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puyer de toutes les raisons qu'ils pourraient trouver. Mais, d'un mot, la seigneurie lit tomber cette intrigue. Elle maintint sa décision touchant Safonarole , et elle condamna Léonard à l'exil, si dans deux heures il n'avait donné sa démission.
Le 11 février, selon ce qui avait été convenu, Savonarole reparut en public. Eu inùme temps, il faisait occuper la chaire de Saint-Laurent par le P. Buonvicini, qui* sut attirer beaucoup de monde à ses sermons , malgré la préférence qu'on devait accorder à son maître. Quant à la foule qui se pressait sur les dalles de Sainte- Marie-de-Ia-Flcur , rien ne saurait en donner une idée. On fut obligé de rétablir les gradins qui avaient été âlevés pour les carêmes précédents, et cette simple mesure provoqua les applaudissements frénétiques des Piagnoni* On sentait bien tout ce que Savonarole avait à dire, après tant d'événements sur lesquels il n*avait pu s*expliqaer encore de \ive voix. La curiosité contribua donc à remplir l'église, et les Arrabbiati ne se montrèrent pas les moins empressés. Quelques-uns d'entre eux cependant aimèrent mieux causer du scandale : pendant le sermon, ils faisaient autour de la cathédrale des roulements de tambour; ils insultaient le prédicateur à son entrée ou à sa sortie , ce qui amenait des riXies à coups de pierre et disposait mal sans doute les esprits au recueillement.
D'autre pai^t, la décision de la seigneurie et la faveur dont elle entourait Savonarole attestaient un si complet dédain des décrets du saint-siége, que le pape et sa cour en furent indignés. Les cardinaux parlaient d'en venir aux dernières rigueurs contre Florence , et les choses en étaient au point que le nouvel ambassadeur de la république, Dominique Bonsi , quoique partisan dé-
daré de J^Ame , crut qu'il était de son devoir d'averlir
la seigneurie de tous les projets qu'on formait contre elle, et de rimpoftauce que Rome attachait à son auda«* deux défi.
Ce fut bien pis encore lorsque le prédicateur , animé par la contradiction et. par sa position exceptionnelle, eut laissé voir dans ses discours combien il élait éloigné de reienir sur ses pas. Ëu montant dans la cbaii c , malgré Texcommanication , il donnait des armes à ceux qui l'accusaient de marcher à grands pas vers l'hérésie , et d'étra d'accord avec Jean Hus, qui reconnaissait au prê-» tre excommunié le drdt de prèdier. Il avait pris pour texte l'Exode : il sut y trouver tout ce qui pouvait servir ses impétueuses passions » qu'il satisfaisait au besoin, quand le texte ne lui suffisait plus, par des digressions inattendues. L'instruction des fidèles, la réforme môme de l'É* glisen'étaif plus son but : il avait désespéré de l'atteindre» et ne songeait plus qu'à maudire et à se défendre. Par babitude, il revenait encore à sas protestations de res-pect pour le saint-siége ; mais ces précautions, désor-* mais inutiles, devenaient de jour en jour plus rares. C'est ainsi qu'il admettait qiie le pape peut errer, et qu'il repoussait même la fameuse distinction 0 tant que pape et entant §u' homme :
« Je pose en principe qui tout homme peut se tromper. Le pape lui-même n'est pas infaillible, il serait insensé de dire le contraire. Combien n'y a-t-il pas eu de mauvais ii^pes qui se sont trompés? S'il était ^ vrai que tout pape est à l'abri de l'erreur , en faisant ce qu'ils font, nous serions sûrs d'être sauvés. Un pape, direz«-vous , peut se tromper en tant qu'homme , mais non en tant que pape. Cependant les décisions qu'ils prennent sont pleines d'erreurs. Lisez toutes les consti-
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tutions d'un pape; un autre les a abolies. Les opinions des papes sont toutes contraires entre elles. II y a pour eux deux nianières de se tromper : premièrement, étant à Rome, ils ne satent que par ouHlire ce qui se passe ailleurs, et on leur fait souvent des mensonges; secondement, ils peuvent agir par malice et contre leur conscience; néanmoins, nous ne deyons jamais leur supposer line mauvaise intention. Dieu seul peut sonder les cœurs; quant aux hommes, ils doivent admettre que rintention du pape est bonne, mais qu'il a été driDn^ venu. »
Quelques jours après, il expliquait sa pensée :
« On dit que le pape est infaillible en tant que pape, et Ton croit dire ime belle chose! Ce n'est qu'une banalité. Gela est vrai en soi, cependant; mais ce qui ne Test pas, c'est ce qu'on en infère contre moi. Il est vrai aussi qu'un chrétien ne peut pécher en tant que chrétien, et cependant beaucoup de chrétiens pèchent en tant qu'hommes, et tout homme peut se tromper. Moi-môme, en tant que chrétien, je ne peux me tromper, et en tant que religieux , je ne peux agir contrairement i ifll règle. C'est comme si l'on disait : Homo in quantum homo non est albus. Interrogez les philosophes : le moindre logicien vous dica que cette proposition est vraie. Ainsi le pape, en tant que pape, est infaillible, car alors il marche droit dans le devoir; Quand il se trompe, il n'est plus pape, et s'il commande le mal, ce n'est pas comme pape qu'il le commande. »
Nous ne savons si cette explication de rinfaillibilité du pape est orthodoxe. La défense qui fut faite aux fidèles de lire le sermon où elle se trouve et quelques-uns de ceux qui suivent, ferait pencher pour la négative. En tout cas, s'il suiiit de juger, d'après ses propres lumières,
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qu'un pape agit mal» pour déclarer qu'il n*a pas agi eu tant que pape et que» par conséquent» on n*est pas tenu à lui obéir, voilà tous les récalcitrants fort à Taise. Avec un tel système , Savonarole n'admettait en général lautorité du pape que lorsqu'il commandait des choses justes et raisonnables, laissant toujours dans Tombre la question épineuse de savoir si tel ordre en particulier est juste et raisonnable» ou s*il ne Test pas.
« Si Ton vous commande quelque chose de contraiie à liionneur tous ne devez pas obéir. — Quoi! frère» si c'est le pape qui commande? — Vous ne devez pas obéir, môme au pape, vous dis-je, et je le lui dirais en &ce à lui-même» s'il était là.... — 0 frère I papa omnia potest. — Dites-moi: s'il peut toutes choses, il pourra donc ordonner à un homme marié de quitter sa fenmie» et d'en prendre une autre 1 II est clair que le pape ne peut que les choses justes et raisonnaljles. »
Il suit naturellement de là que si le pape est perdu de yices et de crimes» comme Alexandre VI» dans le plus grand nombre des cas il faudra mépriser ses ordres. CTest pourquoi Savonarole» parlant des brels qui portaient sa condamnation» s'écriait : « Les brefs venus de Rome contenaient tant de contradictions qu'ils ont dû être faits par une cervelle de bien peu de sens. »
Le même jour il parlait des excommunications en des termes qui rappellent Luther : « Ces excommumcations sont aujourd'hui à bon marché» et chacun» pour quatre livres, peut faire excommunier qui il lui plaît. On en donne à qui Ton veut, de ces excommunications. »
Enfin, il allait jusqu'à braver le pape ouvertement: « Vous croyez que Rome me fait peur? Je n'ai aucune peur: nous marcherons contre vous comme contre les païens. »•
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C'est en des termes si audacieux que Savonarole prùcha tout ce carême. Jamais il ne toucha de i)lus près au schisme, sinon à l'hérésie : la plupart des sermons de cette série furent, dans la suite, condamnés à Rome par la congrégation.
Gependaîit Savonarole continuait, malgré f opposition d*un grand nombre, à ré^^ner sur Florence. Le 25 février, il avait donné ses ordres pour la procession du surlen* demain, qui se trouvait être le dernier jMr du cai'naval etravant-dernier de la seigneurie eu fonctions.
Le 27, Jérôme célébra donc solennellement la mme à Saint-Marc, comme il Tavait annoncé. Il donna la communion aux religieux, et, après lui, Fra Domenico de Pescia la donna aux séculiers nombreux, hommes, femmes et enfants, qui se pressaient dans Téglise. Puis, le vicaire général monta dans une chaire qu'il avait lait élever à la porte; il donna la bénédiction au peuple avec le saint sac^ment, et le gardant entre ses mains, il déclara que s*il n'avait pas toujours dit la vérité,Dieu, présent sous les espèces du pain, le frapperait sur-le-champ. Quelques Arrabbiati, témoins de cette scène, auraient voulu qu'au lieu de promettre un miracle si Dieu était contre lui, Savonarole en obtînt un pour prouver sa mission, et ils disaient, non sans raison, que Ja preuve négative qu'on venait de leur donner ne prouvait rien. Mais ils étaient en minorité ce jour-là; ils furent obligés de se disperser ou de se taire, et la procession sortit en grande pompe.
Après avoir traversé la ville et deux fois TArno, au pont de la Trinité et au pont Vieux, non sans avoir essuyé les insultes de quelques jeunes effrontés, le cortège déboucha sur la place de la seigneurie. 11 y trouva un bûcher où Ton avait entassé, comme Tannée
précédente, le fruit des perquisitions faites parles en- • fmts dans les maisons et les palais, et le nombre des trésors qui étaient ainsi destinés à périr était ineaidda- Lie. Burlainacchi et Razzi nous paiient, sans aucune expression de regret, de portraits peints ou sculptés qui avaient une grande importance historique: ceux de j Lucrèce, de Faustine, de Gléopâtre, par exemple, chez les anciens; et, chez les modernes, de la bdle fiendnit de Lena Morella, de la belle IJina, de Maria de' Lenii. Parmi une foule de manuscrits, ou y vit aussi un Pétrarque enrichi d'or et de miniatures qui était estimé cinquante écus, valeur considérable pour ce temps-là, et les j plus précieux exemplaires de BocciMse, dont les pareils | ont dépassé de nos jours le prix fabuleux de cinquante mille francs.
La seigneurie se mit au balcon, des gardes forent placés autour du bûcher pour qu'on ne dérobât rien ; on y mit le feu au chant des laudes, des hjrnipes et du U Deum, au bruit des cloches qui sonnaient à pleines volées, des trompettes et autres instruments de musique qui remplissaient la place de leurs bruyantes (Swiftires. La procession reprit ensuite le chemin de Saint-Marc, après avoir remis en passaht aux buonttomini de Saint- Martin le produit d'une quête faite parmi les fidèles. j
Arrivés devant le couvent, les Piagnoni plantèrent la croix au milieu de la place, et tout autour les enseignes des quartiers; puis ils formèrent trois rondes concentriques : la première se composa de toi» les religieux et novices de Saint-Marc, accompagnés chacun d'un enfant vétu de manière à représenter un ange; la seconde de jeunes clercs et de jeunes laïques; la troisième de vieillards et de prêtres, lesquels, mettant de côté toute humaine sagesse, et le front couronné de guirlandes
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d'olivier, se joignirent chacun à un citoyen dans la force de TAge. Là, ils chantèrent des laudes et quelques-ttties des étranges compositions de Jérôme Benivieni.
Satonarole ne se mêla point à ces dévotes bacchanales,
malgré rengagement qu'il avait pris en 1496. Caché dans quelque obscur recoin, il conten)plait ce spectacle avec la plus grande joie, et le lendemain il en fit compliment, du haut de la chaire, h ses auditeurs, qui ne songèrent même pas à se demander pourquoi il n'avait pas parti-* cipé à leurs religieuses folies, i)uisqu*il y donnait om si éclatante approbation.