‹ Jérome Savonarole d'après les documents originaux et avec des piéces justificatives en grande partie inéditesChapitre 85 sur 152 · LIVRE m, CHAPiTIlE I · texte numérisé non relu

LIVRE m, CHAPiTIlE I

sarprenantf le faire changer de vie. Cet événement tourna ses pensées vers la fragilité des choses humaines et les cb&iiments réservés au crime dans un autre monde. Alexandre VI parla de l éformer su cour et rÉglise : il nomma même à cet eû'et une commission de six cardinaux. Mais comme la mobilité de ses résolutions était bien connue , la commission ne s'assembla point ou s'occupa d'autre chose, et il ne fut plus question de ce projet.

En apprenant la vive douleur dont le pape était péné* tré , Savonarole lui écrivit une lettre de condoléance (85 juin), où il eut la discrétion de dire à peine un mot de ses propres affaires. Dans la situation où il se trouvait alors, cet acte paraît peu vraisemblable ; et Ton serait porté à douter de l'authenticité d'une lettre qui a échappé jusqu'ici aux historiens, et qui ne se trouve que dans un manuscrit; mais, en y regardant de plus près, on voit d'abord que Jérôme a fort bien pu faire des avances au pape, dans un moment où celui-ci Taisait mine de s'amender ; on comprend surtout que cette démarche était une partie très-utile du grand complot que Jérôme for-mail alors, afin de circonvenir le saint-père et d'obtenir de lui sa réhabiUtation. Une seigneurie piagnone, avec Dominique Bartoli pour gonfiilonîer, venait de succéder, le l*'^ juillet, à celle que présidait Pierre degli Aiberli, et qui était d'opinion si différente. Fra Hieronimô s'entendit aussilùt avec elle pour qu'elle fit presser Alexandre VI, par son ambassadeur, de rapporter la fatale bulle du 12 mai. Le lendemain même de son installationt la nouvelle seigneurie s'empressa d'écrire à son orateur, Alexandre Braccio, pour le prier d'agir auprès du pape en faveur de Savonarole. Il y avait urgence , car on venaît d'apprendre que le souverain pontife avait déféré la cause du dominicain à la commission de six cardinaia

tout récemment nommée. Mais là ne se borna point la bienveillante intervention des nouveaux magistrats : ils écrÎTirent cinq autres lettres, soit au pape, soit à ram* bassadeur, pour le même objet, et comme les manuscrits d'où le père Marchese les a tirées sont incomplets» il n'est pas prouvé que ce soient les seules qu'ils aient écrites. La dernière de ces lettres montre que le pape était on peu revenu de ses préventions, et qu'il paraissait disposé à donner, dans un temps prochain, levée de l'excommunication.

On comprend donc avec quel empressement Savonarole dut saisir l'occasion de montrer, par une lettre de coayenance qui ne l'engageait en rien, qu'il était toujours le fils soumis du saint-père et qu'il ne gardait point rancune du coup dont il s'était vu frapper. Il réparait par là ses torts, et faisait oublier sa rébellion au moment où on allait demander grdce pour lui. Cette lettre, qui dut être douce au cœur d'Alexandre VI, contribua sans doute beaucoup au succès inespéré, on peut le dire, que la seigneurie obtint de ses démarches, et il est probable que Sérbme serait rentré bientôt dans le giron de TËglise, si sa nature fougueuse ne Tavait emporté dans de nouvelles imprudences et de nouveaux écarts.

Une affaire grave eut lieu dans ce temps-là à Florence : il ne sut pas y prendre la seule position qui convenait à ses intérêts et à sa dignité.

La tentative de Pierre de Médicis avait donné réveil,et les patriotes suivaient avec soin les menées de ses partisans. Lorsqu'ils furent parvenus, le juillet, à ressaisir le pouvoir, ils n'eurent aucune peine à découvrir des coupables. Lambert délia Aniella, l'un des deux citoyens surpris déjà en tlagrant déUt de conspiration et exilé pour ce crime, fut trouvé porteur de notes détaillées, qui

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révélèrent an gouvernement un nouveau complot en faveur des Médicis. Quelques historiens prétendent que Lambert, voulant à tout prix rentrer à Florence, avait fait en sorte de tomber aux mains des magistrats, et portait à dessein sur lui une lettre adressée àGualterotti, Tun des Dix, où il rinformait qu'il désirait lui parler en secret touchant les affaires de la république. Quoi qu'il en soit, trahison ou maladresse, la saisie des papiers de Lambert devint funeste à ses amis : pour avoir tous les

• détails de la conjuration, on le mit à la torture, et il fit des révélations qui Jetèrent la surprise dans tous les

' esprits.

Quelques-uns des principaux citoyens se trouvaient compromis. C'étaient un Ridolfi, chef de cette fcimille illustre, beau-père d'une fille de Laurent le Magnifique ; un Tornabuoni, proche parent des Médicis, jeune homme qui s'était concilié, par ses qualités aimables, Tailection de tous; un Gambi, chargé par Pierre de veiller à ses intérêts pécuniaires et commerciaux; un Pucci, qui avait su se faire passer pour Piagnone dévoué ; c'était enfin Bernard del Nero, vieillard presque octogénaire, gonfalonier de justice au mois d'avril précédent, quand Pierre de Médicis avait fait son coup de main. Il n'était accusé que d'avoir connu le complot et de ne l'avoir pas révélé; mais, en raison des hautes fonctions qu'il avait occupées, c'est sur lui principalement que l'opinion publique s'acharnait. On reprochait aux quatre autres d'avoir voulu livrer aux exilés une des portes de la ville.

Le nom des prévenus fit reculer le tribunal des Huit. Ces magistrats ne voulurent pas assumer la responsabilité d'une condamnation, car la voix populaire la demandait terrible. C'est pourquoi ils firent nommer, pour étudier le procès, une commission judiciaire composée

de cent sohante personnes, prises parmi les plus considérables citoyens.

Le fait était évident, et nul ne songeait à le nier ; mais ce que les uns regardaient comme un crime passait aux yeux des autres pour un acte de dévouement et d'héroîsme, et Fespèce de culte dont ceux-ci entouraient le nom des accusés ne faisait qu'exciter le parti contraire à la sévérité. Quoique amis et ennemis ne parassent occupés que de ceux qui étaient en cause, ce procès politique soulevait une question plus grave que celle de ' la vie ou de la mort de cinq d'entre les principaux citoyens. On sentait bien qu'une condamnation consacre» rait et afl'ermirait la révolution de 1494, tandis qu'un acquittement en serait le désaveu. Les deux partis poursuivirent donc le but où ils devaient tendre; mais Pan le ûi avec tout le découragement que le soupçon jette sur ceux qu'il atteint; l'autre avec Tardeor et l'indignation que donne le droit ou la légalité. Placé entre deux, )a seigneurie aurait i)ien voulu étoulïer l'atïaire, ouvrir aux accusés les portes de leur prison et les envoyer en exil ; mais elle craignit de passer pour complice de leur crime. Ne pouvant donc empêcher de si périlleux débats, elle prit le parti de les diriger. En conséquence, elle assembla les principaux magistrats, les confondit dans une même assemblée avec les cent soixante tiehiesH qui avaient instruit le procès, et les invita à prononcer la sentence. Cette commission déclara les accusés coupables, les condamna à mort, et ordonna la confiscation de leurs biens (17 août).

On devait attendre cet arrêt rigoureux d'un pareil tribunal : quand le nombre des juges est si grand, la rcs[)onsabilité de chacun d'eux devient illusoire, et la prudence ne met plus de frein à leur passion. Cependant

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