‹ Jérome Savonarole d'après les documents originaux et avec des piéces justificatives en grande partie inéditesChapitre 15 sur 152 · LIVRE I« CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE I« CHAPITRE IV

plus probable que Savonarole ayait été blessé du peu

d'empressement que Laurent de Médicis avait mis à le rappeler à Florence, malgré les instances si pressantes de Pie de la Mirandole, et qu'en se tenant à Técart il voulait témoigner sa rancune, ou peut-ôtre, par uno juste fierté, ne pas paraître avide d'une faveur quon avait semblé lui refuser.

Ce qui confirme cette hypothèse, c'est que Fra (jirolamo, qui devait plus tard se montrer plein de déférence envers Pierre de Médicis, ne manqua pas une oceasion de manifester son mauvais vouloir au père de ce prince. Laurent venait volontiers entendre la messe à Saint- Marc, et se promenait ensuite dans le jardin. Gomme il agissait simplement et ne se faisait point annoncer, quelque Père accourait tout affiiiré vers le prieur pour rinformer delà présence d'un hôte si illustre, et l'inviter à descendre auprès de lui. « M'a-t-il demandé )f répondait invariablement Savonarole. — Non; mais.... ~ £h bien! reprenait-il, laissez-le se promener seul tant qu'il lui p!aira. »

Jérôme aurait dû comprendre que la meilleure manière de protester contre Fespèce de droit de suzeraineté . ou de protection que Laurent prétendait sur Saint-Marc, c'était de lui faire les honneurs de la maison comme à un étranger, quand il s'y présentait; mais il ne voulut pas sans doute qu'aucune de ses démarches prôtilt à de malignes interprétations.

Laurent, étonné qu*un homme résistât si longtemps & ses séductions personnelles, conçut une grande estime pour celui qui montrait tant de fierté, et résolut de se rattacher à tout prix. Suivant Burlamacchi, illuîfltofTrir des présents. Savonarole, pour être conséquent et rester austère, aurait dû les refuser : mais, plus préoccupé des

70 VIE DE SAVONÀROLB.

intérêts du couvent que de sa propre gloire» il ne faisait pas difficulté de les accepter. Son intégrité étant an-des^

sus des attaques^ on ne saurait douter du motif qui dictait sa conduite; d'ailleurs il persistait, après conuné avant, à se tenir à l'écart. Il avait coutume de se défendre contre les reproches qu'on lui faisait à ce suj^, par les paroles suivantes, qui reviennent sonvent dans ses sermons : ^ Le bon chien aboie toujours pour défendre la maison de son maître. Si le voleur vient et lui jette pour l'apaiser un os ou quelque antre chose, le iMm chien continue d'aboyer et de mordre le voleur. »

Le prince imagina pour lors de mettre plus de mfê^ tère dans ses dons : il fit un jour déposer un certain nombre de pièces d'or dans le tronc aux aumônes de l'église Saint-Marc. Savonarde, comprenant très-bien d'où venait cet or, le sépara des pièces d'argent et de monnaie qui étaient l'offrande des fidèles, garda cellesci, suivant l'habitude, pour les besoins dn couvent, et, au lieu de renvoyer à Laurent ce qui venait de lui, il le lit porter aux bumuomini de Saint-Martin % pour être distribué aux pauvres de la vffle*

î. Il vécut toujours dans une si grande pauvreté , qu'il ne pouvait rien faire même en faveur de ceux de sa famille qui en avaient le plus besoin. Dans une lettre qu'il écrivait à son frère Albert, en date du 28 octobre 1495, il lui recommandait de venir en aide à leur aîné Ognibene, qui était surchargé de famille, déclarant que, par lui-même, il ne pouvait rien: a Non bisogna che in me abbiate ûducia, quia mciLuua sum muudo, e non posso aiutare alcuuo di voi, senon in cose j>pirituali. j>

2. Ces buonuomini éiaiieni un simple comité de bienfaisance, ayant toutefois un caractère public, mais qu'il ne faut pas confondre avec les huonuomini dontilaétô question dans l'Introduction, et qui étaient quelque chose comme les membres d'une commission consultative ou d'un conseil municipal. — Le mot de buonuomini (élus parmi ceux qui avaient une grande réputation de bonté) est une dénomiuation gé-

LIVUK I , CIIAPITUE IV. 71

U suffit de petits motifs pour expliquer cette petite

guerre, et nous aimons mieux croire qu'une susceplibilité blessée fat la priDcipale cause de la conduite deSa- ?onarole, que d'admettre, avec Barsanti, qn'il agissait aiusi parce qu'il prévoyait la chute d*un gouvernement depuis longtemps odieux au peuple. A force de maladresse, Tapolo^iste, en cet endroit, devient un détracteur.

Le Médids ayant reconnu que toutes les avances seraient en pure perte, voulut obtenir par des intertncdiaires ce qu'il désespérait d'obtenir par lui-même; mais il continua d'agir avec ménagement. Il chargea donc cinq citoyens des plus considérables, Dominique iomif Guidantonio Yespucci, Paolantraio Soderini, François Valori, et Bernard Ruccellai, qui était son propre . cousin, de se rendre ofûcieusement auprès de Savonarole, et de le prier, au nom de la paix publique, et sans dire de qui ils avaient reçu mission, de se modérer et de changer sa manière d'annoncer la parole de Dieu, frère iérômé, mi Toyant un parent du prince et ses plus intimes amis, n'eut pas de peine à comprendre (jui avait suggéré cette démarche, et il leur fit la réponse suivante :

< Yoos dites que vous n*atez pas été envoyés, et moi je « vous dis que vous l'avez été. Allez, et répondez à Lau-

< rent de Hédicis qu'il fasse pénitence de ses péchés, car « Dieu yeut le punir, lui et les siens. »

C'est là ce que Savoranole appelait prédire la mort de Laurent, et ses biographes n'hésitent pas à citer ce fait comme une preuve qu'il lisait dans l'avenir par la grâce de Dieu. U ne parait pas cependant que les témoins ocu-

néraie, à peu prèsé(iuivalente à celle de cons^llers en fiaiifab^ et toiU aussi multiple dans ses acceptians;

laires, ni même celui qu'il menaçait» aient été vivement

frappés de cette prédiction.

S'il fallait en croire Thistorien Nerli, le Médicis, après cette tentative infructueuse, aurait iutimé Tordre à Fra Girolamo de ne plus entretenir son auditoire de ses visions; mais il est le seul qui avance ce lait peu en harmonie avec la réserve ordinaire d'un prince si prudent : aucun document historique n'indique un temps d'arrêt dansia marche du dominicain, à partir de 1491. Quelle que fût la clémence de l'homme qui disposait à son gré de Florence, il est peu croyable que le prieur de Saint- Marc eût dsé enfreindre un tel ordre, s'il l'avait reçu. Le récit des biographes à cet endroit est plus vraisemblable. Ils racontent que Laurent fit venir un prédicateur trèsrenommé, Fra MarianodeGhinazzano,etqu'il le chargea de détruire l'effet produit par Savonarole, et d'administrer aux Florentins le contre-poison.

Fra Mariano obéit, et prêcha, 1» jour de rAscension entre autres, sur ce texte, emprunté fort à propos aux Actes des Apôtres (i, 7) ; est vesirum nosse tempora vel momenia qum Pater posait in sua poiestate. C'était là guerre. Savonarple l'accepta, et, répliquant en chaire, il développa à sa manière le même texte. Il parait avoir eu le dessus dans celte joute oratoire. Pic de la Mirandole , qui l'avait suivie, en sortit plus que jamais pénétré d'admiration pour le dominicain. Mais quelle qu'ait été l'issue, on venait de porter à Frère Jérôme un rude coup dont il devait se ressentir plus tard : les Florentins apprenaient, slls ne le savaient déjà, qu'on peut interpréter le même texte d'une manière plausible dans les sens les plus opposés. Cette dispute, au reste, se termina avec l)eaucoup de courtoisie : Fra Mariano invita SaTonaroIe à venir chanter la messe au couvent dos Auguslins, près

UVllK 1, CHiUTIRE IV. 73

de la porte San Gallo, et là les deux adversaires firent

assaut de politesse.

Cette dernière tentative n'avait servi qu'à mettre Fra Girolamo plus que jamais en relief; Laurent, qui ne pouvait commander à Festime que ce religieux lui inspirait, résolut de ne plus l'entraver dans sa marche, et d'assister, paisible spectateur, à ses triomphes. Cliargé, en 1492» de prêcher le carême à Saint-Laurent, théâtre de son premier échec, le prieur de Saint-Marc y continua Texplication de la Genèse, (ju'il avait entreprise l'année précédente à Sainte-Marie de la Fleur. VivoU nous rapporte ces succès, dont il avait èlé le témoin oculaire : Savonarole préchait-il contre le iux§ et les ajustements immodestes des femmes? on les voyait toutes quitter réglise pour aller déposer leur parure et revêtir les robes simples et de couleur sombre que reconunandait le prédicateur. Tonnait-il contre les richesses mal acquises? aussitôt des restitutions avaient lieu : un citoyen, par exemple, s'empressait, en sortant du sermon, de restituer trois mille ducats dont sa conscience ne pouvait plus supporter l'injuste acquisition.

Ce brillant carême était à peine terminé que Laurent de Médicis se mit au lit pour ne plus se relever. Depuis deux mois , sa maladie avait fait des progrès effrayants. Sentant su mort approcher, il ne voulut pas s'en tenir à son confesseui* ordinaire, mais il commanda qu'on allât chercher Savonarole, le seul vrai religieux, disait-il, qu'il eût jamais rencontré. Le prieur se rendit à cet appel suprême, comme c'était son devoir. S'approchant du moribond, il lui demande s'il a la foi. — Laurent ayant répondu qu'il l'avait, il l'exhorte à vivre honnêtement d^ormais. — « Ainsi ferai-je, répond le prince. — Si la mort doit venir, poursuivit Jérôme, sachez la sup-

74 VIE DE SAVONÂROL0.

porter avec calme. — Rien ne saurait m'ètre plus agréa* ble, si telle est la volonté de Dieu. y> Sàvonamle allait se retirer, lorsque Laurent lui demande sa bénédiction. Le père la lui donne, et le malade fait avec piété les répons aux prières de FÉglise....

' Tel est le très^simple et très^vraisemblable récit que

Politien fait d'une entrevue également lionofable pouf les deux illustres personnages. Ce qui donne une autorité considérable h sa parole, c'est qu'il avait été témoin de ce quMl raconte, et qu'il écrit pour un auii, non pour la postérité. Les biographes de Savonarole rapportent la chose tout autrement.

Selon Burlamacchi, le père répondit avec dureté auX envoyés de Laurent qu'il ne se rendait point à son ap" pel, parce qu'il ne pouvait espérer de se mettre d'accord avec le moribond. Celui-ci, sans éprouver aucune (folèl^, fit dire à Timpérieux prieur qu'ils ne pourraient manquer de tomber d'accord, attendu qu'il était prêt à faire toutes les concessions qui lui seraient demandées . Sato^ narole dut donc se mettre en route pour la villa de Careggi, où Laurent se trouvait alors. S'étant fait ac» compagner par un vieil infirmier nommé Grégoire, il lui prédit chemin faisant, que le prince ne se relèverait pas de cette maladie. Lorsqu'ils furent en présence» le moribond témoigna le désir de se confesser, et avoua que trois péchés principalemcut pesaient sur sa conscience : 1* le sac de Volterre, où l'on avait vu mille horreurs ' ; S« le vol qu'il avait commis au Mont-*des«Filles (institution de garantie pour les dots), et qui empêcha beaucoup d'entre les jeunes Florentines de se marier ; 3* la con-

1. Le sac de Volterre eut lieu ea 1472. Cette ville s*4tait révoltée à roccaston des mines de Castelnuovo. Apràs quelques désordres, eUe demanda à traiter, Laurent fut ittflexilile et fit décider le sac.

Page 1