‹ Jérome Savonarole d'après les documents originaux et avec des piéces justificatives en grande partie inéditesChapitre 86 sur 152 · LIVRE m , CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE m , CHAPITRE I

les condamnés n'avaient pas perdu tout espoir : il leur

restait Tappel au grand conseil, d'après la loi que Savonarole avaii fait porter en 1495, et il n'était guère probable que dans cette assemblée il se trouvât une majorité pour conlirmer la condamnation. On n'y pourrait, en effet ni connaitre 1^ cause dans tous ses détails, ni se livrer, au milieu de tant et de si furieuses passions, à une discussion approfondie : outre que la réunion élait trop nombreuse, le^ fiigi et les Anablriati coalisés balançaient pour le moins, les forces des Piagnoni. Les chefs du parti populaire pensaient que si le conseil Mblissait, la raine de la république était imhiinente. Partagés entre la raison d'État et la légalité , leur passion fit pencher la balance, et ils décidèrent de forcer la main à la seigneurie et de lui arracher le refus d'appel.

Les prieurs se trouvèrent divisés. Trois d'entre eux ne crbrent pas devoir violer la loi ; mais les collèges, qui siégeaient de droit auprès d'eux, se récrièrent contre cette marque de faiblesse. Pendant qu'on délibérait encore, de nouveaux avis venus de Rome apprennent aux Florentins que leur liberté est sérieusement menar cée. L'audace du parti populaire s'en accroît : il se montre prêt à prendre les armes, si la seigneurie ne se rend pas à ses voeux. Le gonfalonier de justice, Dominique Bartol), céda par faiblesse plutôt que par conviction, et proposa lui-même de fûre exécuter la sentence dès la nuit suivante. Pour que le scrutin Ittt valable, il fallait les deux tiers des voix, six sur neul ^ On trouva quatre fèves blancfaes contraires à la proposition Bartoli. A cette vue la fureur fut à son comble : les gonfaloniers de compagnie menacèrent de tuer ceux des prieurs dont

1. On sait que la 3eisaeurie se composait des huit prieurs et du gonfaloDier de justice.

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ils soupçonnaient Topposilion, de prendre leur& drapeaux et de faire piller les maisons des magistrats qui sacrifiaienl ainsi la république à des scrupules de légalité. Bartoli obtint avec peine de ces hommes passionnés quils permissent aux.prieurs de passer à un second tour de scrutin. Cette fois, les menaces ayant produit leur effet, rappel fut rejeté à l'unanimité (21 août). La sentence fut exécutée la nuit môme, et les plus furieux ne quittèrent la salle du conseil que lorsque leurs ennemis eurent cessé de vivre.

Ce qui rend cet acte de violence particulièrement odieux, ce n*est pas seulement la violation de la loi, Thistoire est pleine de pareils actes, et Ton avait déjà répété bien souvent, pour les justilier, le vieil adage latin : salus popuU suprema Ux esta; mais c*est que le parti qui avait supprimé la souveraineté des six fèves et inscrit dans la loi le droit d'appel ait été le premier à . en refuser le bénéfice à ses ennemis vaincus. Une si grande iniquité le souilla d'une tache dont il ne put jamais se laver, et si les haines qu'il soulevait pouvaient jusque-là être apaisées, il les rendit implacables.

Savonarole devait être atteint de la réprobation qui venait frapper ses amis, alors même qu'il serait resté neutre dans toute cette affaire. Au surplus, sa neutralité eût été presque un crime. Promoteur de la loi d'appel, il se devait à lui-même d'en demander hautement l'exécution ; prêtre catholique, il devait user de son influence pour sauver la vie à des malheureux. Mais tout porte à croire qu'il ne put s'effacer complètement. Guicciardin et Nerli l'accusent vaguement d'avoir poussé à la rigueur. Sans doute il n*alia pas jusque-là ; mais il ne voulut pas risquer sa popularité pour des hommes qu'il jugeait coupables, et, ne craignant pas moins que François Valori les suites

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de la clémence, 11 ne fut pas fâché probablement de

laisser les fureurs de la foule suivre leur cours. Il avait trop souvent recommandé de punir ceux qui tâchaient de renverser TËtat populaire pour &ire un pas en leur faveur. Il souhaitait mèuie qu'ils n'échappassent pas à un châtiment mérité ; mais ses amis entraient dans ses vues avec tant d'ardeur> qu'il n'avait qu'à laisser faire. On ne peut admettre que, dans une conjoncture sigrave, lesPiagnoni, qui tenaient le pouvoir, niaient pas pris son avis, et lui-raénie, dans le procès, déclare qu'on lui demanda si ce ne serait pas une Inspiration du ciel de jeter Bernard del Nero par les fenêtres ; à quoi il aurait répondu que le gouvernement devait savoir ce qu'il avait à faire, mais qu'il se contenterait, quant à lui, d'exiler ce vieillard.

Il semble, d'après ces paroles, que Fra Girolamo aurait voulu éviter le procès sans laisser les coupables impunis, c'est-à-dire en les condamnant à l'exil par mesure administrative, ou en les faisant évader; mais il s'était inutilement prononcé pour cet expédient, et avait cru dès lors devoir préférer le salut de la répubUque à celui de cinq criminels. Il espéra peut-être qu'ainsi leur sang ne retomberait pas sur sa tête; mais il avait compté sans la logique des partis, qui le rendit solidaire de l'acte illégal et cruel de ses adhérents K . La sympathie que le pape éprouvait pour la cause de Pierre de Médicis, sinon pour sa personne, dut lui fidre

1. Pour justifier Savonarole d'avoir pris part à cette condamnation, ses apologistes opposent à Guicciardin quatre arguments :

La condamnation et l'exécution eurent lieu le môme jour. C'est une erreur. Le refus de l'appel au peuple et l'exécution sont seuls du même jour (21 aoùt)^ mais la condamnation est du 17 (voy. les historiens).

2" Savonarole a dôdarè souvent qu'il ne se mêlait pas des affaires

VIE DE SÀVOKABOLB.

éprouyer un vif ressentiment à la nouvelle de cette quintuple exécution. Les Bigi et les Àmbbiatt avaient attribué en grande partie ce résullat à la volonté de Savonarole; Alexandre VI, qui ne pouvait voir que par leurs yeux, sentit les bonnes dispositions dont il venait de faire preuve se refroidir subitement. Ceux qui l'entouraient, habiles à profiter de ce brusque retour, ne manquèrent pas de lui faire observer que, malgré rexcommunication, frère Jérôme n'avait pas cessé d'attirer ses fidèles à Saint-Marc et d'y faire célébrer tous les exercices du culte, notaounent le 15 août, jour de l'Assomption, et de leur damser le pain de la parole sacrée dans des entretiens particuliers.

Enfin le pape, n'y pouvant plus tenir, frappa un nouveau coup. Le 16 octobre, il adresse un bref au prieur et aux religieux de Saint-Marc : il y reproche à Savonarole, qu'il appelle, à son ordinaire, Hieronymum quemdam 8a^ vmir^âmy la noureanté de ses doctrines, la prétenticfn qu'il affiche d'être l'envoyé de Dieu et de parler en son nom, ce qu'il faudrait prouver par des miracles; l'audace de dire que, s*ll mentait, Jésus-Christ mentait luimême, et que tous ceux qui ne croyaient pas à sa doc* trine étaient damnés. C'est en vain que le pape a espéré d'amener par sa longanimité Fra Girolamo à re-

d'r:tat. —Toute cette histoire et le texte du procès rôpondeat suffisam*

ment à cette assertion.

3° Le crime des accusés méritait la mort. — Qwd OÂ rem, si l'on ▼eut prouver la neutralité de Savonarole ?

4° Giannozzo Piicci , l'un des accusés, laissa en mourant une somme d'argent à Saint-Marc, ce qu'il n'aurait pas fait sans doute, si Savonarole lui avait été hostile. — Cette donation prouve seulement que, du fond de .sa prison, Pucci ne savait pas ce qui se passait. Or, rien rfe-st plus naturel : ce n'est nulle part l'usage d'informer les CMidaiBnés à mort des événements qui s'aecomi^sseat autour d'eux.

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