‹ Jérome Savonarole d'après les documents originaux et avec des piéces justificatives en grande partie inéditesChapitre 67 sur 152 · LIVRE n, CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE n, CHAPITRE VI

Florence, ou du moins suspendu ses prédications. II avait beau se croire en possession de la vérité, un prêtre ne pouvait prétendre à l'imposer au prix du sang, m consentir h être cause plus longtemps de si terribles dissensions entre les citoyens. Mais son âme était fortement trempée pour la lutte : ces agitations faisaient sa vie.c Je ne puis vivre quand je ne prêche pas, > disait-il. Persuadé qu'il devait faire triompher la cause de Dieu, il ferma les jeux sur les malheurs qui pouvaient advenir, et ne songea pas à détourner de dessus la tête d'autrui des dangers qu'il bravait hii-mcMue et une mort qu'il acceptait d'avance, pour\u qu'elle ne fût pas inutile. € Si vous me voyez, disait-il à ses partisans, tué ou chassé d'ici, persévérez dans la vérité et ne vous troublez pas ; mais considérez qu'il a été fait ainsi à tous ceux qui ont prophétisé avant moi : ils ont été persécutés et mis à mort. C'est pourquoi je vous dis que le triomphe de notre cause doit être assuré par l'effusion de beaucoup de sang. »

Il y avait déjà longtemps que Savonarole envisageait la mort de sang-froid. Elle était le résultat inévitable de la lutte qu'il entreprenait contre la tendance de son'siè* cle, et l'idée réformatrice avait compté assez d'autres martyrs pour qu'on pût prévoir qu'il ne serait pas plus heureux que ses devanciers. Ayant fait ainsi le sacrifice de lui-même, et s'étant étourdi sur ce qu'il y avait d'odieux dans une lutte armée au sujet d'un prêtre, il ne dut pas craindre d'aller en avant et de prévoir les plus extrêmes conséquences de sa rébellion contre les idées- reçues et contre la volonté du chef de l'Église. Il prévoyait que l'attitude qu'il avait prise lui attirerait avant peu une nouvelle interdiction; et, comme il était bien déddéànepas céder, il prenait ses précautions à l'avance:

« Vous croyez peat-èire que j*ai reçu du pape Tordre de ne pfns prêcher? Détrompez-vous, il n'est point Tenu d'ordre» et, dans Tétat présent des choses, il n'en peut TCidr, parce que ce serait un acte funeste. YoQà ce qu*H faut que vous sachiez. — Oh ! ce n'est pas à toi, direzvous, de prononcer là-dessus. — Je réponds que, devant révidence, le doute n'est plus possible. H n'y a pas une pauvre femme ici qui ne sache qu'un tel ordre serait ccmtraire à la vigne et funeste à IloreBce. Assurément, si f avais des doutes, je devrais me soumettre à la volonté de mon supérieur ; mais ma certitude est entière. Non, je ne puis croire qu*un tel ordre m*arrive ; 9s ont trop de sagesse pour ajouter foi aux faussetés qu*on veut leur persuader. J'ai écrit qu'ils ne Je peuvent^faire, et je l'ai prouvé par d'irréfutables arguments. — Qh! tn es bien présomptueux, frère; tu crois être bien avisé! — Je ne dis pas cela; mais les choses sont claires et évidentes par eUes-^nèmes. Ils ne m'enverront aucun ordre. — Mais enfin ils pourraient le faire, s'ils croyaient aux scribes et aux pharisiens. Dans ce cas, obéirais-tu î — Je te dédare que si le pape venait i se laisser persuader faussement par les pharisiens, et me commandait de ne plus prêcher, comme cet ordre serait contraire à h culture de la vigne, je n'obéirais pas aux paroles, mais aux intentions. Écrivez à Rome, si vous voulez; mais écrivez comme j'ai dit: ce Itère déclare que si le pape, persuadé faussement par les pharisiens, lui ordonnait de ne plus prêcher, il ne se croirait pas tenu d'obéir aux paroles, mais à llntention, et que cet ordre ne serait l'œuvre ni de la volonté ni de Hutention du pape. Allons, écrivez ainsi. Non, je ne crois pas que le pape m'envoyât un tel ordre, s'il savait qu'il est contraire à la vigne : absity absit. Je ne crois pas qu'il fût

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d*a96a médumle nalare. On est sage à sa coiir ; mais

enfin, si un prélat me commandait quelque chose qui lût contraire à nos c(Mistitttli(»i5 et à la vigne, je ne devrais pas lin obéir : c'est ropinion de saint Tliontas. Par exemple, s*il me commandait de manger de la chair qmoà Je suis en santé cm. de manqner à ma rdigîon, comme un cardinal, je ne serais pas tenu de hn obéir, parce qu'on ne peut ramener cet ordre à nos règles et à nos canstitatioDS,mais qa'ilestcM/ra ou prmier. Telle est aussi l'opinion de saint Bernard et des autres docteurs. »

La déclaratioa de guerre était donc aussi nette que possible, et les restrictioiis doBt Savonarole s'enveloppait ne faisaient que donner plus de relief et de mordant à sa pensée. Cependant d*autres soins retenaient sans doute Alexandre YI, car on ne voit pas qu'il se soit occupé de Florence ni de son oracle pendant presque tout le cours de cette année*— Les Arrabbiati, trop pressés et désespérant de réveiller son indolence, voulurent agir par eux-mêmes, et cherchèrent à mettre à mort l'intrépide dominicain. Mais celui-ci dut k la vigi-knee de ses amis d*écbapper au fer et au poison, et put dénoncer ces indignes tentatives. Il refusa cependant de nommer les sicaires ou la main qui les armait, non par diarité dirétienne, mais parée qu*il craignait qu'on ne se soulevât contre lui; peul-èlre aussi ne les connaissaisit pas.

Mais rien ne put Tempècher de fournir jusqu'au bout

sa carrière. Les jeûnes, les macérations, toutes les pratiques religieuses redoublèrent ; il n'était plus question d'autre chose dans Florence, et celte ville était devenue pour cela la risée de toute lltalie. Les Ârrabbiati se plaignaient si vivement d'être enveloppés malgré eux dans le ridicule que les Piagnoni faisaient rejaillir sur la

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cité tout entière, que quelques-uns de ceux-ci finirent par croire qu'ils allaient trop loin. Savonarole sentit la nécessité de les raffermir dans sa voie r

« Frère, tu nous as mis sur les dents. Tout le jour des prières et des jeûnes, des jeunes et des prières 1 Kous n*en pouvons plus, nous sommes la fable de TUalie. Ne fait-on plus de carême à Florence, disent nos voisins? On nous persécute avec ces carêmes : Florence, dit-on, a pris le froc ; ce peuple s'est fait moine. Nous ne pouvons plus supporter les railleries que ces carêmes et ces oraisons nous attirent.— Çà, viens ici : ce que tu fais est-il bien ou mal? Tu ne peux dire que ce soit mal de prier et de jeûner. Continue donc, puisque c'est bien, et laisse parler. »

£n terminant son carême, Fra Hicronimo voulut organiser une procession qui laissât un durable souvenir des fruils que sa parole avait perlés. Il encouragea publiquement les enfants dans le dessein qu'il leur avait suggéré; il pria les citoyens de ne pas leur susciter d'embarras et de ne plus crier: « Tant de croix! tant de croix ! Car c'est l'épée qu'il faut craindre et non la croix. C'est le diable qui doit craindre la croix. Vous qui en avez peur, vous devez être de ses amis. » Il alla jusqu'à promettre à cette jeunesse l'assistance de la seigneurie. Les jours suivants, il ne dédaigna point de régler les moindres détails de la procession. Il voulut surtout qu'elle ne fût pas une pure cérémonie, et if la rendit utile, en lui donnant pour but une collecte en faveur du mont-de-piété. Ayant invité toute la ville à j assister, il annonçai qu'on se mettrait en marche dans l'ordre suivant : les enfants, les couvents et le clergé ; les magistrats, les hommes, puis les femmes, mais un peu loin des hommes, étales vieilles les premières pour

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fluieux protéger les autres. Quant à ceux qui seraient empêchés de se joindre au cortège, il leur défendit de

stationner dans la rue, pour ne pas causer d embarras. Tous les assistants durent avoir une croix rouge ou un rameau à la main, et les enfants mener un âne, en souvenir de l'entrée de Jésus-Christ dans Jérusalem.

La procession eut lieu le dimanche des Rameaux. On partit de la très-sainte Annoncialc; on se rendit à Saint- Marc, où chacun reçut une petite croix rouge , et l'on poursuivit la promenade à travers la ville. Il n'y eut pas moins de huit mille enfants présents. On vit des choses singulières. Des hommes d'âge , vêtus de blanc comme la jeunesse, chantèrent et dansèrent devant le tabernacle. Sur lii place de la seigneurie, on chanta unelaude, composée pour la circonstance par Jérôme Benivieni, le plus grand poète de ce temps-là ; puis, après une pause à Sainle-Marie de la Fleur, on revint à Saint-Marc, et là, sur la place, les dominicains, la téte ornée de guirlandes, dansèrent une ronde, en chantant des hynmes et des psaumes, sans égard pour leur caractère.

On douterait de ces extravagances, si les documents les plus authentiques ne forçaient la conviction. Les poésies de Benivieni sont, à elles seules, presque incroyables; mais les danses surpassent tout le reste, et encore que Savonarole pût s'autoriser , dans une certaine mesure, de l'exemple de David, on dut trouver beaucoup de Michels. D'ailleurs , David avait dansé seul : les saints transports d'un homme ne ressemblaient en rien à ces pieuses bacchanales. Malgré cela, Jérôme ne parut point embarrassé pour justifier tout ce qui s'était foit. Il osa môme annoncer qu'on n'élait pas au bout, et qu'on verrait bientôt des choses plus extraordinaires > . « Çà, mes très-chers, que dirons-nous de vos folies

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