LIVRE II, CHAPITRE lU
rues, un Mlon à la main, et toute femme riche n'obtenait la permission de passer qu'au prix d'un tribut qu'elle devait payer à la soif, sous le nom de beveraggio (pour* boire). Cet argent servait non-seulement à faire des orgies, mais aussi à acheter et à oriier un grand arbre que chaque compagnie plantait dans son quartier et brûlait le dernier jour du carnaval. La rivalité qui s'établissait entre ces différentes sociétés, au sujet de la beauté de leur arbre et de leur féte, amenait presque toujours des qnerelles où l'on se battait à coups de pierres , et qui ne se terminaient jamais que par la mort de quelque jeune Imprudent. Plus d*une fois Je souvenir des luttes politiques intervint au milieu de ces débats d'enfants : les citoyens d'un Age mûr se voyaient forcés de descendre dans rarëne, et d'une fête on faisait ainsi presque une guerre civile. Les prières, les défenses de l'autorité avaient toujours été inutiles : l'usage avait prévalu. Savonarole n'eut qu'à désapprouver ces divertissements : la jeunesse, qui en était l'âme, s'en retira aussitôt. Ils tombèrent ainsi d'eux-mêmes, et en un Instant un seul homme fit plus par la persuasion qu'en tant d'années tous les édits des magistrats. Les fêtes du carnaval furent remplacées par des fêtes religieuses qui ont une certaine importance historique, et dont il sera parlé plus bas.
Tel fut, en peu de mots, la réforme des mœurs qu'entreprit Savonarole. Il entra sans doute dans des détails minutieux ; mais il avait coutume de dire que négliger les petites choses n'est pas le moyen de bien faire les grandes. 11 eut le tort grave de vouloir transformer une ville en un couvent, des citoyens en religieux, et, en les invitant à passer presque tout le jour à l'église, de les détourner du travail. L'homme ne vit pas seulement de
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pain, mais il vil aussi de pain, et comme on reprochait à
Jérôme de trop oublier les nécessités de la vie physique et de faire des paresseux, il s'obstinait & répondre qu'il n*a^it jamais détourné personne du travaO ; mais le fond de sa doctrine n'en était pas moins qu'on gagne plus en priant qu'en travaillant de ses mains.
Sayouarole eut en outre le tort de croire qu'il était possible de restaurer un passé déjà loin. En essayant de se &ire à l'image des andœs chrétiens, les Florentins, qui ne pouvaient se pénétrer de leur esprit, crurent les avoir continués et reproduits parce qu'ils se soumettaient à qudques-unes de leurs pratiques. On ne remonte le cours de l'histoire que par un effort contre nature, et, lorsqu'on y a épuisé ses forces et son courage, on est entraîné par le courant plus vite que jamais. Savonarole avait tant monté rimagination de ses partisans que lorsqu'il ne put plus soutenir leur foi par des prodiges ou même la suivre, il dut payer de sa vie leur désenchantement. Mais il eut la gloire d'avoir fait régner la vertu parmi eux, et, i la fin de l'année 1495, le triomphe de sa doctrine était si éclatant, que ses ennemis mêmes étaient obligés de le, confesser, et ne pouvaient élever qu*un doute de mauvaise foi sur la cause et l'auteur d'ime si grande réforme/