LIVRE H, CHAPITRE lY
moment on n'entendit pins parler de eette afibire : la calomnie avait fait son temps.
L'opposition partit bientôt du sein même de la seigneorie. Le premier gonfidonier de justice nommé sons Tempire de la noiiTelle constitution, Philippe Corbizzi*, était un ennemi déclaré de Savonarole et peut-être de r£tat populaire. Sncore que ce fait ne soit pas sans exemple dans l'histoire des révolutions, il paraîtrait étonnant» s'il n'était expliqué par les circonstances de réiection. Les accoppiatori» à qui il appartenait de la faire jusqu'à l'expiration de leur charge, c'est-à-dire près d'un an encore, ne purent jamais se mettre d'accord, ni arriver à une majorité absolue. Fatigués de multiplier inutilement les scrutins, ils décidèrent enfin de proclamer gonfidonier celui qui réunirait le plus de Yoix« GOTbizzi n'en obdnt que trots et eut pourtant la majorité relative, quoique les votants fussent au nombre de vingt : encore cet liomme, qui avait passé sa vie à Venise, tout à fait étranger aux affaires de la république, ne dut-il ce succès qu'à la faveur de Tanai de' Nerli, autre ennemi de Savonarole.
Le nouveau gonfalonier ne fut qu'un instrument docile aux mains d'un citoyen si influent, lorsqu'il s'employa à miner le crédit de nUustre dominicain. Il convoqua tout ce que Florence renfermait de savants et d'esprits distingués ou subtils. Des abbés, des prieurs ou supérieurs de couvents, des maîtres en théologie, des chanoines de Saint-Laurent et de la cathédrale répondi-
1. François Scarfi, qui précéda Philippe Corhizzi dans cette magistrature, étant entré en charge le 1*' novembre, avait vu l'expulsion des Médicis, l'assemblée à parlement, et l'établissement de la constitution populaire (23 décembre) ; mais Corbizzi fut bien le premier gonfalonier nommé sous l'empire de cette constitution.
rent à son appel. Au nombre de ces derniers se trouvait Marsile Ficin, le célèbre traducteur de Platon. Lorsqu'ils furent réunis, Gorbizzi leur apprit quMl avait conçu le projet de forcer Savonarole à s*expliquer devant eux, et qu'il comptait sur leur concours. Puis, ayant envoyé prendre Fra Girolanio, qui n'avait point été prévenu, il le somma de répondre à toutes les questions qui lui seraient adressées. On vit alors s'élevër un dominicain du couvent rival de Sainte-Marie-Nouvelie. Il s'appelait Jean Garlo, surnommé le Garofanino, et avait une immense réputation de savoir. Il combattit, suivant la coutume, à coups de textes, et prouva, de par saint Paul, à Savonarole, qu'il ne devait pas se mêler des afiEaires publiques. Savonarole se défendit en citant l'exemple des pères de rËglise et des saints qui avaient agi comme lui. Aux textes qu'on lui citait, il en opposa à son tour de plus nombreux et de plus décisifs. Il expliqua d'une manière favorable à ses idées les paroles de saint Paul ; il prouva enfin que ce qui était blâmable chez un religieux, c'était de se mêler dans un but profane aux choses de ce monde, mais qu'on ne saurait être blâmé d'y prendre part sur Tordre de Dieu.
Le calme qu'il sut garder jusqu'au bout dans la discussion lui donna l'avantage, et il résolut avec une extrême facilité toutes les objections qu'on lui présenta. Il faut croire cependant qu'il enveloppa toiiyours ses ré^ ponses de quelques nuages; car un questionneur moins patient ou plus précis que les autres lui adressa cette interrogation, qui mitfin à la séance : « Les choses que vous' prêchez, les tenez-vous de Dieu T Dites clairement oui ou non, afin que nous sachions si nous devons vous croire. » Savonarole se contenta de répoudre , comme Jésus- Christ l'avait fait dans une circonstance analogue : ^ Ego
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pabmloeuiusium mundo, eiinoeeulto hefêiuisum nikU. »
Soit qu on trouvât la réponse décisive, soit plutôt qu'on désespérât de tirer de Jérôme rien de plus décisif, rassemblée se sépara sans avoir pu conclure, et cette impuissance fut un triomphe pour celui qu'on avait espéré confondre.
L*lnsuccès de cette tentative ne découragea pas ses ennemis. Ils écrivirent à Rome et obtinrent du pape un bref qui obligeait Savonarole à quitter Florence pour aller prêcher où on renverrait. Celui-ci se préparait à obéir» et, pour couvrir sa retraite, il disait qu'il avait accompli son œuvre. Mais avant de se mettre en route, il voulut prendre congé de ses auditeurs ordinaires par mi dernier discours. Il remua tellement leurs esprits, qu'au sortir deréglise, ilss'écrièrent tous, d'une commune voix, qu'il fallait s'opposer au départ du père. Les magistrats eux-mêmes, quoique Jérôme les reléguât au second plan, comprirent bien que ce moine était encore nécessaire à Florence, puisqu'il avait seul le pouvoir de soulever et d'apaiser le peuple à son gré. C'est pourquoi ils implorèrent et obtinrent du pape la révocation de son bref et la permission pour Savonarole de ne quitter Florence qu*aprèsP&ques.P&ques venues, on n*eut garde de se souvenir de ce terme, et il ne fut plus question d'exil.
* Jérôme prêcha donc lé carême de 1495. Ne pouvant le
faire partir, ses ennemis s'eflbrcèrent de lui susciter de nouveaux embarras : ils firent occuper par leurs hommes les principales chaires de Florence, et les chargè-> rent de commencer une croisade contre lui. Les croisés se recrutèrent principalement parmi les minemrs de Saint*François. Fra Michèle d*Âquis, Fra Giovanni Tedesco, Fra Jacopo de Brescia, tous prédicateurs renom-
inés, commencèrent Tattaque. Ils furent bientôt suivis dans la lice par Fra Tommaso de Kieti, régent de Sainte* Marie-Nouvelle ; mais celui qui fit le plus de bruit fut Fm DonQcnico de Ponzo, qu'on disait soudoyé par le duc de Milan. Quoique le gonfalonier de ce temps-là, Tanai de* Nerli (mars et avril 1495), ne vtt pas de mauvais œil la persécution dont Savonarole était l'objet, il ne put empêcher la seigneurie d'intimer à Fra Domenico Tordre de se taire. Un certain Fra Agnolo, de Tordi e de Valloinbreuse, écrivit une lettre contre Savonarole; mais l'ignorance et l'incapacité dont il fit preuve le forcèrent bientôt de quitter le pays. Enfin une religieuse qui rési- . dait assez loin de Florence voulut disputer avec Jérôme ; mais celui-ci lui fit répondre, avec plus de raison que de politesse, qu'elle ferait mieux détenir la quenouille et de ne pas se mêler de choses qu'elle n'entendait point.
L'opposition commençait déjà à étendre ses racines jusque dans l'intérieur de Saint-Marc. Savonarole y formait, avec Fra Domenico Buonvicini et Fra Silvestro Ma* ruffi, une espèce de triumvirat qui pesa bientôt à [risque toute la communauté. Un des témoins cités au procès, Fra Roberto Ubaldino de Gaglano, qui était de Saint-Marc, nous donne de curieux détails sur ce triumvirat. Il déclare que ceux qui le composaient s'étaient arrogé sur leurs compagnons une autorité souveraine, et s'étaient même dispensés en grande partie des obligations de la vie monastique. Fra Roberto continue, et fait en peu de mots le portrait des trois maîtres.
« Il m'a été impossible, dit-il, de prendre en faute Fra Hieronimo. J'ai toujours vu en lui de grandes mar* ques de sainteté : la dévotion, l'humilité, la prière, de bonnes paroles, des mœurs pures, d'excellents exemples, une conversation admirable, une doctrine saine, ferme