‹ Jérome Savonarole d'après les documents originaux et avec des piéces justificatives en grande partie inéditesChapitre 57 sur 152 · LIVRE II, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE IV

et solide.... Je crois que Fra Domeiiico est un homme

d'une vie pure; mais c'est un esprit borné et trop porté à croire les révélations, les songes des bonnes femmes et des cerveaux étroits et fàibles. Ceux d*entre nous qui montraient quelque incrédulité vivaient dans un martyre continuel.*.. Je voyais fraSilvestro passer tout le jour dans les cloîtres à bavarder dansdes groupes de citoyens, ce qui faisait murmurer beaucoup de nos irères.... Il avait toujoiurs des étrangers plein sa cellule, les cloîtres

ou le jardiné »

Il résulte de ces curieux portraits que si BomiDique et Silvestre furent des hommes vulgaires et remplis des défauts qu'on trouve trop souvent chez les moines, onne pouvait reprocher à Savonarole qu'une trop ferme volonté, et la tyrannie tracassière de ses lieutenants. Les aveux de Fra Roberlo était évidemment arrachés par la vérité; car ce témoin, loin de se montrer favorable à son ancien chef, était de ceux qui supportaient impatiemment le joug; et, à la fin de sa déposition, il prie la seigneurie de ne pas se départir de la sévérité qu'elle avait commencé de montrer à l'égard des trois prisonniers. Mais la vertu du vicaire général ne rendait pas le |K>ids moins lourd; e) si l'opposition, à Saint-Marc, n*osa jamais lever la tète, elle n'y couva que plus dangereuse. On le vit bien plus tard.

Indépendamment des ennemis que la nature et la sévérité de sa doctrine, ainsi que le triomphe politique qu'il venait de remporter, avaient suscités à Savonarole dès le premier jour, la guerre à outrance qu'il faisait aux adversaires de la religion, des bonnes mœurs et du

1. Voy. à l'appendice (n* zvi} l'analyse des dépositions des témoins an procès, que nous publions d'après le manuscrit authentique de VÀnhitiù délie Rif&magioni & Florence.

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gouvernement populaire» n*était propre qu*àlui en créer

incessamment de nouveaux. Les vingt accoppiatori nommés pour un an devaient rester en charge six mois encore. Mais leur ambition, leur orgueil, leur égoïsme, les projets qu'on leur supposait, les rendaient odieux au peuple, et Fra Girolamo les baissait plus que personne. Ils étaient l'œuvre de cette assemblée à parlement qu'il poursuivait avec tant d'énergie; ils avaient 1^ tort grave de n*avoir plus leur raison d'être, une fois les nouveaux pouvoirs légalement constitués. Enfin, ils étaient le seul reste demeuré debout de cette aristocratie dont Florence ne voulait plus subir la domination. Savonarole saisit avec empressement la première occasion qui se présenta ^e les renverser. Des ^upgons s'étant élevés sur deux citoyens, Alextindrë^liambèrt délia AnteIla,on fit chez eux des perquisitions» on y trouva des armes et on leur arracba Taveu d'une conjuration en faveur des Médicis (15 mai). La défiance populaire accusa les accoppiatori de complicité, et deux de ces magistrats, Julien Salviati et Laurent Lenzi, pour se purger des soupçons qui pesaient sur eux, donnèrent leur démission. Leurs collègues ne purent s'empécber de suivre cet exemple. Ils auraient attiré, par une plus longue résistance, trop de ressentiments sur leurs tètes (8 juin 1495}. Ainsi fut porté le dernier coup au pouvoir des grands, et la seigneurie qui devait entrer en charge le 1~ juillet, put être nommée, pour la première fois, par le grand cmseiL

Ce nouveau triomphe de la volonté populaire, où Ton voulut voir la main de Savonarole, acheva d'exaspérer ses ennemis. Ils n'avaient plus d'influence dans les affaires publiques que par leur vote, en qualité de simples citoyens, et ils ne purent se résigner à ce rôle trop

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liumblç pour leur ambition. Ne pouvant plus rien au dedans contre Tartisan de leur ruine, ils agirent au

dehors. Ils s'entendirent avec le. duc de Milan qu'ils saTaient mécontent de ce qui se passait à Florence et disposé à ôter le pouvoir au peuple pour le remettre aux grands. Ludovic le More prêta l'oreille à leurs plaintes et consentit à servir leurs intérêts, n écrivit donc au pape pour le prier d'imposer silence à cet agent de troubles qui avait bouleversé Florence. C'était par là quMl fallait commencer.

Les propositions de Sforza trouvèrent le pape assez bien disposé. Les accusations qu'il entendait de toutes parts contre Savonarole l'avaient fait changer d'humeur. Le 21 juillet, il écrivit au frère une lettre pleine d'éloges et de compliments, mais qui concluait par Finvitation formelle de se rendre à Rome, pour se juslifler des torts qu'on lui imputait K

Jérôme vit bien le piège qu'on lui tendait : il comprit qu'une fois à Rome, il ne pourrait plus revenir à Florence, en supposant qu'il ne lui fût rien fait de plus grave. C'est pourquoi, prenant aussitôt sa résolution, il écrivit, à la date du 31 juillet, une réponse pleine de déférence, où il s'excuse de ne pouvoir obéir immédiatemcnt, à cause de sa santé délabrée, du besoin que les Florentins ont de lui pour que le nouveau gouverne* ment fonctionne avec régularité, enfin de la crainte qu'il a que ses ennemis n'apostent des assassins, et qu'une mort liolente ne l'empêche d'achever son voyage. Il ne demande qu'un délai pour se rendre à

1. n règnd la plus grtDde confusion chex tous les auteurs sur les relations de Sayonande arec le saint-siége pendant l'année 1495. La vérité nous semble résulter clairement, pour peu qu'on soit fkmilier avec toute cette histoire , des textes rapportés à l'appendice (n« ir }.

VIfi DE SAVONAROLE.

rinvitation du pontife. En attendant, il prie Sa Sainteté, ei elle veut sayoir au juste ce qu'il a dit en chaire sur les prédictions qu'on lui reproche, de ne s*en rapporter qu'au Compmdium revelatUmum^ ouvrage auquel il mettait la dernière main, et dont les premières pages étaient sous presse.

Sans entrer ici dans l'examen des raisons que SaYonarole allègue pour ne pas aller à Rome, on ne peut 8*empècher de remarquer que celui qui sut si bien se dispenser d'obéir est le même qui recommandait Tobéissance aveugle à tout religieux. Que devient rautorité pontilicaie, si chacun a le droit de peser l'ordre avant de 8*y soumettre? La raison himtiaine est sans doute ici pour le droit d'examen conlre rautorité; mais il semble que des catholiques ne devraient pas avoir assez de biftme pour Savonarole dans cette circonstance. En vain prétendrait-on (ju'il ne s'agit pas d'un refus d'ol>éir» mais simplement d'une requête à l'eilGet d'obtenir un délai : la suite de cette histoire répond péremptoirement • à une hypothèse si peu fondée. Savonarole eut, dès le premier moment, l'intention bien arrêtée de ne pas se rendre à Rome, et par conséquent de méconnailre l'autorité du saint-siège; mais ou peut dire à sa décharge que les plus révérés docteurs de TÉgUse en avaient fait ou dit tout autant. Saint Bernard réprimande vertement un certain moine, nommé Adam, parce qu'il avait obéi à un ordre du pape, qui pouvait être la pierre de scandale, et il disait que, dans ce cas, robéissance était pire que rhomiddê. Saint Thomas écrit, de son côté, qu'il faut faire plus d'état du jugement de sa conscience que de l'ordre de son supérieur. Ailleurs, il refuse au subordonné le droit de juger Tordre du prélat, mais il lui accorde celui de juger s'il doit obéii' , parce ^ue cela le

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LIVBE U, CHAPITRE IV. 175

regarde persounellcaient, et que tout homme doit agir mimt sa raison. Ces opinions soni fort sensées, et, sur l'autorité de Tauge de l'école, il n'est pas permis de croire qu'elles ne sont pas catholiques; mais Wiclelï n'eut qu'à généraliser et à appliquer à tous les cas ce que les docteurs restreignaient à quelques-uns, pour nier absolument l'autorité des évêques et la valeur de l'excommunication , et pour jeter les fondements d'une nouvelle hérésie.

Alexandre YI prit patience quelque temps ; mais Savonarole, loin de s'apprêter à partir, continuait à parler librement de la cour de Rome et des prélats. Le pape en fut informé A Vinstigation de ceux qui mettaient tant d'acharnement dans cette affaire , il envoya, le 8 septembre, un nouveau bref , cette fois exempt d'éloges où il commandait impérieusement an frère de partir pour Rome sans relard. Jérôme, au lieu d'obéir, reparut dans la chaire après deux mois et demi de repos. Depuis le 28 juillet, il gardait le silence, par suite de ses occupations politiques, ou peut-être par prudence ; mais eniin, las de se taire, il reprit la parole et se fit entendre trois Fois, le 11, le 18 et le 25 octobre. Cette fois, le pape perdit patience, et fulmina un nouveau bref, très-probablement en date des premiers jours de novembre, par lequel il lui Atait le droit de prêcher. Savonarole répondit au saint-père en protestant qu'on avait surpris sa religion ^ Hais celui-ci ne se laissa pas fléchir; il me-

1. Ces deux brefs ne nous ont pas été conservés, non plus que les réponses de Savonarole.

Nous rapportons à l'appendice (n* v) une longue lettre de Fra Giro- Uunooù il est question d un l)ref du pape qui paraît être celui du 8 septembre. Cette lettre est, en effet, du 15 du même mois. La copie donne, il est vrai, le millésime de 1496; mais comme la lettre parle d'un bref très-récent et qu'il n'y en eut pas en 1496, nous n'hésitons

VIE D£ SAVÛNABOLË.

naça, au coniraire, d'interdire Florence, et la seigneurie dut tenir la main à ce que les dispositions du bref fus* sent observées dans toute leur rigueur.

Vaincu dans cette lutte Inégale , Savonarole se retira à Saint-Marc, où il continua de prêcher à ses plus intimes partisans, mais sans publicité. Pour que Florence ne l'oubliât pas et se maintint dans les bonnes doctrines, il chargea Buonvicini de le suppléer dans la chaire des principales églises qui lui étaient ouvertes. Cet homme médiocre, qui avait par lui*mème fort peu d*autorité, en tira une très-grande du silence de son maître. Son succès fut si considérable, qu'au rapport de Nardi , les austérités des fidèles ne furent pas moindres pendant cet avant, qu'elles n'ont coutume de Tôtre pendant le carême. Ainsi se continua la tradition, jusqu'au moment où Jérôme put reprendre la parole, ce qui ne tarda pas.

La seigneurie de novembre 1495 s'était bornée à faire exécuter les volontés du pape. Celle qui lui succéda (janvier 1496) crut avoir besoin de Savonarole pour gouverner le peuple, et n'eut rien tant à cœur que de lui faire rendre la parole. Elle écrivit en conséquence, le 28 janvier, à Richard Becchio, son ambassadeur, ou, comme on disait alors, son orateur à Rome K Les démarches de ce fonctionnaire furent conduites avec tant d'habileté, qu'il obtint d'Alexandre YI un nouveau sursis. C'était donner à Savonarole la permission et les

pas à croire que cette date a été mise pour 1495 par une erreur de Tabbé Bernardi, qui a copié le manuscrit, ou du manuscrit lui-même qui est aussi une copie.

1. On trouvera à l'appendice (n" iv), ce texte important qui complote la série de ceux dont nous nous sommes servi pour refondre entièrement toute cette partie de la vie de Savonarole.

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