CHAPITRE X
De la prédication et des écrits de Savonarole.
Si la théologie, au moyen âge, marchait à la tète des autres sciences, elle n'inspira pas ceux qui étaient chargés de la rendre populaire. Au quinzième siècle, l'éloquence politique était née depuis longtemps ; elle avait déjà tenu, par la bouche de Farinata degli Uberti, de Robert Lecocq , d'Ëtienne Marcel, du seigneur.de la Roche, un mâle et fier langage. L'éloquence de la chaire était encore dans l'enfance.
Gela est vrai surtout de. ritalie. Ni Fra Giordano de Rivalta, qui prêcha le premier en langue vulgaire, à la tin du treizième siècle ; ni saint Bernardin de Sienne , malgré la réputation dont il jouit de son temps ; ni saint Vincent Ferrier, malgré les conversions qu'il opéra; ni Fra Mariano de Ghinazzano, l'adversaire de Savonarole , ne méritèrenMe nom d'orateurs. Ce qu'on admirait en eux . c'était leur taille proportionnée ou leur voix vibrante, leur prononciation harmonieuse on leur geste persuasif. Cela suffisait alors pour obtenir un
. LIVRE m , CHAPITRE X. 341
grand succès. Leurs discours n eUiicni que d*arides Irai* tés de scolastique ou de théologie morale ; la force de leur éloquence se réduisait à quelques exclamations, à de froides allégories , à d'étranges métaphores; leur science, à d'indigestes citations.
Ce n'étaient pas cependant les éléments de succès qui manquaient à l'éloquenee de la chaire ; l'élévation des sujets devait inspirer Toratcur; leur abondance et leur variété, le préserver de la monotonie; la foi de son auditoire , le soutenir et l'enflammer. Ces avantages compensent de reste les ^cueils que La gruyère et Blair signalent dans ce genre d'éloquence. La gravité , la noblesse ne semblent pas des qualités que les ministres des autels aient de la peine à acquérir ; et si la contradiction est propre à animer l'orateur, le plus souvent elle le trouble et lui fait perdre le fil de son discours* On ne peut guère trouver la cause d'une infériorité si marquée que dans les plaisirs et les désordres où se passait trop souvent la vie des prêtres et des moines,. Tant de distractions les détournaient de l'étude , tant de vices empéchaicAt leur âme et leur esprit de s'élever,
La réforme de l'éloquence- sacrée devait donc être , avant tout, une réforme morale, suivant le précepte de Gicéron, qui veut que l'orateur soit d'abord homme de bien. On a vu comment Savonarole avait entrepris» dans un autre dessein, cette première partie de son œuvre,' et comment il l'avait, dans une certaine mesure, menée à bonne fin. Ce fut encore lui qui se chargea, après avoir dicté les règles d'une conduite plus sainte, de donner l'exemple d*un langage plus digne d'un sujet si élevé et de ceux qui avaient mission de l'exposer.
Son but était trop grave et trop noble pour qu'il songeât à corriger dans l'éloquence de ses prédécesseurs
Oigitized by
34a VIE DE 8AV0NAB0LE.
des défauts qui choquaient médiocrement en lui le sens peu développé de l'esthétique. N'étant point amonrenx de l'art pour Tari, comme on dit aujourd'hui, il ne voulait pas que la beauté de la forme serrtt à masquer la pauvreté du fond. Il crut que la splendeur de la vérité dirétienne était assez éclatante pour qu'on pût la présenter sans fard à tous les yeux. La plus simple et la plus directe exposition de TÉcriture lui parut donc le seul langage digne d*un ministre du Christ. Les ornements mondains lui auraient semblé impies, et il ne les proscrivait pas moin^ du langage que des Tètements.
Il attaqua le mode de prédication en honneur de son temps, bien plus pour le fonds que pour la forme. Il ne condamnait pas seulement ral)us des auteurs profanes, mais tout le système qui consiste à se servir des sciences pour démontrer la foi. « Il faut prendre la foi simplement, » notre auteur le dit cent fois dans ses hvres et dans ses discours. H fiant être un bœuf ou un fine, répétait-il, c'est-à-dire une âme simple, pour g-oûter les dou- , ceurs de l'Écriture , et le prédicateur doit se résigner à palier aux bceufe et aux 'flnes.
Cependant l'expression, comme il arrive souvent, dépasse un peu la pensée de Savonarole. U condamne les ornements, parce quMls sont un obstacle à la simplicité, la première des vertus ; mais après avoir tonné ^contre ces orateurs qui paraissent recouverts d*or,' qui cultivent le beau style cicéronien, les comparaisons, les figures poétiques, il s'en prend à ceux qui croient que leur Ion* gue robe couvre leur ignorance.
Il était en effet très-^ioin d'exclure Tétude; car il ne regardait point la simplicité utile comme un don naturel , mais comme le résultat de longs travaux. Il s'indi-
UVBE m, CHAPITRE X. 343
gnait sealemçDt cie la direction profane que les prédica* teurs donnaient à leurs lectures, parce que , ainsi préparés» Us ne faisaient plus de conversions. Persuadé qu'il n'y a pas de meilleur maître , pour des esprits chrétiens, que la Bible et rÉvangile, il voulait qu'on se bornât à réciter l'un et Tautre, toutefois avec les développei^ents et les explications nécessaires pour ftiire comprendre le texte et prévenir de fausses interpréta* tions.
La croyance dont il était pénétré que par ce système seul on pourrait ramener les esprits au culte de la vérité et à la pureté des anciens chrétiens , le détermina à en fairel'essai sur lui-môme. Les premiers échecs qu'il éprouva dans la chaire tiennent peut-être autant à la surprise désagréable que causa un genre si nouveau qn*à ces défauts marqués dans le geste et la diction , dont parlent tous les auteurs. Ce n'était pas en un instant qu'un auditoire accoutumé à voir semer devant lui toutes les fleurs de la rhétorique, et qui n'avait pas appris à les mépriser dans le commerce des anciens , pouvait s'habituer au langage simple et sévère que Savonarole venait lui parler. L'obstination du dominicain à prêcher toujours , quoique le désert se lit autour de lui i à lutter contre tous les obstacles que la nature et la coutume lui suscitaient , témoigne d'une conviction si ferme et si profonde dans la vérité de son système, qu'elle commande l'admiration.
Les peuples se firent enfin à cette nouvelle manière. Avant que Savonarole eût triomphé des difficultés qu'il trouvait en lui-même, avant qu'il possédât cette chaleur de diction , cette passion dans le geste et dans la voix qui plus tard arrachèrent des larmes ou des cris d'enthousiasme, tout Florence était déjà suspendu à ses lè-
VIE D£ SAVONARÛLE
wes. ïanl il esl vrai que la nouvjeaulé de la doctrine , plas que les împerrections de rorateur, avait longtemps éloigné les Florentins.
Lorsque Jérôme fut assuré du succès, il prit plus de hardiesse, et se corrigea en peu de temps de ces défauls extérieurs, sans avoir presque besoin d'y songer. Il ne larda pas , devenu mattre de ses moyens, à dévoiler ses projets de réforme oratoire. Il déclara qu'il voulait, en prècliant autrement que ses rivaux, démontrer la nécessité d'une rénovation ; mais qii*à cause des racines profondes que riiabitude jette en nous , il fallait procéder avec mesure et très-doucement. Il continua donc d*attaquer avec vivacité une mode qu'il voulait détruire, et de donner l'exemple de celle qu'il voulait lui subslituer. Il n'eut besoin pour cela que d'être lui-même , et, une fois son texte choisi, de s'abandonner aux inspirations d'un esprit exercé par l'étude et nourri des livres saints. Aussi nul ne ressemble moins que Savonarole à ces prédicateurs académiques qui arrangent leurs phrases , comme Fléchier, ou leurs pensées , comme Massillon.
Mais il était naturel qu*nn esprit supérieur, en se repliant sur lui-môme pour corriger ses propres imperfections , dépassât le but qu'il s'était proposé d'atteindre. Ainsi Jérôme n'avait voulu réformer qu'une tendance et mi système , sans s'arrêter aux détails : la nécessité de ne pas nuire par eux à son plan , de ne pas déprécier le modèle qu'il prétendait donner du nouveau genre , le força d'apporter à la forme même du discours de notables améliorations qu'il ne cherchait pas. Pour être intelligible , il diminua le nombre des citations dont les sermôns étaient remplis d'ordinaire ; et si dans les siens il paraît y en avoir trop encore, il faut se reporter à