‹ Jérome Savonarole d'après les documents originaux et avec des piéces justificatives en grande partie inéditesChapitre 52 sur 152 · LIVRE n, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE n, CHAPITRE III

Jésos-Christ, roi de notre ville, et de la Vierge Marie, notre reine, nous te commandons de déposer toutes ces vanités; si tu ne le fais, tu seras frappée de maladie.» Ils ne se bornaient pas à faire leur office dans la rue : ils se faisaient ouvrir les maisons et y prenaient les cartes, les échiquiers, les harpes, les luths, les parfums, les miroirs, les masques, les livres de poésie et autres instruments de perdition.

(Tétait une véritable tyrannie, et la pire de toutes, car les tyrans ii*avaient pas Tàge de raison. Savonarole était informé de tous ces abus ; mais, dans son ardeur de réforme, il ne regardait ni aux moyens, ni aux détails, et il s'employa plus d'une fois à justifier les enfants des accusations trop fondées qui s'élevaient contre eux. Mais pour défendre une mauv.tisc cause, il ne pouvait trouver que de mauvaises raisons : « Si vous laites, disait-il, ce que les enfants sont chargés d'empêcher, vous êtes coupal)les et n'avez pas le droit de vous plaindre ; si vous ne le faites pas, vous n'avez rien à redouter d'eux. » Court d'arguments, il tournait les mécontents en ridicule : « J'entends dire : Nous sommes à la merci des enfants. Est-ce que les enfants sont au nombre des magistrats? Est-ce qu'ils sont membres du tribunal dis Huit? — Voyons, appelez un de ces hommes infâmes, et faites-lui cette question : Est-ce bien ou mal de débarrasser la ville de toutes ces impuretés? Il vous répondra avec mille contorsions: Oh!... eh!... mais il ne saura que dire, n faut répondre autre chose que oh! eh! C'est pourquoi je vous recommande de faire disparaître ces Vices, si vous ne voulez pas que Dieu vous donne un grand coup de bâton. »

Ce n'étaient pas ceux que Savonarole menaçait ainsi, mais les en&nts qui recevaient les coups de bâton, ré-

compense méritée de leurs intolérables vexations. H fallut obtenir pour eux de la seigneurie Tinstitution d'autant de gardes qa*il y avait de quartiers, avec mission de faire respecter et de défendre au besoin les enfants inquisiteurs dans rexercice de leurs fonctions. Les pères ne furent pas toujours les moins irrités de voir leurs fils entrer, tôte baissée, dans un parli dont ils étaient loin de partager les passions. 11 y en eut qui parlèrent de les envoyer en France pour les arracher à l'irrésistible influence de Savonarole. «Envoyez-les où vous voudrez , s'écriait le moine d*un ton de défi, ils reviendront! »

Par de si provoquantes paroles» il poussait presque la jeunesse à la désobéissance. Il ne manquait pas cependant de Kii recommander le respect pour les parents et même la soumission; mais» suivant lui, cette soumission défait avoir des bornes» et il invitait les enfants à la refuser lorsqu'on leur commanderait des choses contraires à la loi de Dieu ou aux injonctions du prédicateur, comme de Irop se parer ou de jouer. « Répondez» ajoutait-il» que vous devez obéir d'abord à Dieu, qui est votre premier père» et, si vous êtes frappés» supportez les coups avec résignation : cela vous vaudra une couronne au paradis. »

Il est certain qu'il y a tel des ordres paternels qu*un fds doit éviter d'accomplir: les anciens pensent là-dessus comme les modernes ; mais le plus sage est encore de s*abstenir de tout précepte sur un sujet si délicat II y a moins d'inconvénient à ce qu'un enfant conmiette quelque mal par obéissance» qu'à jeter en. son &me» pour lui épargner une faute éventuelle, les germes d'une funeste rébellion. Pour avoir plus écouté son zèle que la prudence, Savonarole mérite donc en partie les acciH

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salions que ses ennemis portèrent contre lui dans son • procès :

« La discorde, y est-il dit, s*était glissée dans toutes

les maisons. La femme et le mari, le père et les enfants, tout le monde était en querelle. On entendait tout le jour d*atroces menaces ; la belle-mére chassait sa bm du logis, le mari sa ieuime, et ils ne tombaient d'accord que pour livre séparés.... Les femmes écrivaient en secret à Savonarole pour lui dénoncer les complots que leiurs époux tramaient contre lui. Cela est arrivé entre autres, an su de toute la ville, à un grand citoyen» Tanaî de' Ncrli, et à maître Ulivieri, médecin. »

Cette malheureuse institution d'enfants magistrats ^t plus de mal que de bien à la société florentine et à Jérôme lui-môme. Toutefois, il est juste de reconnaître qu'elle fut l'occasion, sinon la cause, d'une innovation et d'une réforme importantes.

Avant que les inconvénients de cette juvénile tyrannie se fussent accrus , par l'impunité » au point de devenir insupportables, les quêteurs recueillaient d'abondantes aumônes. La distribution qu'on en luisait aux pauvres ne pouvait avoir lieu sans de longues recherches et de fréquentes erreurs. Pour éviter les unes et les autres et donner une organisation sérieuse à ce produit de la charité publique, Savonarole imagina de réaliser une institution dont un célèbre franciscain, Bernardin de Montefeitro, avait eu Tidée première, mais qui était restée à Tétat de projet. Il proposa donc et fit décréter, le 28 décembre 1495, l'érection d'un mont-de-piélé, où l'on prêta aux nécessiteux, sans exiger d'auUre intérêt que ce dont il était rigoureusement besoin pour le modique salaire d'un très-petit nombre d'employés. Fra Hierontmo exprima même plus d'une fois le désir qu'on payât

le salaire sur les fonds de la commune, afin que le prêt

fût entièrement gratuit.

Le succès de cet utile établissement fut immense. Quand les citoyens virent remploi qu'on faisait de leurs offrandes, ils les multiplièrent, et il fallut, peu de temps après, créer deux succursales. La coupable industrie des juifs en reçut une atteinte mortelle : le prôt gratuit rendait impossible le prêt à usure, et Ferdinand dcl Migliore nous apprend qu*un Israélite offrit à la républi* que vingt mille florins d*or pour empêcher rércclion du mont«de-piété. Quelques-uns essayèrent cependant de lutter contre la mauvaise foi-tune et de continuer leur commerce : en 1496, on porta contre ces obstinés un , décret d'expulsion.

La réforme que Savonarole parvint à opérer par le moyen des enfanls convertis fut celle du carnaval. Quoique moins célèbre que ceux de Rome et de Venise, le carnaval de Florence ne laissait pas d*ètre brillant. Laurent de Médicis, qui s'efforçait de donner à son peuple du pain et des jeux, avait rendu récemment à ces fêtes leur ancien éclat. La jeunesse, montée sur des chars, courait la ville et donnait la représentation de quelque triomphe; des cavaliers masqués et richement vêtus, quelquefois au nombre de plus de trois cents, servaient d^escorte; d'autres suivaient à pied, et, de jour ou à la lueur des flambeaux, on exécutait des chœurs et des chants avec accompngnenient d'instruments. Le sujet en était libre pour Tordluaire, et même licencieux ; mais le peuple florentin, toujours avide de fêtes, ne s'en passionnait que davantage pour ces profanes plaisirs.

D'autres réjouissances plus dangereuses signalaient encore ces jours de bacchanales. Les jeunes gens du peuple, divisés en compagnies, occupaient les abords des

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