Savonarole se montra peu favorable à la démagogie , le zèle qu'il mit à soulager les misères du peuple, la nécessité où il se trouva de s'appuyer souvent sur d'aveugles passions, et la guerre implacable qu'il fit aux riches ont donné quelque vraisemblance aux accusations qui l'ont poursuivi jusque dans la postérité^ mais un démagogue cherche à capter la faveur de la popiv^ lace ; or, celle de Florence suivit spontanément Fra Girolarao, plutôt qu'elle ne fut appelée et courtisée par lui.

Il est surtout un fait qui devrait, s'il était mieux connu, préserver Savonarole du nom de démagogue* Sa prédilection bien marquée pour le gouvernement d'un seul , d'une part, et de l'autre l'impossibilité où l'on était de trouver un homme digne de commander à tout ce peuple, lui suggéra rétrange expédient de faire.proelamer Jésus-Christ roi de Florence et protecteur de ses libertés. Or, la suprématie d'un tel maître ne donne point de droits; elle impose des devoirs, et ce n'est pas flatter la passion populaire que de lui parler l'austère langage du devoir.

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