LIVRE II, CHAPITRE VIL
violer le domicile des citoyens pour y chercher et en arracher toutes ces abominations. Mais ce n'était pas assez de les avoir prises : si Ton en faisait un dépôt, viendrait un jour, sous quelque gouvernement moins dévoué à la religion , où chacun rentrerait en possession de ce qui lui appartenait. Le feu seul pouvait supprimer le scandale sans retour. Savonarole concluait donc qu'il fallait faire un solennel auto-da-fé de tous les objets recueillis par les enfants.
Cette idée était fort ancienne chez lui. Déjà, le 1" novembre 1494, il s*écriait : a vous qui avez vos maisons )) pleines de vanités, de figures, de choses déshonnétes et » de livres infâmes, comme le Morgante et autres livres » contre la foi, apportez-les-moi pour en faire un feu et un » sacrifice en l'honneur de Dieu. » Mais il n'avait pas encore nssez d'autorité, dans ce temps-là, pour se faire obéir jusqu'à ce point ; aussi voulait-il que l'archevêque de Florence se chargeât de con)mander cet auto-da-fé. L'archevêque fit sans doute la sourde oreille; les citoyens ne ke montrèrent pas fort empressés de brûler des objets auxquels ils n'avaient pas tort d'attacher quelque prix , et Savonarole dut renoncer provisoirement à son projet. Mais dès qu'il fut assez maître de Florence pour lui imposer la tyrannie des enfants, il revint à cette idée malheureuse. Après avoir préparé les esprits, il ordonna, pour le dernier jour de carnaval, de brûler VAnatkème : c'est ainsi qu'on appelait tout ce qui avait été recueilli par les jeunes inquisiteurs.
Un bûcher fut élevé, en forme de pyramide, sur la place de la seigneurie, et l'on y déposa les objets destinés au feu , après les avoir classés. A la base, on mit les masques, les fausses barbes, les habits de matassins et autres nouveautés diaboliques; au-dessus, les livres des poètes latins et italiens, le Morgante, les œuvres de Boccace, celles de Pétrarque et
m VIE DE SAVONAROLE.
autres semblables; puis les ornements et les instruments de toilette des femmes, pommades, parfums, miroirs, voiles, cbeveux postiches, etc.; par-dessus, les instruments de musiquexle toute espèce , les échiquiers , les cartes, les trictracs ; enfin, aux deux rangs supérieurs se trouvaient les tableaux, portraits de femmes, peints par les plus grands maîtres, et autres sujets tenus pour déshonnêtes.
Ce bûcher représentait une valeur si considérable qu*an marchand vénitien , à la vue de tous les trésors qu'on allait livrer aux flammes, offrit à la seigneurie vingt mille écus , si on voulait les lui livrer. Loin d'accepter cette proposition, les magistrats eurent la plaisante idée de faire exécuter le portrait de ce marchand , et de le placer parmi ceux qu'on allait brûler. Une procession solennelle eut lieu, à peu près semblable à celle de Tannée précédente. Ou y remarqua un admirable Christ de Donatello; mais ce chef-d'œuvre ne devait point au génie du maître la faveur dont la foule l'entoura. Le cortège se rendit sur la place du Palais, et le sacrifice fut consommé. .
L'offre du marchand vénitien ne fut sans doute inspirée que par une vile cupidité; mais elle aurait pu partir d'un sentiment plus noble, et c'est ce dont les admirateurs de Savonarole ne paraissent p^s se douter. Qu'il soit bon de mettre au feu ce qui peut scandaliser les âmes naïves et pieuses, il n'y a aucune difficulté de l'admettre; mais où il est difficile de s'entendre , c'est sur la question de savoir quand le scandale commence, et surtout si les grands mérites des œuvres de génie ne peuvent pas faire oublier un scandale qui n'existe souvent que parce qu'on le relève trop.
Il est malheureux pour la mémoire de Jérôme que les écrits de Boccace et de Pétrarque aient été compris parmi ceux qu'on destinait au feu; mais il est bien plus fÀcbeux