LIVRE II, CHAPITRE I
exprimé la crainte que cet enfant ne causât un jour la ruine de sa maison. En effet, le mauvais gouvernement de ce jeune prince avait ranimé les espérances d'une double opposition : celle des grands» jaloux de rabaisser une famille de parvenus» et celle des républicains, qui voulaient le retour au passé, et que 6uicciardin,parune réminiscence d'expression assez malheureuse, appelle désireux de choses nouvelles. U feUait que Pierre de Médicis marchât avec des précautions infinies entre ces deux écueils, pour ne pas s'y briser. Il devait donc, dans les graves conjonctures où Tinvasion plaçait Tltalie, suinre la politique traditionnelle de son pays; mais, peu content de l'autorité plus réelle qu'apparente que son père lui avait laissée, il voulait non-seulement régner en luaitre absolu , mais surtout , par une puérile vanité, rassembler tontes les marques du pouvoir, et se parer des titres pompeux que ses aïeux avaient prudemment négligés. Ayant cru trouver les Aragonais disposés à favoriser ses prétentions, il s'était livré à eux corps et âme.
Telles étaient ses dispositions, et l'occasion de les manifester ne se flt pas attendre. Dans les premiers mois de 1494, les ambassadeurs que Charles VIII envoyait au pape avaient reçu l'ordre de passer par Florence, et de rappeler au chef de la famille régnante les bonnes relations qui avaient de tout temps existé entre les deux pays. Us exposèrent combien le roi leur maître comptait sur une ville re])àtie par Cbarlemagne, constamment favorisée par ses ancêtres, et, dans ces derniers temps, par le roi Louis, son père, dans la guerre injuste qu'elle eut à soutenir contre le pape Sixte, contre feu Ferdinand et contre Alphonse, présent roi. Us rappelèrent à la mémoire des Florentins les avantages immenses qu'ils reliraient, pour le commerce, de leurs rapports avec le
VIE DE SAVONAROUi.
royamne de Fmoce , qù ils étoicat biauvenui €t iHan
acouejllis , comme si le sang fra^£ai^ ^ût poulé daQS leurs veines.
Pierre était trop préoccupé des afautages que semblait
offrir il son aml)ition une alliance avec Naples, pour que de tels discours puseeut le rameo^r à uno plus SâifQ pp« litique. H répondit d'une manière ambiguë qui méeou* tenla Charles VIII, et ce prince se disposa dès lors h tr^r yçrser la Toscane ep euneipi» L'indiguatiou fut extr^ma à Florence : on n'avait pas assez d'imprécations contre rimprudent qui repoussait les avances d'un si grand prince, et qui attirait sur sa patrie des maux qu'il eût été si facile d'éviter. Pour apaiser la fureur publique, les magistrats imaginèreQt de s'adresser k Savonarole, dont rinfluence sur la foule n'était un secret pour personne, et de le prier de contenir tout ce pçuple. dominiçîiin
accepta la mission, et, le }^'noTembre> il reparoldapslft
chaire de la cathédrale.
U n'eut besoin, pour détourner les plus forcenés d^ leurs projets de vengeance, que de suivrelêcours de ses
idées ; de rappeler aux Florentins que, par leurs vices et leurs crimes, ils avaient mérité tous les maux quiallaieut fondre sur eux, et que le seul moyen de les conjurer
était de faii o pénitence, En reportant ainsi leur atteiUion
sur eux-mêmes, il laissait généreusement Pierre de Hé»
dicis dans l'ombre, et lui sauvait peut-être Ja vio; mais il ne put s'empécber de triotupber avec quelque orgueil de ce que les événements qu'il avait annoncés s'accomplis^ saient si promptcment : « Vous le savez, s'écriait-il dans sou premier sermon, je vous disais, il n'ï a pas enCQrç deux ans : Eçce gladiui Domini super terram cito et vel<h citer. Ce n'est pas moi, c'est Dieu qui vous annonçait ces malbeurs, et voici qu'ils sont venus et qu'ils foudeut sur
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VOUS. Vous le savez, quand je vous disais î Ha'C dixit DominuSf vous ne le croyiez pas. Maintenant vous êtes bien forcés de le croire, puisque vous le voyez. »•
Mais toutes les réticences, tous les raisonnements du monde n'empêchaient pas les Florentins de se dire que si Pierre de Médicis avait eu moins de vanité et plus d*intelligence politique, les prédictions de Savonarole, vraies peUt^tre pour le reste de ritalie, ne l'auraient pas été
pour Florence. C*est pourquoi ce prince ayant voulu se mettre en état de défense pai* une première levée d'argent, De trouva partout que de la répugnance ou peu d'empressement. Par sa maladresse, il poussait ses concitoyens à séparer leur cause de la sienne. Pour parer aux màux que la foUe d*Utl seul attirait sur une ville entière, il n'y avait qu'à sacrifier le coupable : on se donnait par là le droit de répudier la solidarité de ses actes. De tels discours, avant-coureUrs de la révolte, conunençaientà circuler dans Florence. Bientôt môme la position parut Si désespérée aUl amis de Médicis , qu'ils lui conseillèrent de s'éloigner provisoirement en toute hàle, et de ne rentrer che2 lui qu'après avoir fait sa paix avec le roi très^hrëtien. Pierre partit, mais avec les honneurs de la guerre : il avait employé ce qui lui restait de crédit à se faire nommer membre d'une ambassade qu*il avait proposé d'envoyer à Charles VlII. On crut qu'il allait réparer sa faute, et on lui laissa prendre, parmi ses collègues, le rang que personne, depuis longtemps, ne disputait plus à la famille des Médicis. Mais à peine fut-il en présence du jeune roi qu il ne vit d'autre moyen d'apaiser son courroux que de lui laisser voir qu'il venait se mettre à sa merci. Charles fit ses conditions, et l'indigne fils de Laurent les accepta sans discuter ; trop heureux, croyait'-ili de détoumer Forage à ce prix. Il parait même
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VIE DS SAVONÂROLE.
qu*il offrit plus qu'on ne demandait; et il fut convenu qu'outre les forteresses de Pietra-Santa, de Sarzana, de
Sarzanella, qui étaient comme les clefs de la Toscane, rarmée française occuperait Pise et lâvourne, sous condition pourtant de les remettre à la république après la conquête de Naples. Enfin Pierre s'obligea de faire prêter au roi deux cent mille ducats par ses concitoyens.
Tant de lâcheté porta au comble Texaspération des Florentius. Outre Ténormité des concessions, on rappelait, comme circonstance aggravante, que le Médicis les avait faites sans en avoir demandé ni reçu rautorisation de la seigneurie, reproche injuste de la part de ceux qui avaient laissé, depuis tant d'années, Tautorité des prieurs s'effacer devant celle d'une famille ; mais on se plaignait avec plus de raison qu'il eût agi à Finsu des autres ambassadeurs, ses collègues, et comme s'il eût traité de ses propres sujets. Ceux des amis politiques de Pierre qui ne le soutenaient, et c'était le plus grand nombre, que parce qu'il était le pouvoir établi, Tabandonnèrent dès qu'ils le virent sérieusement compromis. Un soulèvement général eut lieu. François Yalori, ami jusque-là des Médicis, mais révolté de tant de bassesse, se mit à la tête du mouvement. On le vit à cheval haranguer la multitude, à qui sa haute stature et ses cheveux blancs commandaient le respect ; on l'entendit exhorter le peuple à reconquérir sa liberté. La peine des rebelles fût prononcée contre le jeune prince et ses fauteurs. Tous ceux qui portaient le nom proscrit furent obligés de quitter furtivement la ville. Us se retirèrent auprès de Jean Bentivoglio, tyran de Bologne *.
1. Âu nombre des fugitifs se trouvait le cardinal Jean de Médicis, encore fort jeune, et qui fut plus tard Léon X. 11 avait voulu d'abord chercher un refuge à Saint-Marc; mais soit malentendu, soit que les