‹ Jérome Savonarole d'après les documents originaux et avec des piéces justificatives en grande partie inéditesChapitre 66 sur 152 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

Buonvicini prêche pendant le carnaval. — Procession du dernier jour du carnaval. — Savonarole prêche le carême. — Affluence extraordinaire. — Savonarole soutient la lutte contre ses adversaires. — Il obtient une escorte armée. — Il redouble de hardiesse. — On tente de l'assassiner. — Il organise la procession du dimanche des Rameaux. — Il la justifie du reproche de désordre. — Assemblée de dominicains à Rome (avril). — Sentence du pape. — Affaire de la bibliothèque Médicis. — Guerre de Pise. — Arrivée de Maximilien. — Craintes des Florentins. — Sermon du 28 octobre. — Procession de rimprunète, 30 octobre. — Livourne délivrée. — Joie des Florentins. — Bref du pape pour la réunion de Saint-Marc à la province romaine, 7 novembre. — Savonarole prêche l'avant.

Savonarole ne voulut pas que son peuple s'abandonnât sans réserve aux joies du carnaval. Ayant besoin de repos, il chargea Dominique Buonvicini de le remplacer dans la chaire. Ce père n'était qu'un écho attaibli de la parole du maître ; mais il en était du moins un écho fidèle. En l'écoutant, les Florentins retrouvaient la doctrine dont ils s'étaient faits les disciples, et par suite croyaient entendre encore la voix qui les avait charmés. C*est à celte erreur à moitié volontaire que Fra Domenico fut redevable de l'éclatant succès qu'il obtint. Le dernier jour du carnaval, la jeunesse dédaigna ses divertissements accoutumés, et, pour mieux marquer son retour aux

LlVaE U, CHAPITRE VI. 193

idées et aux pratiques religieuses, elle organisa une procession solennelle qui eut lieu sans le moindre désordre.

La terre était donc bien préparée pour recevoir la semepce que l'éloquent orateur allait y jeter. Il put» eu commençant son carême, rappeler avec un juste orgueil le triomphe de ses idées. La retraite où il avait vécu pendant près de deux mois faisait de sa réapparition à Sainte-Marie de la Fleur un véritable événement. Cette admirable basilique, si vaste qu*elle soit, parut encore trop petite, et il fallut construire, pour les enfants, des gradins de bois en face de la chaire, devant le chœur et devanlla porte principale. Le pavé de l'église fut réservé aux personnes d*un âge plus avancé.

Ce succès toujours croissant avait quelque chose de merveilleux. Gomme le dit Savonarole, il suffit ordinairement de deux ou trois années pour user les ressources d*un prédicateur et rebuter son auditoire; mais lui, pendant sept années, il le tint suspendu à ses lèvres, quoiquMI répétât constamment les mêmes choses , et qu*il se fût abstenu plus d'une fois, pendant toute une station, s'il faut Ten croire, d'aborder les sujets qui étaient d'un intérêt actuel, c'est-à-dire la prophétie et les affaires de la république. Mais il se faisait illusion quand il parlait ainsi : on peut se convaincre, par la lecture de ses sermons, qu'il ne sut user de cette retenue que dans les premières années, et qu à partir de la révolution de 1494, sa prédication a constamment le même caractère de prophétie et d'actualité. Les Florentins s'obstinèrent d'aUieurs à le prendre pour un homme politique, et à ne rien faire sans le consulter. Ils y mirent même si peu de réserve, et s'hal)itucrent si bien à charger leiur prophète de penser pour eux, que Savonarole

fut obligé plus d'une fois de leur demander quelifoe rdàcbe.

Vers la fin du carême de celte année, il s'exprimait à ce suyet en ces termes : « Ne venez plus nous importuner pour des bagatdles. Les sécaHers ne doiyeni s'adresiser aux religieux que pour afiaires d'importance. Cependant tout le monde vient à notre couvent. Je vous engage à ne pas dépasser Téglise et le premier cloître. (Test dans rintérét des frères, qui seront ainsi moins dérangés dans leurs oraisons, mais c*est aussi dans le vôtre. Je vous ai dit que je ne voulais me mêler ni du gouvernement, ni de vos intrigues; je veux seulement maintenir dans la vîl!e la concorde universelle. Ne venez me recommander personne ; allez pour cela aux citoyens, aux magistrats : c*est leur affaire et non la mienne. Je tous en prie ici solennellement : si jamais un solliciteur se • présente à vous , muni d'une recommandation de moi, n*en tenez pas compte et ne fiâtes que justice. Mes frères connaissent nja résolution, cessez donc de venir à nous. La concorde règne dans la ville, cela me suffit. S vous voulez faire le bien et maintenir votre gouvernement, vous le pouvez. Cependant, si vous venez à avoir quelque doute de conscience et que vous ayez besoin d'un conseil , je vous le donnerai très-volontiers. Mais, pour tout le reste, ayez Fobligeance de ne plus nous importuner. *

Tant d autorité entre les mains d'un homme si austère portait à son comble rinîtation des Arrabbiati et des Compagnacci. Les plus doctes et les plus habiles d'entre eux discutaient, argumentaient; les autres essayaient de pousser doucement le prédicateur à quitter Horence. A ceux-ci Fra Girolamo répondait très-catégoriquement qu'il voulait rester, et qu'il n'était pas si dupe que d'aller

LiVR£ CHAPITRE VI. \9b

se jeter tête baissée dans les pièges qu^ils lui tendraient sur h route. Aux premiers il répliquait quelquefois atee beaucoup de vigueur :

c Us disent qu'il ne faut pas croire aux songes» et que DOS paroles sont des songes oreux. Alors celles d*Anios que nous tous expliquons furent aussi des songes. — Je croirais, dit un autre, s'il ne se mêlait des affaires d'Ëlat — Ne crois donc pas à Moïse, car il se mêla, Iiiî aussi, des affaires d'État. — Vous me direz : Moïse étaiit envoyé de Dieu. — Eh! savez-vous si je ne le suis pas, moi qui vous parle? Savez- vous quel est celui qui m'u aivoyét — Ohl peut-être que tu n*as pas de mandat.— Oh! peut-être qu*il en a un. — Oh! s*il en avait? — Oh! s*il n'en avait pas! — Il s'est enfui, dit cet autre: on me Pa écrit de quelque ville d'Italie. — Et pourtant je suis encore ici. — Il veut donner des maîtres à Florence. — Vous ne voyez donc pas que je vous recommande tou* jours de soutenir le grand conseil T Or, tant qu'il sera debout, comment pourrait-on donner des maîtres à Florence 1 On ajoute que nous tenons la nuit des concilia* bules à Saint-Marc. — Do grâce, faites garder nos portes. Venez nous surprendre; venez le Jour, venez la nuit, en temps de pluie, dans les plus grands froids. — Allons, dit cet autre, ilesthérôtique.— Prouve-le-)noi. Qu'ai-jedit qui sente Thérésiel — lia prétendu qu'il était prophète, s^écrie un compère. — Je ne Tai pas dit ; mais quand je l'aurais dit, quelle est la loi qui me condamne? — Il prétend être envoyé de Dieu. — Je ne Tai pas dit ainsi, mais quand même, pourquoi ne pourrai-je pas le dire? Savez-vous si cela n*est pas vrai î Cet autre, avec ses excommunications obtenues subrepticement, m'a voulu chasser de la ville. Insensé! voici comment tu devrais raisonner: Si ce qu'il dit vient de Dieu, Dieu trouvera

bien moyen qu'il en réchappe; il ne lui donnera soUci ni d'cxcommunicalion ni d'aulre chose. Si. ce qu'il dît ne vient pas de Dieu, il a fait mille mensonges et il trompe le peuple; c'est donc un scélérat sans aucune crainte de Dieu. S*il ne craint pas Dieu, il ne craindra pas les excommunications; les excommunicalions né pourront donc le faire partir d'ici. >•

Et ailleurs : « Vous dites que je prëctie Toisiveté. Allez, allez voir quels sont ceux qui travaillent : vous verrez qu'ils sont pour la plupart du nombre de nos fidèles. Vous avez porté vos plaintes jusqu'aux prédicateurs. Vous m*avez accusé de tromper le peuple et de prêcher l'oisiveté. Vous avez mal entendu : j'ai justement prêché le contraire, ici même et ailleurs, en public et en particulier. Allez voir, vous dis-je, quels sont ceux qui travaillent. Pauvre peuple, ces hommes te trompent. C'esl moi qui veux qu'on travaille. Sans moi, beaucoup se seraient croisé les bras, qui se sont mis courageusement à l'ouvrage dans cette rude saison . J'ai voulu vous dire ces choses pour vous montrer quelle est votre folie d'attaquer la vérité. »

Cette discussion nous apprend sur quels points roulait la polémique dans les premiers moië de Tannée 1496. Elle alla si loin que les deux partis en vinrent anx menaces, et des menaces aux coups. Les Piagnoni craignirent pour Savonarole, et voulurent que désormais il ne sortît plus du couvent sans une escorte année. Cette escorte se recruta de volontaires ; mais, avec le temps, elle s*organisa sur de larges bases, et la seigneurie, qui avait commencé par la tolérer, finit par l'autoriser.

Si Savonarole avait eu réellement, dans la vie publique, cette humilité dont il faisait montre, et qui devrait être une des premières vertus du moine, il eût alors quitté

Page 1