LIVRE I, CHAPITRE VI
acclamations vicaire général, et la sympathie de ses
ouailles le maintint dans celte dignité jusqu'à la fin de ses jours. Si tant de succès et d'iionneur augoienlèrent sa hardiesse et son orgueil, les puissants s*en aperçurent seuls, et son humilité, sa douceur des premiers temps ne se démentit jamais dans la yie privée et dans Tintérieur du couvent.
Cependant l'affaire de la séparation avait fait à Savonarole un certain nombre d'ennemis auxquels s'étaient joints tous ceux qu'irritaient sa rigueur et sa supériorité. Tous ensemble faisaient entendre de vives plaintes, et qndquesHins, ayant accès h la cour de Rome, allaient les porter au souverain pontife. Gomme personne ne croyait encore que Jérôme courût aucun danger, ses amis ne songeaient pas à le défendre, et l'accusation avait le champ libre. Elle ne pouvait manquer dès lors de &ire quelque impression sur l'esprit d'Alexandre, et du reste, pour y parvenir, on n'avait rien épargné. On imagina d'aposter un scribe pour prendre par écrit un sermon de Savonarole à mesure qu'il le prononçait, et cette rédaction, probablement peu exacte, et, à coup sûr, amplifiée sur les points délicats, fut envoyée au saint-père. Le prédicateur y attaquait avec une extrême vivacité la corruption du clergé et des chrétiens ; puis, remontant à la source, il en demandait compte « à cette cour éhontée de Rome, où tous les crimes que l'orgueil, la cupidité, la luxure font commettre, s'étalaient au grand jour. » Il lui reprochait tous les maux passés, présents et futurs de l'Italie et du monde, et l'en rendait responsable devant les hommes et devant Dieu.
Alexandre VI se sentit atteint, car il était question de vices; mais s'il avait le cynisme du mal, il n'en avait pas l'hypocrisie. Il aurait donc supporté peut-être qu'un
VÎB DË SAVoNAHOLE
prêtre dit en chaire ce que chacun disait en tous lieux; mais ceux qui Tentouraient ne lui permirent pas de rester indiffèrent à des attactues qui les touchaient aillant que lui: exa^^érant la portée de l'outrage, ils décidèrent le pape à prendre des mesures pour qu'il ne se renouvelât pas. Alexandre s^adressa donc à un évéque de l'ordre des dominicains, et le pria de répondre vertement à Savouarole. L'évéque, qui avait sans doute son ft*anc-parler, et qtil était fort avisé, ohjécta qu'il ne pouvait se charger d'une pareille tache, qu'il ne saurait comment repousser des accusations foudées, et qu'il ne connaissait pas de moyens de prouver que la simonie, le concubinage, Tinceste, n'étaient pas des vices ou des crimes ; mais il ajouta qu'il ne fallait pourtant pas désespérer de réduire au silence un si redoutable adversaire. Ce n'est que par la persuasion» disait-il, qu'on pourra soumettre cét esprit attier, et si toutes les subtilités des raisonnements Ihéologiques n'y suilisent pas, il n'y a qu'à lui promettre^ pour prix de sa soumission» quelque haute dignité ecclésiastique. Le pape goûta fort cet avis! il ne lui en coûtait pas de combler un ennemi de faveurs, pourvu que par là il s'en fit un ami. Désigniifit aussitôt un dominicain, nommé Louis de ferrare, pour remplir cette mission délicate, il lut ordonna de partir tons délai pour Florence. Ce théologien répondit à la tîonfiance dont il venait d'cMre honoré î pendant trois jours, il disputa avec beaucoup de nerf et de subtilité contre Savonarole ; mais, sur ces matières, celui-ci ne pouvait être vaincu. De guerre lasse, le délégué cessa de s'adresser à sa conscience et à sa raison; il voulut parler à son ambition, et lui oiîrit d'abord Tarcbevéché de Fio« rence, puis le chapeau de cardinal.
yindignatiou de FraGirolamo fut profonde; mais, par
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mpfet pour lui-même, il sut la contenir, et te borna, pour toute répoQse, à prier le tentateur d'assister lon sermon du lendemain. Lorsque Theure fut venue, il
monta en chaire, et répéta avec énergie toutes les accu* satious qu'il avait déjà portées contra la cbréti^ntâ et surtout contre Rome, et il termina par ces paroles;
« Je ne veux d'autre chapeau que celui du martyrei
rougi dans mon propre pang». >• .
Quoique ce sermon ne nous ait pas été conservé, les
faits qui précèdent ne sauraient être révoqués en doute. Souvent Sayonarole répéta la même phrase, presque dans les mêmes termes, et il eut pour témoin une ville tout entière. D'autres (ois il déclare que, s'U avait voulu flatter, il ne serait pas exposé à tant de persécutions,
Enfin, dans nn de ses écrits, intitulé De veritaie propheiica^
il aflirme positivement qu'il lui a été fait des o0res W\\-^ lentes ;
« Si je cherchais les hiens temporels, quelles facilités n'am'ais-'je pas de plaire à certains grands personuagesî Puisqu'ils ont essayé de me vaincre par les menaces et les persécutions, vous pensez hien que, poussés par Tamour-propre, ils m*ûnt également tenté par leurs pro« messes et leurs présents; oar ceux qui poursuivent un but important ne négligent rien pour l'atteindre, i»
On doit pas s'arrêteri après des témoignages si
formels, aux doutes malveillants et peu justifiés de Ras* trelU; le silence de Pic n'a rien non plus qui puisse nous étonner : l'ouvrage qu'il nous a laissé est moins une
vie de Savonarole qu'une relation di^s miracles qu'oi^ rapporte sur cet homme célèbre^ On ne saurait admet? tre enfin qu'il est impossible qu'Alexandre VI ait fait
faire à son ennemi de si belles offres, sous prétexte
oull ne craignait personne, pas même les plus grands
VIE û£ SAVONAROI.E
princes. L'histoire nous apprend au contraire qu'il les craignait tous» et que, s'il employa souvent le poison, il ne dédaignait pas d'essayer auparavant ce que pourrait la corruption.
U était important de bien établir la vérité de ces faits, car ils sont de ceux qui font le plus d'honneur à Savonarole. Ce n'est pas pour avoir résisté à une grossière tentation qu'il mérite d'être loué, mais pour avoir pris son parti sur-Ie-chainp, et s'être engagé pour toujours par un refus public. 11 était trop clairvoyant pour ne pas comprendre qu*à partir de ce jour il aurait dans le pape un implacable ennemi, et qu'il finirait par succomber. Ce ne fut pas un £Btible mérite de n'avoir pas reculé devant les menaces de l'avenir.
Toutefois, les apparences donnèrent tort quelque temps encore à c^s prévisions. Alexandre YI, chez qui le premier mouvement n'était pas toujours mauvais, n'eut pas plus tôt appris l'échec de son délégué, qu'il s'écria que Savonarole était un vrai serviteur de Dieu, et défendit qu'on lui parlât jamais plus contre ce saint homme. Mais le caractère versatile du pontife permit à ceux qui le connaissaient bien de croire que la perte de leur ennemi n'était qu'ajournée, et ils se résignèrent à attendre. Quelques-uns des plus impatients n'y purent tenir ; ils s'adressèrent à Ludovic le More, qu'on disait irrité contre Jérôme^ parce que celui-ci lui avait prédit, au temps où il prêchait en Lombardie, quMI finirait ses jours dans une prison. Mais Sforza avait pour lors autre . chose à faire : il écouta avec assez d'indifférence ceux qui voulaient l'animer contre un homme dont il n'avait plus à se plaindre depuis longtemps.
Savonarole eut donc toute liberté pour développer ses idées et poser les bases de sa réforme sociale. Il conti-