LIVRE II, CHAPITRE VII
encore que tant de chefs-d'œuvre de la peinture n'aient pas échappé à ces nouveaux Vandales : on avait pu prendre copie des manuscrits, et si des éditions précieuses ont été perdues, nous n'avons à regretter aucun ouvrage important ; au Heu que, eût-on pris cent copies d'un beau tableau, on n'en est que plus fondé à regretter l'original. Il fallait même se montrer ignorant des premières règles de la peinture, ou insouciant des progrès de cet art, pour brûler, sous prétexte d'indécence, les études faites sur le nu. Et pourtant tel était le fanatisme des Piagnonij qu'un des plus grands peintres de ce temps-là, Baccio délia Porta, non-seulement se soumit sans murmurer à la volonté du prophète, mais encore apporta de lui-même sur le bûcher toutes ses études d'académie , et que Laurent de Credi et beaucoup d'autres suivirent son e?temple. On ne parle pas des instruments de musique et des ornements féminins ou carnavalesques : la puérilité de cette persécution la sauve de la critique.
Les pins éclairés défenseurs de Savonarole veulent purger sa mémoire d'une si grave accusation, et disent qu'il ne faut pas lui imputer la destruction des œuvres d'art^ attendu qu'il n'avait recommandé de détruire que les choses mauvaises. Malheureusement il avait plusieurs fois signalé dans ses sermons les poètes les plus éminents de l'antiquité et des temps modernes à l'indignation publique, sans excepter Platon , qu'il envoyait brûler dans la maison du diable. Si l'on voulait d'ailleurs qu'une juste distinction fût faite entre les Tristes, par exemple, et VArt d'aimer, ou entre une Afadeleine repentante et une Naissance de Vénus du Botticelli , il ne fallait pas en confier le soin à des enfants sans goût et sans expérience. Enfin , ce qui condamne Savonarole à porter tout entière une si lourde responsabilité, c'est qu'après l'auto-da-fé de 1497, alors que les plaintes s'éle-
valent de toutes parts et venaient Jusqu*à ses oreilles, 11 continuait, avec une obstination déplorable, d'encourager les enfants à dépouiller les citoyens et à brûler leurs trésors. Un an plus tard , à pareille époque , il renouvelait cet étrange sacrifice avec autant d'acharnement et de succès que par le passé.
Pour n*avoir pas su user avec modération du triomphe, les Piagnoni méritèrent de le perdre. A François Valori succéda Bernard del Nero, vieillard dès longtemps dévoué aux Médicis (1" mars). Pierre, qui vivait toujours en exil, crut le moment favorable pour tenter un coup de main. Les Bigi, qui souhaitaient son retour, ayant pris insensiblement plus de hardiesse, avaient cessé de voter au grand conseil avec les Piagnoni ; ils se portaient d'un côté ou de l'autre , suivant la circonstance, et pouvaient dire, comme plus tard Henri VIII d'Angleterre : Qui je défends est maître. Il en résulta que les Arrabbiati, qui voyaient auprès d'eux un parti tout formé, auquel ils n'avaient pas d'abord pris garde, et qui se trouvaient dans riropuissance de rien faire à eux seuls , reportèrent sur ses principaux membres toutes leurs voix, uniquement pour faire de l'opposition à Savonarole. A partir de ce temps-là, les amis des Médicis furent donc, à plusieurs reprises, maîtres de la situation, et ils songèrent à en profiter pour rétablir le fils de Laurent dans ses anciens privilèges. Celui-ci avait déjà essayé de séduire Fra Girolamo; mais il avait échoué contre une si austère vertu , et il profita avec empressement du triomphe passager de son parti.
Il se trouvait pour lors ^ Rome. Aidé de son frère le cardinal, des Orsini, alliés à sa famille, et du pape Alexandre VI, il amassa quelques milliers de fiorins. Il donna Sienne pour lieu de rendez-vous à ses compagnons d'aventure, s'y rendit