‹ Jérome Savonarole et son temps d'après de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 23 sur 31 · ARRIVÉE DES FRANÇAIS EN ITALIE · texte numérisé non relu

ARRIVÉE DES FRANÇAIS EN ITALIE

Après la mort de Laurent de Médicis et l'éleclioii du nouveau pape, l'état de l'Italie s'était rapidement aggravé. Alexandre YI, dévoré par l'ambition de procurer des principautés à ses fils , tournait ses yeux avides partout où il voyait un prince faible ou craintif; il faisait et défaisait des traités et des alliances, prétait des serments avecTintention de ne point les tenir. Pour atteindre ses fins, il aurait exposé aux plus grands périls l'Italie et l'Europe entière (1). Louis le More, dominé tout à la fois par la peur et par l'ambition , n'avait pas un caractère moins dangereux. Il était connu dans toute l'Italie pour sa duplicité et sa mauvaise foi : les traités jurés

(1) Machiavel, Legazioni-, Fr. Guiclmrdin , Sloria d'Ualia; Sismoiuli, Histoire des Rcpub. liai. ; Micliclet, Renaissance ; Parenti , Sloria di Firenze; Ccrretani, idem. Ces trouvent manuscrits à la IMasliabecliiana.

par lui étaient violés à la première occasion favorable; ou plutôt, tout en-les signant, il étudiait le moyen de les éluder dès que son intérêt le demanderait. Il se vantait d'être l'homme le plus rusé de l'Italie, et il ne cessait jamais de former quelque nouveau dessein,, d'ourdir quelque nouvelle intrigue pour consolider sa domination, se débarrasser de ses ennemis et accroître sa puissance. Était-il sous l'impression de la crainte : toutes ses facultés intellectuelles augmentaient de force, arrivaient à une sorte d'activité convulsive, et personne au monde n'aurait pu prévoir les partis auxquels il était capable de recourir (1). Malheureusement pour lui et pour l'Italie, la peur le subjuguait à l'époque dont nous parlons et l'entretenait dans une continuelle perplexité.

Il s'était emparé du gouvernement de Milan au préjudice de son neveu Jean Galéas, qu'il retenait prisonnier à Pavie, et auquel il administrait peut-être quelque poison lent. Jean Galéas était faible , malade , et, chaque jour, plus épuisé; il ne pouvait donc opposera Louis le More aucune résistance, mnis sa femme Isabelle d'Aragon, fille d'Alphonse de Naples, ne se résignait pas à subir celte violente spoliation, à supporter l'humble et triste condition qu'on lui imposait. Elle faisait retentir l'Italie de ses plaintes, conjurait sans cesse son père et son aïeul de venir la venger, et de la remettre, ainsi que son mari, en possession du duché de Milan. Le roi

(1) « Le dict seigneur Ludovic estoit homme très-sage, mais fori « rrainlif, et bien souple quand il avait peur ( jen parle corne de celuv '< que j'ay congnu et beaucoup de choses Iraicté avec luy ), et homme « sans foy, s'il voyait son [trofit |>ouv la rompre. » Philippe de Commines, Mémoires, etc., livre Vil, ch. ii. Voir aussi les aulcurs cités plus haut.

Ferdinand et son fils Alphonse, maîtres d'un vaste royaimie , fiers de la renommée qu'ils avaient acquise par les armes pendant la guerre contre les barons et pendant le siège d'Otrante , traitaient Louis le More avec un hautain mépris^ l'appelaient dans leurs dépêches (( le Duc de Bari » ou «Messire Louis » (1), et menaçaient constamment de lui arracher le pouvoir pour le restituer à Isabelle. On ne saurait décrire Tanxiété de Louis le More et les projets qui traversaient son esprit; s'il n'avait eu besoin, pour échapper à ses inquiétudes, que de mettre le feu à l'Italie et au monde , il n'aurait pas hésité un instant (2).

Laurent de Médicis avait montré une très-grande prudence en s'inlerposant entre les deux parties. La neutralité qu'il garda lui avait permis de les maintenir dans des relations amicales, et il avait établi une sorte d'équilibre politique qui le fit surnommer a l'aiguille de la balance italienne. » Dès 1480 il avait uni par un traité les cours de Naples, de Milan et de Florence ; puis, en penchant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, il avait empêché la dissolution de cette alliance. Mais, après sa mort, on vit tout à coup les choses changer d'aspect. La première pensée de Louis le More fut de sonder les intentions de ses nouveaux alliés. Il fut d'avis, quand Roderic Borgia fut élu pape, que les ambassadeurs des trois cours entrassent ensemble à Rome pour se présenter au souverain pontife comme des amis parfaitement d'accord. Mais Pierre de Médicis, qui avait résolu de se mettre à la

(1) Quelques-unes de ces dépêches, écrites en grande partie par Ponlano, sont très-importantes. Elles se trouvent dans les archives de Naples.

(2) Voir les auteurs cités plus haut.

tête d'une ambassade solennelle , exclusivement florentine, dont les apprêts splendides étaient déjà terminés, décida le roi de Naples à inventer des prétextes pour repousser la proposition de Louis le More. Le roi saisit aussitôt cette occasion de blesser son ennemi personnel, et ne lui laissa point ignorer que sa conduite était déterminée par le désir d'être agréable à Pierre.

Les plus vives appréhensions surgirent aussitôt dans l'esprit de Louis Le More. Il ne tarda pas à s'apercevoir que sous des dissentiments légers en apparence se cachait une discorde sérieuse, et qu'il se trouvait isolé en Italie ; car les Orsini, qui étaient, comme condottieri , au service du roi de Naples, avaient déjà réussi à obtenir l'appui de Pierre. Louis le More commença donc à réfléchir sur la gravité de sa situation, et sa pensée ne trouva de repos que lorsqu'il eut résolu d'inviter les Français à la conquête du royaume de Naples. Telle fut l'origine des malheurs qui, pendant tant de siècles, désolèrent l'Italie , y anéantirent la prospérité du commerce, le culte des lettres et des sciences, ainsi que tous les souffles de liberté. Le duc de Milan fut sans doute coupable d'avoir provoqué ces désastres ; mais c'est à tort qu'une haine acharnée a dès lors poursuivi sa mémoire, comme s'il était l'unique cause des événements ; les faits étaient préparés de longue main. Louis le More, malgré la responsabilité qui lui incombe, n'a pas une aussi grande importance dans l'histoire.

La vie trop active et trop inquiète des temps passés avait usé l'Italie, qui se trouvait, au xv^ siècle, faible et divisée, vieille d'une précoce vieillesse. Autour d'elle grandissaient des États étendus , vigoureux, pleins de sève et de jeunesse. Les Turcs, dans la plénitude do

leur puissance^ avaient déjà mis le pied en Europe, menaçaient par mer et par terre l'Italie et tout rOccident. L'Espagne avait réuni les royaumes de Gastille et d'Aragon, chassé les Maures, et traversé l'Atlantique en se laissant guider par le génie hardi de Colomb. Louis XI, en France, avait, par son despotisme de fer, abaissé l'aristocratie et relevé le peuple, rétabli l'ordre dans les finances , donné l'unité à la nation , étendu ses frontières du côté des Pyrénées et du Rhin ; tandis que, après l'extinction delà maison d'Anjou, il acquérait le duché d'Anjou, la Provence et tous les droits que les Angevins se vantaient de posséder sur le royaume de Naples. L'Allemagne , quoique affaiblie en apparence sous le gouvernement indécis de Maximilien, avait plus que jamais le sentiment de sa vigueur. Les Suisses , enfin , devenus les premiers fantassins de l'Europe, se tenaient prêts à descendre des Alpes , avec un effroyable élan . pour soutenir quiconque les payerait.

La conscience de leur force, le désir des aventures, la soif de la civilisation et, par dessus tout, une certaine jalousie nationale , poussaient tous ces peuples vers l'Italie. Ils ne lui pardonnaient pas d'être encore la maîtresse du monde, d'attirer à ses universités la jeunesse de toute l'Europe , d'être toujours l'unique foyer des arts et des lettres, d'inspirer à toutes les cours un engouement enthousiaste pour ses mœurs et pour sa langue, d'éclipser la gloire de toutes les nations par ses écrivains, ses artistes, ses philosophes, ses médecins, ses astrologues, ses navigateurs, et d'avoir en outre, grâce à ses grands seigneurs et à ses marchands , l'avantage des richesses. C'était à la fois l'amour et la haine qui entraînaient vers l'Italie le reste de l'Europe.

Il était inévitable que l'Italie répandît dans le monde les semences de sa civilisation ; ne pouvant plus être conquérante, elle devait être conquise. L'expédition contre ritalie {Vimpresa cVltalia) était devenue la croisade du xv^ siècle : les capitaines et les hommes d'État voyaient dans cette entreprise l'occasion de réaliser une précieuse et facile conquête ; les savants y voyaient le plus sûr moyen de révéler à l'Europe le monde de la science et des arts; les soldats rêvaient le pillage des trésors que contenaient dans les palais et les villes italiennes; tous aspiraient au beau ciel et aux fertiles campagnes (1).

Mais parmi tant de peuples, celui qui semblait alors destiné à passer les Alpes était sans aucun doute le peuple français. Sa position au centre de l'Europe et aux frontières de la Péninsule , son caractère , son état politique et militaire, tout l'appelait à être le premier dans ce grand mouvement qui devait, en frappant de mort l'Italie, donner la vie à l'Europe. Il faut ajouter que le trône était alors occupé par Charles YIII, qui n'avait pas plus de vingt-deux ans et qui souhaitait ardemment les aventures. Faible de complexion, petit de taille, presque difforme d'aspect, il connaissait à peine les caractères de Talphabet, n'avait ni jugement ni prudence, était avide décommander, quoiqu'incapable de maintenir son autorité sur les gens de son entourage (2). Il avait toujours auprès de lui des

(1) Sismondi, Hist. des nèp.Ual.; Tfisfoire des Français. VI. Michelet, dans sa Renaissance, a traité ce sujet avec beaucoup (réioquence et d'originalité.

(9.) Le caractère de Charles VIII est admirablement décrit par Guichardin, Storia d'Ualia. Voir aussi xNardi, Salaria di Firenze : Pa-

hommes de bas lignage qui captaieiil sa faveur pour arriver aux plus hautes dignités del'Élat, qui flattaient constamment sa puérile ambition, qui l'excitaient à imiter le roi saint Louis et à s'immortaliser par une croisade contre les Turcs , croisade dont la conquête de Naples serait le premier pas. Tandis que ces hommes cherchaient à lui persuader défaire valoir les droits qui, de la maison d'Anjou, avaient passé suivant eux à la couronne de France (i), les exilés napolitains réveillaient en lui sans relâche les mêmes convoitises. Les princes de Salerne et deBisignano, échappés au massacre des barons, ne cessaient de s'élever contre le cruel despotisme de Ferdinand et d'Alphonse; ils dépeignaient le parti angevin comme tout puissant dans le royaume, et assuraient que Charles YIII serait reçu à bras ouverts par tout le peuple. En réalité, l'élat malheureux des Napolitains était universellement connu, et le désir d'un changement quelconque, si exagéré qu'il pût être par les exilés, était cependant général.

Dans le reste de l'Italie, la venue des Français était plus souhaitée que redoutée partons ceux qui aimaient

it'uti, manuscrit cité plus haut; Cerrelani, Sloria cli Firenze, manuscrit indiiiué déjà ; Sismondi ; Michelet , de. Mais pour toute cette période historique, il faut lire, avant tout, les Mémoires de P/til/ppe (le Commines : Commines fut l'un des observateurs et des di[)lomales les plus perspicaces du x\^ siècle. On peut aussi consulter V Histoire de Charles VllI depuis Van liSSjnsrjn'à 1498, par Guill. de Jaligny, A. de la Vigne, etc., Paris, 1618.

(1) Gibbon méditait d'écrire l'histoire de la descente de Charles VIII en Italie, < événement, dit-il, qui changea la face de l'Europe >-. Dans le 3* volume de ses Miscellaneous ivorhs (London, 1814 ) .se trouve ridée de ce travail ; Gibbon y proclame la nullité des droits que prétendait avoir la couronne de France.

la liberté. La nature facile et souple de la nation française, son caractère mobile, avide d'imprévu, permettaient à chacun de caresser des espérances particulières; aussi n'y avait-il pas de peuple opprimé ou de république tyrannisée qui n'attendit de l'apparition des Français un soulagement à ses misères. Déjà Louis XI avait été plusieurs fois invité par différents partis à descendre en Italie; et puisque Louis le More envoyait ses ambassadeurs pour sonder les dispositions de Charles VIII, les gouvernements eux-mêmes semblaient n'être pas entièrement contraires à une intervention française. Quant au pape Alexandre VI, soit qu'il voulût effrayer le roi de Naples pour lui offrir ensuite la paix à plus haut prix, soit qu'il se fût laissé prendre dans les trames déliées de la politique astucieuse de Louis le More, il encourageait, lui aussi, l'arrivée des Français (1).

Chose bizarre ! l'invasion étrangère, cause de tant de maux , était alors désirée par presque tous les Italiens, et c'est en France qu'elle rencontrait de l'opposition. Les barons français, réunis en conseil, s'étaient ouvertement déclarés contre une expédition qu'ils jugeaient inconsidérée et périlleuse. On ne pouvait se fier, disaient-ils, au concours d'un allié tel que Louis le More, à un pape changeant et versatile comme Roderic Borgia; les armées du roi de Naples n'étaient pas à mépriser; la France, épuisée d'argent, n'était pas en état de tenir une longue campagne. Au fond, c'était surtout de leur propre roi que les barons se défiaient, ne le croyant pas capable de conduire une entreprise aussi grave.

(1) Guichardin, Sloria d'I/alia. Dépêches du roi Ferdinand, dans les archives do Xaples. Voir PAppcndicc de Téihlion itaUennc.

Mais Charles VIII dédaignait leurs avis et se laissait guider par deux hommes qui n'entendaient rien à la guerre et à la politique. L'un d'eux était Etienne de Vers, ancien camérier, alors maréchal sous le nom de Beaucaire. L'autre était Guillaume Brissonnet, qui, de simple marchand , était devenu général de France et ministre des finances. Ces hommes, séduits par l'espérance de nouveaux gains, ainsi que par les promesses de Louis le More et du pape , étaient seuls à préconiser la guerre et à y pousser leur maître.

Charles VIII ordonna enfin aux ambassadeurs napolitains de quitter la France, et envoya quatre agents pour scruter les intentions des divers États italiens. Les émissaires français ne trouvèrent aucune sympathie auprès des gouvernements : la République de Venise était neutre ; Pierre de Médicis était tout dévoué aux Aragonais; le pape même, après avoir appelé les Français, avait fait volte face et s'était allié avec Alphonse, fils de Ferdinand P^ roi de Naples. Ferdinand, lorsque sa situation était devenue dangereuse, n'avait pu réussir, malgré ses larges promesses, à gagner l'esprit d'Alexandre VI ; et, tourmenté par de violents remords qui ne- l'avaient point quitté pendant son agonie, il avait expiré le 25 janvier 1494, en ayant la douleur de laisser sa famille sur le point de perdre le royaume. Après une vie longue et prospère, il avait terminé ses jours, selon l'expression d'un écrivain contemporain, sine lux, sine crux (1). Son lils Alphonse se prépara immédiatement à la guerre avec toutes ses forces , et tandis qu'il réunissait les soldats, tandis qu'il disposait les navires, il parvint à ob-

(T Burchardi, Diorium, etc.

tenir l'appui du pontife en lui payant 30,000 ducats et en accordant à ses fils des dotations considérables.

Si les envoyés français constatèrent que tous les gouvernements italiens, celui de Louis le More excepté, étaient devenus hostiles à l'entrée du roi dans la Péninsule , ils virent, en revanche, que les populations avaient conservé toute leur sympathie pour Charles VIII. A Florence, où Savonarole, du haut de la chaire, invitait ouvertement le nouveau Cyrus à passer les monts, l'opinion publique, ne gardant aucune réserve , se montrait favorable aux Français et opposée à Pierre de Médicis. Celui-ci avait dû exiler dans leurs villas ses propres cousins, qui avaient embrassé le parti populaire. Il avait envoyé en France des ambassadeurs pour défendre et excuser sa politique auprès du roi; mais ces personnages, au lieu de se conformera leurs instructions, avaient presque tous décrié le gouvernement de Florence. L'un d'eux, Piero Capponi, homme de résolutions extrêmes, conseilla môme au roi d'expulser les marchands florentins. 11 comptait que ce coup redoutable, porté aux intérêts matériels de la République, provoquerait le soulèvement du peuple tout entier contre les Médicis (I).

{{) Mémoires de Messire Philippede Commines, seigneur d'Argenfon, sur les principaux faicts et gestes de Louis A7 et Charles Y III, son fils, roijs de France; Paris, 1580. Le cli. v du VIF livre mentionne deux ambassades envoyées par Pierre de Médicis à Ciiarles YIII ; dans la première se trouvaient Tévéque d'Arezzo et PietroSoderini. « A <i la seconde fois envoya le dicl Pierre (de' Médici ) à Lyon, un appelé '< Pierre Capon, et autres; et disoil pour excuse (conie ja avoit fait), " (lue le roy Louis onzième leur avoit commande à l'iorence se mettre

<< en ligue avec le ro) Ferrand Ln toutes les deux ambassadesy avoit

« lousjour quelcun ennemi du dicl de Médicis, et pour espécial cesle fois

-— 2il —

Ces circonstances auraient dû hâter le départ du roi Cliarles, si l'état habituel de son esprit n'avait pas été l'hésitation. Quand tout était prêt, quand le temps d'agir arrivait, ses doutes commençaient à surgir. Dès qu'il se l'ut assuré que les populations lui élaient favorables , il aperçut pour la première fois toutes les difficultés de l'entreprise. Sur ces entrefaites arriva à Lyon, où le roi se trouvait, le cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens, qui venait de quitter Ostie en fugitif. La forteresse d'Ostie lui avait permis pendant quelque temps de menacer et d'épouvanter le pape ; mais ensuite il y avait été assiégé si rigoureusement et avait couru un danger si sérieux, qu'il avait eu grand' peine à s'échapper. C'est ce même prélat qui monta plus tard sur le trône pontifical sous le nom de Jules IL II avait été l'un des rares cardinaux qui avaient refusé de vendre leur vote à Roderic Borgia, son ennemi mortel; il traitait toujours Alexandre VI d'infidèle et d'hérétique. Jamais il ne se lassa de le combattre, et il voulait réunir un concile pour le faire déposer. Les années , les fatigues , les périls ne ralentirent jamais la haine du cardinal Jules. Ses paroles dissipèrent tout d'un coup les incertitudes de Charles VIII e^ décidèrent ce prince à préparer définitivement le départ (1).

" le dict Pierre (Capponi), et faisoit sa charge pins aigre ((u'elle n'es- « toit, et aussi conseilloil qu'on bannisl tout Floreiiliu du royaume. <: Cccy je dis pour mieux vous faire entendre ce qui advint après ; car

le roj demoura en grande inimitié contre le dict Pierre ; et les dicts a général elscnesclial (Beaucaire et Brissonet) avoyent grand intelli- « gence avec ses ennemis en la dicte cité, et par espécial ce Capon, et (. avec deux cousins germains du dict Pierre, et de son nom propre. » — De ces paroles il résulte très-évidemment que Capponi et tout le parti libéral appelaient les Français. Pour les mômes raisons et dans la même intention, Savonarole les favorisait aussi.

(1; Guicliardin, S/oria d'italin.

Avant tout, on dut penser à l'argent, car on en manquait encore, quoique Louis le More eût déjà donné 200,000 ducats et qu'il fît alors de nouvelles promesses (i). On recourut donc aux banquiers de Gênes, qui exigèrent de très-gros intérêts; on engagea même les joyaux de la couronne et ceux de plusieurs seigneurs de la cour. Ensuite on s'occupa de conventions indispensables avec l'Espagne et avec l'empereur, afin de ne pas laisser deux ennemis derrière soi. On conclut avec l'Espagne un traité d'alliance par lequel on lui céda Perpignan et le comté de Roussillon, regardés comme les clefs des Pyrénées et dont Louis XI avait eu la gloire de s'emparer. Le comté d'Artois, autre conquête de Louis XI, fut abandonné à Maximilien, à qui l'on renvoya sa fille, répudiée depuis longtemps par Charles YIII, sans que ce prince eût voulu la rendre à l'empereur. Ces traités déplaisaient naturellement aux Français : l'honneur de la France était en effet gravement compromis par la cession de provinces si importantes, par des stipulations offensantes pour la dignité du pays , par de nouvelles dettes dont le poids était intolérable. Aussi tout le monde augurait mal d'une entreprise que désapprouvaient les hommes de guerre et les hommes d'État et qui entraînait déjà tant d'humiliations. Néanmoins , Dieu aidait la France et la fortune devait être favorable à Charles VIII, parce que l'Italie ne pouvait lui opposer aucune résistance.

Les armées italiennes étaient tombées dans un état déplorable, ou plutôt elles avaient pour ainsi dire cessé

(1) Pliil. de Coniniines, Mémoires. « Ego quantum potero prcTstabo arniis, pocuniA, cquis; viris juvabo, etc. » Voilà ce qu'écrivait Louis le More à Charles A'ill ilans une lettre rapi^ortée par Corio dans sa Sfofia di Milann.

d'exister; la réputation dont les soldats du roi de Naples jouissaient encore pour avoir combattu contre les barons isolés, ne devait pas se soutenir sur les champs de bataille. Les fameux condottieri, les célèbres capitaines d'aventure qui avaient autrefois combattu avec tant d'honneur les soldats étrangers, qui avaient été les premiers à fonder la science de la guerre et qui avaient appris à toute l'Europe la tactique moderne, avaient complètement disparu. Aucune de leurs qualités ne se retrouvait chez leurs successeurs : la guerre n'était plus pour eux qu'un honteux métier ; ils ne songeaient qu'à grossir leur gain et qu'à ménager leur vie. Souvent à cette époque , raconte Nicolas Machiavel, deux armées s'attaquaient pendant plusieurs heures sans que personne pérît par le fer; les seuls soldats qui mourussent étaient ceux qui tombaient et que les chevaux foulaient aux pieds (1). La force des armées italiennes consistait alors presque uniquement dans la cavalerie. Or, le cavalier et son cheval étaient si pesamment armés, qu'une fois tombés ils ne pouvaient pas, d'ordinaire, se relever sans aide. L'infanterie, au contraire, était trop légère et connaissait à peine l'usage de l'arquebuse et de la pique; elle combattait éparse dans la campagne, ou derrière les fossés et les remblais; quand elle était réunie, elle présentait un front large, mais sans épaisseur, aussi était-elle facile à enfoncer. L'artillerie, lourde et peu nombreuse, tirée par des bœufs, se servait de gros-

(1) 11 ne faut peut-être pas prendre à la leltrc les paroles de Machiavel, qui répète plusieurs fois cette assertion, sans doute exagérée. Cependant , pour donner lieu à de telles accusations les homine'^ de cette époque devaient être profondément pervertis.

ses balles , la plupart en pierre, qui causaient peu de ravages (1).

L'armée française était, au contraire', le modèle de toutes les armées qu'on voyait en Europe. Réorganisée d'après les perfectionnements de l'art, elle devait surtout sa puissance à l'infanterie, qui marchait en escadrons épais et serrés ; un très-grand nombre de manœuvres nouvelles lui avaient enseigné à prendre facilement, avec une incroyable agilité de mouvements, toutes les formes possibles. Huit mille Suisses composaient l'avant-garde, et dans la cavalerie figuraient la plus riche noblesse de France et la plus vaillante jeunesse de l'Ecosse, qui augmentaient toutes deux, par leur émulation, la force du corps dont elles faisaient partie. Les Français possédaient aussi les meilleures armes que l'on fabriquât alors. Les hallebardes et les piques les plusbelles brillaient entre les mains de l'infanterie. Il y avait cent fusils pour chaque groupe de mille fantassins. Outre les coulevrines et les fauconneaux, on remarquait trente-six canons, tirés par des chevaux et supportés par quatre roues, dont deux se démontaient quand il s'agissait de former la batterie. Cettearlillerie marchait presquedefrontavec l'infanterie, ce qui à cette époque était regardé comme un merveilleux progrès (2). Évaluer avec précision le chiffre de cette armée serait presque impossible, parce que les anciens écrivains sont toujours inexacts en pareille matière, et que leur habitude de compter par hommes d'arme n'aug-

(1) Por/io {Congiura dei Bnroni , Ll, § II) décrit ininutieuseinent et avec beaucoup d'arl les armes italiennes de celte époque. Voir aussi Guichardiu, Sismondi, etc.

(2) Si.smondi, Uht. des lU'p. Kal.; Histoire de France; Miclielet. Renaissance; Guiciiardin, etc.

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mente pas médiocrement la confusion (I). Néanmoins, on pense que Charles VIII commandait 22,000 fantassins et 24,000 cavaliers, et qu'en y ajoutant les gens de leur suite et les renforts de Louis le More, les troupes pouvaient comprendre 60,000 hommes (2).

Le roi Alphonse, de son côté, s'apprêtait activement à la guerre. Don Frédéric, son frère, à la tête de la flotte, partait pour attaquer Gênes, où se réunissaient les navires de la France. Don Ferdinand, duc de Galabre, accompagné par le comte de Pitigliano et par Jean-Jacques Trivulce, capitaines très-renommés en ce temps, s'avançait dans les Romagnes pour éloigner des frontières du royaume les fureurs de la guerre. Dans un tel état de choses, il était urgent que Charles VIII pressât ses mouvements. Les généraux qui s'étaiçnt d'abord opposés à l'entreprise en hâtaient la réalisation , persuadés que tout retard rendrait la situation plus désastreuse. Mais le roi recommençait à se perdre dans ses incertitudes et ses tergiversations. Il semblait même avoir presque renoncé à ses projets, car plusieurs corps d'armée qui s'étaient déjà mis en marche reçurent l'ordre de rétrograder. Alors le cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens se présenta de nouveau devant Charles VIII. Il l'accusa de mettre en péril non-seulement l'honneur royal , mais

(1; Parmi homme d'arme on entemlait un cavalier, deux archers et deux chevaux de rechange, ce qui faisait en tout 5 chevaux el 3 cavaliers. Mais ce nombre variait très-souvent Le nombre des serviteurs, des pages et des gens qui suivaient une armée variait aussi beaucoup.

(2) Les historiens diffèrent tellement entre eux à ce sujet que nous ne les citerons pas. Ils jugeaient toujours d'un coup d'œil ou par oui dire. Nous avons suivi le calcul de >'ardi , calcul accepté parSismonOi el par W Michclet.

celui de toute la nation, et dissipa toutes les indécisions par sa véhémence. Le 22 août 1494, le roi et l'armée partirent enfin; ils passèrent lemont Genèvre et descendirent à Asti, où Louis le More vint à leur rencontre , avec sa femme et le duc de Ferrare.

Au milieu des fêtes et des galanteries, Charles Mil oublia encore la guerre. Il se livra aux plaisirs avec tant de passion qu'il tomba gravement malade et fut forcé de s'arrêter pendant un mois. D'Asti il se rendit à Pavie, où il visita l'infortuné Jean Galéas, qui était mourant, et il entendit les plaintes d'Isabelle, femme de Galéas. La malheureuse duchesse se jeta tout en larmes aux pieds du roi, et le conjura de prendre en pitié son triste sort et celui de son mari. Charles YIII sembla violemment ému et promit à Galéas une protection efficace; mais à peine avait-il atteint Plaisance, qu'il y apprit la mort du jeune duc, empoisonné, disait-on, par Louis le More. L'armée tout entière était indignée; elle voyait à quelle sorte d'allié elle avait à faire; le roi seul paraissait ne pas s'en préoccuper. Retombant encore une fois dans ses irrésolutions, ne sachant s'il devait prendre la route de la Romagne ou s'avancer à travers la Toscane, il s'arrêta de nouveau et s'abandonna de plus belle aux plaisirs.

Cependant, de tous cotés d'heureuses nouvelles afiluaient. Envoyé dans la Romagne pour retarder la marche desNapolitains, le valeureux général d'Aubigny. avec une poignée d'hommes, avait su fatiguer tellement les troupes ennemies, sans livrer aucun combat, qu'elles se retiraient dans le royaume de Naples. A Gênes, le duc d'Orléans, grâce à une flotte beaucoup plus nombreuse que celle de l'ennemi, avait imposé à don Frédéric lo-

biigation de rétrograder. A Rapallo, où se tenait une petite garnison napolitaine, il débarqua un détachement de soldats suisses : ceux-ci, aidés par l'artillerie des navires, purent s'emparer de la ville, la saccager, la brûler, passer au fil de Tépée non-seulement la garnison, qui s'était rendue, mais tous les habitants et même quarante malades qu'ils trouvèrent au lit. Le bruit de ces cruautés répandit une terreur indescriptible dans l'Italie entière j où cette façon de guerroyer était absolument inconnue. Toutes les villes, tous les plus petits bourgs s'imaginaient qu'ils subiraient bientôt le même sort que Rapallo; l'armée française inspirait par son nom seul une terreur générale, et sa marche ne rencontrait plus d'obstacles.

En même temps arrivaient au quartier général Jean et Laurent de Médicis, cousins de Pierre, dévoués au parti populaire. Ils s'étaient enfuis de leurs villas, où Pierre les avait exilés, et ils venaient annoncer au roi que la Toscane entière était favorable au passage des troupes françaises. L*armée s'avança enfin à travers la Lunigiana, le long delà Magra, mit le siège devant le château de Fivizzano, le prit d'assaut et montra, autant de cruauté que les Suisses. Bientôt, pourtant, les Français s'aperçurent qu'ils s'étaient engagés dans une route pleine de périls. Ils traversaient un pays stérile , fermé à gauche par les montagnes, à droite par la mer, où l'ennemi tenait encore ; et en face d'eux se dressaient les forteresses de Sarzana, de Sarzanello et de Pietra-Santa, qui, avec une petite garnison, étaient capables d'arrêter facilement la marche des armées les plus formidables. Si Pierre de Médicis avait eu l'énergie de recourir à quelque mesure prompte el hardie , il aurait encore pu, en ce momenl

suprême, repousser les Français, leur faire subir des pertes considérables et les couvrir de honte. Mais il semble que la Providence les guidait miraculeusement pour la ruine de l'Italie, et que, malgré l'indolence insensée du roi, malgré son imprévoyance inouïe, tout devait leur réussir.

A Florence, la confusion était au comble. Le parti populaire avait toujours été sympathique à la France ; néanmoins, lafolle politique dePierreavait profondément irrité Charles VIII, qui désolaitîe pays par le pillage et l'incendie. Que faire dans ces conjonctures? Livrer passage sans condition, quand on pouvait traiter avantageusement, semblait une imprudence et une lâcheté ; fermer la route était une déclaration de guerre. Le gouvernement de la ville se trouvait alors soumis à la direction exclusive de Pierre, unique auteur de ce déplorable état de choses : on attendait donc avec anxiété la décision qu'il allait prendre, et, au milieu du péril commun, on se plaisait à remarquer son extrême perplexité. La situation de Pierre était, en réalité, aussi mauvaise que possible : il avait exaspéré contre lui l'ennemi victorieux, qui était arrivé jusque dans le voisinage ; il n'avait point d'argent et personne ne voulait lui en prêter; tous ses concitoyens lui étaient hostiles, et il ne savait qui consulter. Après avoir envoyé Paolo Orsini avec quelques cavaliers et 300 fantassins pour renforcer la garnison de Sarzana, il résolut, sous l'impression d'une frayeur croissante, de se présenter au camp du roi, afin de demander lui-même la paix. Par cette démarche, il voulait imiter Laurent, qui s'était rendu à Naples et s'était mis hardiment entre les mains de Ferdinand dans l'intention d'obtenir des conditions honorables. Mais

les imitations réussissent rarement. Pierre fit par crainte ce que Laurent avait fait par courage; et, tandis que son père s'était acquis un accroissement de puissance et d'honneur, il ne rencontra que l'humiliation et la ruine (I).

Accompagné par les ambassadeurs de la République, il se transporta donc àPietra-Santa, où il apprit qu'Orsini, attaqué en route par un détachement français, avait essuyé une défaite. Cette nouvelle ayant augmenté en lui le désir de conclure la paix à tout prix , il fit demander un sauf-conduit et se présenta au camp. Il y apprit que le roi et l'avant-garde attaquaient en vain depuis trois jours la forteresse de Sarzanello. Tout autre que Pierre aurait profité de cette circonstance avantageuse et de la situation critique où se trouvait l'armée ennemie ; mais il ne put sortir de son trouble, et il parut complètement consterné devant l'attitude froide et sévère de Charles YIII. Sans interroger les ambassadeurs qui le suivaient, il céda, avec une sottise vraiment incroyable, les trois forteresses, et ordonna sur-le-champ de les remettre aux Français, qui en prirent aussitôt possession. Il promit en outre de fournir une somme <rargent et de livrer, jusqu'à la fin de la guerre, les forteresses de Pise et de Livourne.

Maîtres désormais du territoire toscan, les Français s'avancèrent avec rapidité, n'osant pour ainsi dire croire au bonheur qui les avait tirés si miraculeusement de fous les périls. Ils se persuadèrent bientôt que la Providence favorisait leur entreprise. Cette opinion n'était

(I) Voir Comniines, de la Vigne, Sismondi, Michelet, Giiichardin, Kardi, Parenli, Cerretaui, etc. Les historiens sont parfaitement d'accord sur tous ces faits.

pas seulement celle des soldats; elle était adoptée par les généraux et surtout par le roi, qui se prenait sérieusement pour le nouveau Cyrus dont le Prieur de Saint- Marc avait annoncé la venue (1). Pendant que Pierre trahissait les intérêts de toute la Toscane, les ambassadeurs qui l'avaient accompagné partaient furieux sans parler ni à lui ni à Charles VIIl. Ils se hâtaient de retourner à Florence, où l'on savait déjà que les forteresses avaient été lâchement cédées, et où cette nouvelle avait provoqué l'indignation, la confusion et le désordre.

(1) Philippe de Coinraines partageait celle conviction. Il répèle plusieurs fois : (( Dieu monslroit conduire l'entreprise. »

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