‹ Jérome Savonarole d'après les documents originaux et avec des piéces justificatives en grande partie inéditesChapitre 32 sur 152 · LIVRE n, CHAPITRE L · texte numérisé non relu

LIVRE n, CHAPITRE L

Après ce grave évéDement, qui avaitremis Florence en

possession d'elle-même, on attendait avec impatience le prochain sermon de Savonarole ; car, les Médicis expulsés, il était presque le plus important personnage de la ville. C'était la quatrième fois qu'il montait en chaire depuis le 1*' novembre. Soit qu'il ne voulût pas laisser paraître sa joie, soit qu'il ne songeât pas à se mêler activement aux alTaires publiques, son discours fut loin d'être à la hauteur des circonstances et de répondre à rattente générale. Il se borna à développer ce thème, que la miséricorde de Dieu est plus grande encore que sa justice, c Grois-moi, Florence, dit-il, il devait y avoir beaucoup de sang répandu dans cette révolution ; mais Dieu s'est apaisé en partie. 11 t*a donné cette première salade, et te Ta fait manger doucement assaisonnée de raisiné ; tout s'est fait par la miséricorde de Dieu. Tu verras s'il en a été et s'il en sera ainsi dans les révolutions des autres villes d'Italie. » Il recommande an peuple d'imiter Dieu, c'est-à-dire de se montrer clément, dans le triomphe, envers les Médicis.

religieux ne Toulussent pas se compromettre en raccueillant,.ôn Tattenditàuneporte dérobée, tandis qu'il frappait inutilement à la grande porte f qu'on avait fermée à cause du désordre quMl y avait ce jour-là dans la ville, de sorte que lé cardinal perdant patience et craignant d'être pris, sMI attendait plus longtemps , s'enfuit par la porte San« Carlo qui était voisine.

Pour prouver qii'il n'y eut pas, en cette circonstance, mauvaise Volonté de la part des dominicains, Thomas Neri, leur apologiste, répond à Paul Jove qu'on avait gracieusement accueilli à Saint-Marc ser Giovacchinoda Pratovecchio , notaire atiz EiformagionifeX chargé d'affaires des Médicis ; qu'à plus forte raison, par conséquent, on aurait reçu le cardinal. Mais il semble qu'il n'y avait pas le même danger pour les religieux à accueillir, le serviteur que le mattre. Il y a donc lieu de croire qu'ils firent, en cette circonstance, un acte de prudence qui dut coûter d'autant moins à Savonarole qu'il n'avait jamais été porté pour les Médicis.

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Très-probablement Savonarole, qui n'avait jusque-là prédit que des fléaux, fut étourdi d*un événemrat dont il (levait se réjouir au fond du cœur, et ne sut trop , de prime abord , comment le faire entrer dans le cycle de ses prophéties; mais il se remit bientôt, et comprit tout le parti qu'il pouvait tirer de l'arrivée imminente de Charles Y 111 et des légitimes craintes qu'elle inspirait anx Florentins. Payant donc d*audace, fl leur annonce rinvasioii de la ville comme le fléau qu'ils ont à redouter, et les invite, pour le conjurer, à cél^er l'avent avec tontes les rigueurs du carême.

£n eCTet, Florence devait redouter la colère du jeune roi. En chassant celui qull devait après tant de concessions regarder comme un allié, elle venait de déchirer le traité conclu ; aussi, au premier bruit des pas de l'armée française, tous les citoyens craignirent pour leurs biens et pour leur vie. Les plus compromis dans le parti populaire portèrent à Saint-Marc ce qu'ils avaient de plus précieux, espérant sans doute que cette sainte maison échapperait plus facilement au pillage que les palais des particuliers. Le cardinal Jean de Médicis lui-même et quelqucs-ims de ses amis leur avaient, en partant, donné l'exemple.

Après s'être mis en garde contre les dangers d'une occupalion ennemie, les Florentins essayèrent de les pr^jvenii* et de les détourner, en envoyant une nouvelle ambassade à Charles YIU. On fit choix de quatre citoyens considérables, Tanai de* Nerli, Pandolphe Ruccellai, Pierre Capponi et Jean Cavalcanti; mais on leur adjoignit un homme queTopinion publique désignait comme le plus capable de porter k parole, Fra Ilieronimo de Fcrrare.

Avant d'accepter une mission si délicate» Savonarole

LIVKE n, CHAPlTaJE I. 111

TDoIut consulter Dieu et la communauté de Saint-Marc; mais il obtint sans doute rasscutiment demandé, car il ne tarda pas à se mettre en route avec les quatre ambassadeurs SCS collègues. C'est ainsi qu'il fut appelé, sans ravoir cherché, à prendre une part importante aux aflaires publiques. Ce premier pas fait, les autres lui coulèrent peu.

n partit pour Lucques , où se trouvait le roi. Charles , étant à la veille de se rendre à Pise, n'accorda que quelques moments d'entretien aux députés, mais il laissa entrevoir, sans toutefois s*engnger, qu'il n'était pas mal disposé pour leur patrie. L'ambassade le suivit à Pise; mais, pendant le trajet, Pierre de Médicis était venu à sa rencontre et avait changé ses dispositions ; aussi n*accorda-l-il à Jérôme et à ses collègues qu'une audience solennelle. Introduit devant le roi, en présence de toute sa cour, Savonarole éprouva une forte émotion. Lorsqu'il se fut remis, il prononça un long discours où il parlait à peine des afEedres d'Ëtat. Débutant par des généralités sur la manière dont Dieu agit envers ses créatures, sur sa justice, sa miséricorde, sa patience envers l'Italie, il montra que Dieu s'était enfin lassé et voulait punir; mais ce n'est, ajoutait-ii, qu'après avoir averti quatre ans son peuple par la voix de son serviteur inutile; et celui qu'il a chargé d'exécuter ses décrets, c'est Chîirles lui-même. « Si je ne l'ai pas nommé dans mes prédications, c'est bien de lui que je voulais parler. » S'adressant ensuite au roi, il le combla d'éloges en style pompeux, sans oublier cependant de lui recommander la justice et la mansuétude pour tous, mais en parlicu-

r pour Floi:ence.

Ce discours, qui ne manque pas d'une certaine abondance cicéronienne, n'est du reste qu*un mélange du

langage de la chaire et de celui des rhéteurs. Il ne répondit certainement pas aux espérances que les Florentins avaient mises en leur ambassadeur; mais il n'y eut pas de la faute de Savonarole. A Lucques, le roi avait ajourné tout entretien sérieux après son arrivée à Pise; en chemin, Pierre de Médicis change ses dispositions. Jérôme vit facilement qu'il n*y avait plus qu*à se remettre aux mains du conquérant et à implorer sa miséricorde : c'est ce qu*il fit. Voilà sans doute pourquoi ce discours n'eut aucune portée politique : le roi ne Fécoutait que pour la forme; il était plus sage de s'adresser à son cœur qu'à sôn esprit.

Lorsque, à son retour, Savonarole reparut dans la chaire, on s*attendait à de curieux détails ; mais il trompa l'attente générale, et usa de beaucoup de réserve touchant les circonstances et les résultats de son ambassade. Il commença par s'excuser, sur la mission dont ou l'avait chargé, du peu de consistance qu'aurait son sermon ; puis, prenant autorité du caractère public dont il venait d'être revêtu, il invite les Florentins à se tenir à leur place pour éviter les désordres. Après avoir, comme toujours, recommandé de faire pénitence, il se donne pour le père du peuple, et se fait un mérite de son désintéressement: «Je me fatigue pour vous, comme vous voyez, et pour votre salut. Dieu vous a donné en moi un père, quoique je sois son serviteur inutile. J'ai tout laissé pour toi, Florence, et de toi je ne veux rien, sinon que tu fasses le bien et que tu deviennes véritablement une cité chrétienne. >

Charles VIII fit son entrée solennelle à Florence le 17 novembre 1494. Il affecta une douceur et une modération extrêmes; mais comment aurait-il pu se montrer cruel ou sévère envers un peuple pénétré de sa fai-

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