‹ Jérome Savonarole et son temps d'après de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 25 sur 31 · E. ENTRÉE DE CHAR SON TRAITÉ AYEC LA RÉPUBLIQUE ET SON DÉPART · texte numérisé non relu

E. ENTRÉE DE CHAR SON TRAITÉ AYEC LA RÉPUBLIQUE ET SON DÉPART

(Novembre 1494.)

La situation de la Toscane s'aggravait par des troubles multipliés. Le jour même où les Médicis étaient chassés de Florence, les Pisans se soulevaient pour revendiquer leur liberté. Depuis qu'ils étaient tombés sous le joug florentin, ou, comme ils le disaient, sous le joug étranger, ils avaient sans cesse épié le moment où ils pourraient le secouer. Après avoir perdu leur indépendance , ils avaient vu presque en un instant le commerce et l'industrie dépérir, la population diminuer, tout ordre civil disparaître. La plupart d'entre eux avaient préTéré l'exil à la servitude. Mais, à l'approche des armées françaises, les espérances se réveillaient, et Louis le More, qui péchait toujours en eau trouble et qui avait déjà formé le dessein de mettre la main sur Pise, excitait continuellement cette ville à la révolte, lui promettant des secours de toutes sortes et flattant en secret ses aspirations par l'intermédiaire de certains personnages attachés à la personne du roi. Aussi, à peine Charles YIII entrait-il à Pise, que le peuple parcourait tumultueusement les rues, détruisait partout les armoiries de Florence, jetait dans l'Arno le

lion placé sur le pont et lui substituait la statue du roi. On saccagea ensuite les maisons des autorités florentines, et ces autorités furent chassées de la ville par une foule furieuse. La liberté et l'indépendance furent proclamées, les exilés furent rappelés. On rassembla des armes, de l'argent et des hommes pour commencer la célèbre et malheureuse guerre qui devait user les forces des deux républiques à peine renaissantes et coûter la vie à tant de valeureux citoyens, sans avantage pour aucune des parties.

Le roi, témoin de ces mouvements séditieux, songea ■d'abord à les encourager; cependant, lorsqu'il vit l'expulsion des autorités florentines, il se montra fort irrité. Il -îiurait presque vouhi que Pise, tout en revendiquant sa liberté, restât soumise aux Florentins. Mais le peuple, lancé dans la voie de la révolte , y avançait à grands pas. Charles VIII se contenta de laisser une garnison dans la citadelle et quitta la ville sans s'inquiéter des événements qui se passaient, sans réfléchir aux espérances qu'il avait provoquées chez les Pisans. Ainsi , il avait déjà porté un coup redoutable à Florence avant d'y en- Irer, en permettant que les sujets de la République se soulevassent sous ses yeux et en présence de l'armée française : exemple dangereux , qui ne tarda pasà être imité par Arezzo, par Montepulcianoetpar d'autres villes. Pendant ce temps, Charles VIII poursuivait sa route, et s'arrêtait quelques jours à Signa, pour attendre l'apaisement des troubles de Florence et l'achèvement des préparatifs que la Seigneurie faisait pour le recevoir avec honneur. Jl se trouvait encore à Signa quand les Florentins lui envoyèrent de nouveaux ambassadeurs pour solliciter encore la conclusion immédiate d'un traité; mais sa ré-

ponse fut toujours : « C'est dans la grande villa que « nous réglerons tout (i). »

Le sort de la ville était donc toujours incertain. Les Mëdicis venaient à peine d'être chassés; l'ancien gouvernement était détruit et le nouveau n'était pas encore organisé; le roi, à la tête d'une armée puissante , déjà couverte de sang italien , entrait sans avoir pris aucun engagement. Il y avait lieu de concevoir des craintes sérieuses. Par bonheur, la Seigneurie était assistée par des citoyens d'une grande prudence et d'un courage à toute épreuve. Parmi eux se trouvait Piero Capponi, qui semblait être devenu le bras de la République , comme Savonarole en était l'àme et le cœur. L'un prêchait la charité, la paix, l'union; l'autre se montrait partout où l'on avait besoin d'aide et de conseil , s'occupait des armes et des soldats. Les maisons étaient pourvues de munitions de guerre; les pieux et les planches pour faire des barricades étaient rassemblés ; les cloîtres et les cours étaient remplis de troupes récemmentenrôlées, dont le nombre montait, disait-on, à six mille, et qui se tenaient prêtes à sortir au premier son de la cloche pour défendre la République (2).

Cependant, l'on voyait arriver dans la ville, par groupes de quinze ou seize, des Français sans armes, à l'air martial et dégagé, marquant avec un morceau de craie les maisons qui devaient fournir des logements. Ils affectaient le mépris et l'indifférence, mais ils ne pouvaient cacher leur étonnement en présence des

(1) Sismondi, Hïsf. des Rép. i/a/. ; Michclet, Renaissance; Lco, Storla iV Italia ; Guiclianliii, Ma< hiavcl , IVardi , Parenti, Ccnelani, iRinuccini, Gad<li , Cominines, etc.

(2)Jacoi>o Nardi. storia cU Firenze.

merveilleux édifices de Florence, et chaque fois qu'ils arrivaient à l'entrée d'une rue nouvelle, ils restaient comme en extaxe devant les perspectives inattendues qui s'offraient à leurs yeux. Ce qui attirait le plus leur attention , c'étaient ces sévères palais qui ressemblaient à des forteresses inexpugnables , ces tours qui portaient encore les traces des cruelles et sanglantes guerres civiles. Le 15 novembre , ils assistèrent à un spectacle qui répandit dans leur âme une sorte d'effroi. Que ce fut l'effet du hasard ou d'un dessein prémédité , le bruit courut subitement que Pierre de Médicis s'approchait des portes de la ville. La cloche sonna à toutes volées et les rues se remplirent d'un peuple en fureur ; la terre paraissait engendrer des hommes armés, qui se précipitaient vers la place; les palais se fermaient, les tours s'armaient; on élevait déjà des retranchements. Les Français, ce jour-là, voyaient le premier essai de barricades. Tout à coup l'on apprit que la nouvelle était fausse, et le tumulte s'apaisa aussi vite qu'il s'était produit. Mais les étrangers acquirent la certitude que leurs bataillons, incapables de manœuvrer dans ces rues étroites, ne pourraient guère résister à cette façon de guerroyer qui leur était inconnue. Les Florentins regardaient les soldats de Charles VIII avec une certaine affectation de familiarité, comme s'ils voulaient dire : « Nous verrons! « Ce peuple, qui venait de reconquérir sa liberté, se croyait devenu le maître du monde et s'imaginait presque n'avoir plus rien à redouter (t).

Cependant l'on apprêtait le palais des Médicis (^2)

(1) Navtli, Parcnti, Cerretani, Sismondi. etc.

('2) Celui (lu'oii ai>polle aujourd'liui palais Rictanli.

pour recevoir le roi avec magnificence , el Ton disposeiit les maisons des principaux citoyens pour y loger les officiers de l'armée. Les rues où devait passer le corlége étaient abritées par des tentures, parées de tapis et de tapisseries comme pour une fête. Le 17 novembre, la Seigneurie prit place sur une estrade construite à la porte San-Frediano, et les jeunes gens de la noblesse llorentine se portèrent en grand nombre, hors de la ville, à la rencontre du roi , qui fit à deux heures après midi son entrée solennelle. Les Seigneurs se levèrent pour aller au-devant de lui. Messire Luca Corsini se présentait, au nom de ses collègues , et allait lire le discours qu'il avait préparé, quand survint la pluie. Les chevaux se poussaient violemment les uns les autres, et toute la cérémonie fut manquée. Seulement, Gaddi, intendant du palais , qui avait plus de présence d'esprit et qui parlait plus facilement que ses concitoyens, se fraya un passage vers le roi malgré la confusion générale, et sut dire en français quelques paroles bien adaptées à la circonstance ; après quoi, Charles YIII poursuivit sa roule sous un riche baldaquin. Sa figure formait un singulier contraste avec l'air martial de la nombreuse et puissante armée devant laquelle il marchait. Il était presque monstrueux : il avait la tête grosse, le nez long, la bouche large, le corps très-petit, les jambes extraordinairement grêles, les pieds difformes. Son vêtement était en velours noir, son manteau en brocart d'or. Il montait un grand et magnifique cheval et s'avançait, la lance sur la cuisse , dans l'attitude d'un conquérant. Tout ce faste ne servait qu'à faire mieux ressortir les défectuosités de sa personne. A côté de lui venaient le fier cardinal de Saint-Pierre-aux-liens, le cardinal de Saint-

Malô , et quelques maréchaux. 11 était suivi parla garde royale , composée de 100 archers, les plus beaux jeunes hommes de France , et par deux cents chevaliers français, qui allaient à pied, revêîus d'armures et de costumes resplendissants. Les Suisses, formant l'avanlgarde de l'armée, arrivaient ensuite. Ils portaient des cos- , tûmes aux couleurs vives et variées, des hallebardes d'à- j cierbattu, des casques surmontés de plumes éclatantes. On lisait sur le visage de ces montagnards, qui passaient pour les premiers fantassins de l'Europe, une orgueilleuse et hautaine assurance ; la plupart d'entre eux avaient par forfanterie quitté la cuirasse pour combattre à poitrine découverte. Au centre du cortège se trouvaient les Gascons : ils étaient petits, agiles et lestes; on eût dit que leur nombre croissait et se multipliait à mesure que l'armée défilait. Après eux on apercevait la cavalerie, où l'élite de la noblesse française effaçait par son luxe l'éclat des autres corps, étalait ses armes ciselées, ses manteaux de brocart, ses bannières en velours brodé d'or, ses chaînes et ses autres ornements d'or. Quant aux cuirassiers, ils produisaient une impression de terreur avec leurs chevaux dont les oreilles et les queues avaient été barbarement coupées. Enfin, les archers, originaires d'Ecosse ou d'autres contrées septentrionales, attiraient l'attention par une stature extraordinaire et par de très-longs arcs en bois; ils ressemblaient tout à la fois, dit un historien du temps, à des hommes et à des bêtes (1). \

Cette- variété d'armes et de costumes, cet ordre et ' cette discipline unissant sous le môme drapeau des

(l)Ccrrelani, Sforia di Fircuzc.

hommes de races ditssemblables , frappaieiil d'étonnement et d'admiration Florence et toute l'Italie, où les armées permanentes n'existaient pas encore et où l'on ne connaissait que les troupes mercenaires. 11 est impossible de dire avec combien de soldats le roi fit son entrée, car l'artillerie s'était dirigée vers Rome par une autre route; des garnisons avaient été laissées dans les forteresses , et d'autres régiments étaient en train de traverser les Romagnes. Gaddi (I), présent au défilé des Français, évalue leur nombre à 1:2,000; Rinuccini, qui se trouvait aussi à Florence, croit cette appréciation exagérée; d'autres récits indiquent un chiffre plus élevé. Quoi qu'il en soit, les troupes de Charles YIII remplissaient la ville et les faubourgs.

Après avoir traversé le Ponte vecchio, qui était pavoisé richement et garni de musiciens , elles arrivèrent sur la place de la Seigneurie, où de toutes parts les regards rencontraient des chars, des statues et des triomphes (2). De la rue desPazzi, elles débouchèrent ensuite derrière le Dôme , en firent le tour et s'arrêtèrent devant la façade. Tandis que le peuple acclamait le nom de la France , le roi ne savait que sourire stupidement et prononcer mal à propos quelques mots italiens. Étant

(1) L'auteur du Priorisla, le nu-inc (lui iuirangua Cliaiios Mil, lorsque ce prince entra dans la ville.

(2) Les triomphes ctdimi des représentations allégoriques, où les chars, les cavalcades et les groupes de personnages à pied charmaient les yeu\ par l'éclat des covdeurs et la richesse des costumes. Les Florentins trouvaient un plaisir extrême à ces spectacles. Un jour on assistait au triomphe de la Uenommée, un antre jour au trionq)he de la Mort. Laurent le iMagnilique imagina le triomphe de Bacchus et d'Ariane. Les chants et les diinses accomi>agnaient ces fêtes popu-^ laires. {ISote du (rad.)

eniré dans la cathédrale, il y trouva la Seigneurie, qui s'y était rendue par des rues détournées, pour éviter la rudesse impétueuse des soldats. Les Seigneurs et le roi prièrent ensemble ; puis Charles VIÏI se retira dans le somptueux palais des Médicis et les soldats prirent leurs quartiers. Ce soir-là et le soir suivant, on fit des illuminations dans toute la ville ; la journée se passa au milieu de fêtes continuelles, et enfin l'on aborda la question du traité (1).

Les syndics choisis par la Seigneurie pour débattre les conventions étaient : messire Guidantonio Vespucci, messireDomenico Bonsi, Francèsco Valori et Piero Capponi, regardés tous comme des hommes d'un rare mérite. Vespucci possédait à fond la connaissance 'des lois et des affaires politiques. Bonsi s'était acquitté avec honneur de plusieurs ambassades. Yalori, appelé depuis le « Caton florentin y), était devenu le chef du peuple; et Capponi, que nous avons déjà nommé plusieurs fois, était doué de facultés extraordinaires. Il était né en .144-7, et appartenait à une ancienne famille llorentine, qui avait toujours eu pour la liberté un attachement sincère et qui s'était illustrée par mainte action généreuse. Son père dirigea son éducation vers le commerce, lui recommandant de ne pas s'occuper de politique, parce que les circonstances ne s'y prêtaient nullement. Piero se livra alors au négoce avec tant d'énergie que

(1) Les éh'Miients de c^ récit so trouvent surtout dans Xardi, Gaddi ot Rihuccini, qui assistèrent à l'entrée du roi. Cerretani décrit trèsluinutiousêment l'arnu'c l'rançaise. Parcnti , Guichardin et Cornmines tournisscnt aussi d'abondants détails. Panni les modernes, Sisniondi {IlisL des Rop. liai.) et M. Micliclet ( Renaissance) niérilont parti- <:ulièrcnienl d'être mentionnés.

certaines personnes l'accusèrent d'aimei' trop le gain. Il avait environ trente ans lorsque Laurent de Médicis, qui se vantait de savoir tirer parti des hommes, lui offrit plusieurs ambassades ; il les accepta très-volontiers y et y déploya une admirable habileté. En ces occasions, Capponi montra une aptitude singulière à connaître le caractère des hommes, et une facilité prodigieuse à prendre de l'ascendant sur l'esprit des princes avec lesquels il traitait, surtout lorsque ces princes croyaient être profonds et impénétrables. Ferdinand, roi deNaples et Alphonse, fils de Ferdinand, s'abandonnèrent plusieurs fois à ses conseils, les préférant à ceux de leurs propres généraux et des ministres du royaume. Mais si Capponi, en passant du commerce à la diplomatie, n'avait eu qu'à se féliciter, il s'applaudit bien davantage encore lorsqu'il passa de la diplomatie au métier des armes, et il s'aperçut qu'il n'était pas né pour rester dans un comptoir ou pour négocier des traités, mais pour affronter les combats. Un heureux hasard lui révéla sa véritable vocation. Il était commissaire de la République auprès d'Alphonse d'Aragon , au moment où ce prince marchait avec ses troupes au secours du duc de Ferrare. L'armée napolitaine fut battue par celle du pape, et Alphonse, tout à fait déconcerté, aurait certainement renoncé à l'exécution de ses projets, si Capponi n'avait su relever son courage et rendre la confiance aux soldats. Joignant l'action à la parole , l'ambassadeur florentin mena les troupes au combat, et se conduisit en guerrier vaillant et adroit, habile à commander et plus encore à se battre (1). Dès lors, il se trouva toujours au

(1) Ce fait, tout en lionoraiil Caiiponi, prouve dans quel triste état

plus fort des mêlées; la République, voyant qu'elle avait acquis tout d'un coup un si brave capitaine, l'employa sans cesse dans les expéditions les plus difficiles. Une entreprise présentait-elle des périls , Capponi s'en chargeait avec bonheur, et il voulait constamment assumer à la fois les devoirs du soldat et ceux du général, ce qui, à la fin, fut cause de sa mort.

Capponi avait toujours aimé avec passion le gouvernement populaire et détesté la tyrannie des Médicis, mais le besoin d'activité dominant toutes ses préférences, il avait servi Laurent le Magnifique en mainte circonstance. Après la mort de Laurent, il ne pouvait en aucune façon soutenir le gouvernement de Pierre, et il se déclara sur-le-champ pour le parti populaire, qui le tint en très-grande estime et remit entre ses mains le salut de la République. Capponi était, en effet, l'homme le plus capable de traiter avec Charles VRL Ayant été plusieurs fois ambassadeur en France, il avait appris à connaître le caractère du roi et celui des Français. Il disait souvent : n Quand nos Italiens se seront trouvés hco h face avec les Français, ils cesseront de les craindre autant (1). » Tout le poids de ces graves et difficiles négociations tombait donc naturellement sur lui. En se voyant responsable des destinées d'un peuple entier, il sentait son esprit grandir et devenait presque supérieur à lui-même.

devait se U'ouver l'arl de la guerre en Italie. ^ Aeciaioli, ] ila di Piero Capponi, ^âmVArcliivio storico iUiliono, t. IV, i^arlie II.)

(1) Lettres de Capponi, publié(>s dans TAppeiidicc de la lUographio déjà citée, p. 55. Voir également ce qu'a écrit sur Piero Capponi le marquis Gino Capponi, dans son bel Avertissement, à la (in du premier vol. de VArchirio storico.

Cependant la mère et la femme de Pierre de Médicis harcelaient sans cesse de leurs prières le roi et ses conseillers. «Elles prodiguaient les présents, les promesses, et offraient à Charles VIII de partager avec Pierre la souveraineté de Florence (1). » Ces arguments inclinaient les Français vers les Médicis, et les syndics de la République étaient reçus avec roideur, par le roi qui, entouré de ses généraux, affichait des prétentions de plus en plus exorbitantes. Il disait, entre autres choses, que Florence devait être regardée comme une ville conquise, parce qu'il vêtait entré la lance sur lacuisse. De pareilles paroles aigrissaientles esprits sans amener aucune conclusion ; les pourparlers traînaient en longueur, et la situation s'aggravait chaque jour. Mais lorsqu'en présence des syndics le roi hasarda quelques mots en faveur de Pierre, le visage des négociateurs florentins prit une expression sévère, et en quelques heures l'aspect de la ville changea complètement. La Seigneurie se réunit aussitôt dans le Palais; elle appela les principaux citoyens, leur fit connaître le danger, et leur ordonna de se tenir prêts à sortir en armes pour guider le peuple dès que la cloche sonnerait. La foule ne tarda pas à être instruite de ce qui s'était passé ; les Florentins et les Français commençaient à se regarder de travers; ils échangeaient des paroles injurieuses; quelquefois même ils en venaient aux voies de fait.

Une de ces rixes faillit dégénérer en un conflit général. Quelques soldais français promenaient à travers la ville, attachés avec une corde, plusieurs Italiens faits prisonniers dans la Lunigiana , et les contraignaient à

(1) Parenli,.S7o/7a di Fircnze.

mendier, au nom de Dieu, la somme nécessaire pour payer leur rançon, menaçant de mort ces malheureux s'ils n'obéissaient pas. Cette barbarie révolta tellement les Florentins, que certains jeunes gens, plus hardis que les autres, coupèrent la corde, et les prisonniers prirent la fuite, sans que les Français courroucés parvinssent à les rattrapper. Une lutte s'engagea. Tandis que le peuple tenait bon, de nouveaux combattants accouraient de toutes parts et grossissaient la mêlée. Les Suisses s'im^ginant, d'après ce tumulte, que la personne du roi était en péril, accoururent vers le palais Médicis ; mais ils trouvèrent de la résistance à Borgo Ognissanti, et, pendant qu'ils voulaient forcer le passage, ils reçurent de toutes les fenêtres une si violente pluie de pierres, qu'ils furent obligés de rétrograder. Le combat durait déjà depuis une heure, quand les capitaines du roi et les principaux citoyens, envoyés par la Seigneurie, parurent et apaisèrent l'effervescence populaire. Cependant, cette échauffourée fut une sérieuse leçon pour les Français; ils rabattirent dès lors un peu de leur fierté, et s'aperçurent que pour conquérir Florence il ne suffisait pas d'y entrer a la craie à la main et la lance sur la cuisse » . Une ville qui, au son de la cloche, se transformait en forteresse armée, qui barricadait ses rues, qui lançait de toutes les fenêtres des pierres, des projectiles de toutes espèces et des pièces d'artifice, était quelque chose de mystérieux et de terrible. L'orgueilleuse infanterie suisse elle-même resta atterrée en voyant qu'une armée renfermée entre ces murs pouvait très-facilement être détruite (i).

(1) Voir la description de ces troubles dans Ceiretani (Magl., Palch. 111, Cod. 74, p. 211 elsuiv. ); et dans Parenti ( Ms. Magl.,

LaSeigneuriesaisitalorsle moment favorable, et, aidée par un grand nombre d'ambassadeurs étrangers, elle réussit enfin à Qéchir.un peu la rigueur de Charles YÏII. Les propositions de la France devinrentmoins exagérées ; on ne parla plus ni de Pierre, ni de ville conquise; on parvint presque à fixer les clauses d'un traité. Le roi devait avoir le litre de protecteur de la liberté florentine. Il devait garder pendant deux années les forteresses, mais les restituerauparavant si la guerre finissait plus tôt; on consentait, en outre, à lui donner une forte somme d'argent. Mais quand il fut question d'en déterminer le montant, les dissentiments se réveillèrent. Charles VIII était encore enivré par les promesses que lui avaient faites la femme et la mère de Pierre, et par les promesses de Pierre lui-même; aussi demandait-il des sommes que la République était absolument incapable de payer sans écraser les citoyens. Les esprits s'aigrissaient donc derechef, et les négociateurs allaient et venaient sans interruption entre la Seigneurie et le roi, entre le roi et la Seigneurie , sans pouvoir rien conclure , parce que Charles VIIÎ s'obstinait dans ses exigences. Déjà Capponi avait peine à réprimer son ardeur et son impétuosité naturelles. Enfin, le roi fit lire son ultimatum par son secrétaire, et déclara qu'il n'accéderait pas à d'autres concessions. Les syndics ayant repoussé ses nouvelles propositions, le roi, courroucé, se retourna vers eux et leur dit d'un ton menaçant : « Nous sonnerons nos trompettes. » Capponi, les yeux et le visage enflammés, ar-

p. 74). Cenetani termine son récit par les paroles suivantes : « La dé- «( fense fui des plus couraj^euses et inspira aux Français une frayeur <( peu toininune. Quoiqu'ils ne restassent jamais isolés et sans armes, K la plupart d'entre eux se montraient aussi craintifs que des femmes.»

racha le papier des mains du secrétaire et répondit, en déchirant l'ultimatum à la face du roi, ces paroles immortelles : «Et nous, nous sonnerons nos cloches (1). )) L'accent de Capponi était si ferme que peu d'heures après on arrivait à un accord dont on avait en vain, malgré la multiplicité des démarches et des prières, poursuivi pendant tant de jours la conclusion (2).

Le traité portait : qu'entre la république et le roi il régnerait une solide et fidèle amitié; que leurs sujets jouiraient d'une protection réciproque; que le roi aurait le litre de restaurateur et de protecteur de la liberté florentine; qu'on lui donnerait en trois payements la somme de 120,000 florins; qu'il ne garderait pas les forteresses plus de deux ans, et qu'il les restituerait auparavant si l'entreprise de Naples se terminait plus tôt; enfin, que les Pisans recevraient leur pardon dès qu'ils se soumettraient aux Florentins. On révoqua le décret qui mettait à prix la tête des Médicis, mais on maintint la confiscation des biens du cardinal Jean et de Julien,

(1) Le marquis Giiio Capponi dit ù ce propos : « 11 eut le bonheur <le vivre dans un de ces moments où Ton peut s'illustrer à jamais. » Voir Cerretani, Parenli , Guichardin, >'ardi , Machiavel , Acciaioli , Vita ciel Capponi, etc.

(2) On connaît les vers suivants, !irés des Dcccnnali de Machiavel :

Lo sirepilo delParmi e de'cavalli Non potè farche non fosse sentita La voce d'un Cappon fra cento Galli.'

On ne peut rendre en (Vançais le jeu de mots qui existe en italien entre Cappon et Galli , Cappon étant un nom propre et signihant aussi chapon , Galli voulant dire à la fois coqs et Gaulois. Voici le sens littéral de ces vers : ■' Le bruit des armes et des chevaux ne put empocher d'entendre, au milieu de cent coqs, le cri d'un chapon. » (Note du trad.)

jusqu'à ce qu'ils eussent payé les délies de Pierre; celui-ci élait exilé à 200 milles du territoire, et ses frères à 100 milles. Dès que le traité fut légalement dressé, les deux parties, réunies dans le Dôme, jurèrent d'en observer toutes les clauses; et le soir on illumina de nouveau la ville , quoique le peuple n'eût plus pour le roi les sentiments qui l'animaient auparavant (1).

Mais à peine une difficulté était-elle aplanie, qu'il en surgissait une autre. Toutes les questions en litige avaient été réglées, et cependant le roi ne paraissait pas vouloir partir. La ville élait pleine de soldats français logés dans les maisons, et de soldats italiens cachés partout. Les boutiques restaient fermées, les transactions suspendues; il n'y avait qu'incertitude et désordre; et les querelles incessantes entre les gens du pays et les étrangers faisaient craindre des complications. Pendant la nuit, les vols et les assassinats troublaient fréquemment la quiétude habituelle des Florentins; à la moindre rumeur, on croyait la ville tout entière soulevée. Ces alerles répandaient chaque jour la terreur; aussi, tous les bons citoyens sollicitaient le départ du roi, mais en vain. Charles VIII était retombé dans son inertie et semblait prendre racine à Florence. On éprouvait une anxiété d'autant plus vive qu'on ne voyait pas comment l'obliger à prendre une décision. Dans cette situation critique, on recourut de nouveau à l'autorité de Savonarole. Savonarole s'occupait alors uniquement de maintenir la tranquillité publique, et par ses paroles de paix,

(1) Le traité conclu entre Charles VIII et la République a été publié dans le premier volume de YArchiiio storico par le marquis Gino Capponi, avec quelques belles réflexions.

en ces moments de péril et de confusion, il avait rendu à sa patrie un service non moins grand que n'avait fait Capponi par sa hardiesse héroïque. Les discours du Frère avaient toujours eu pour objet le bien général. (( Que les citoyens mettent de côté les haines et les ambitions; qu'ils se rendent au Palais avec des intentions droites, avec le désir de chercher le bien commun et non leur intérêt personnel, avec la volonté ferme d'établir à Florence l'union et la concorde. Alors ils seront vraiment agréables au Seigneur. » Savonarole s'adressait à toutes les classes de la société, et démontrait que l'avantage de chaque citoyen en particulier, dans celte vie et dans l'autre, consistait à défendre la liberté, à pacifier les esprits (1). Lorsqu'on sollicita le Frère d'aller trouver Charles VIII pour chercher à le persuader départir, il accepta sur-le-champ celte délicate mission, et s'empressa de se rendre à la résidence royale. Les

(1) Voir les Sermons sur A<j{/éc. Ces sermons, prononcC-s penlaiit l'avent de 149i, fiirent recueillis au pied de la chaire par le frère Stefano da Co;lii)onte, dont nous avons parlé plus haut, et furent imprimés à Venise en 1544. Les édilions de Venise, nous le répétons, sont incorrecles; les éditeurs se trompent très-souvent dans les titres ([u'ils donnent aux annres qu'ils publient el dans les paroles qu'ils ajoutent au commencement ou à la lin de plusit>urs sermons. Ainsi, le quatrième sermon nous est présenté comme ayant été fait après l'expulsion des Médicis, et le cinquième comme ayant été prononcé après que le l'rère fut revenu de Pise : ce qui a induit M Perrens à croire (jue Savonarole élail parli de Florence pour Pise aju-ès la chute des Médicis. Mais en lisant les sermons sur Ajigéi\ et en observant que le premier, le second et le troisième sermons furent faits le 1, le 2 et le fi novembre, on verra que le quatiième est celui qui a été prononcé après le retour de IMse el (pi'au monieni de l'expulsion des Médicis Savonarole n'était pasà IHorence. Celle vérité res.sort aussi des chroniipies du temps el de la date du jour où furent choisis les ambassadeurs (5 novembre).

officiers et les barons voulaient l'empcclicr d'entrer, de peur que sa présence ne fût un obstacle au pillage projeté de ce riche palais. Mais , songeant à la vénération que le roi lui avait témoignée, ils cessèrent de résistera ses instances et le laissèrent passer. Charles, entouré de ses barons, l'accueillit avec joie, et Savonarole prononça ces courtes paroles : a 0 prince très-chrétien, ton séjour ici cause de grands dommages à la ville et nuit à ton entreprise. Tu perds ton temps, au préjudice de ton salut spirituel et de ta gloire mondaine ; tu oublies le devoir que la Providence t'a imposé. Écoute maintenant la voix du serviteur de Dieu. Poursuis ta route sans retard. Ne cause pas la ruine de celte cité, et n'excile pas contre toi la colère du Seigneur (1) ».

Enfin le 28 novembre, vers trois heures après midi , le roi partit avec son armée, laissant de lui, dans l'esprit des Florentins, une opinion très défavorable. Parmi les justes griefs qu'on avait contre Charles VIII, le moindre n'était pas le pillage du- palais qui lui avait été offert comme résidence avec tant de générosité et de confiance. Les soldats et les officiers d'ordre inférieur n'avaient pas été les seuls à porter leurs mains avides sur cette splendide demeure; le roi lui-même avait enlevé les objets les plus précieux et dérobé , entre autres choses, une licorne qui, selon Gommines^ valait environ 7,000 ducats. Ce que firent les hommes de son entourage, après un pareil exemple, on peut facilement l'imaginer. «Ils s'emparèrent sans pudeur, éciil le même

(l)Ces faits, racontés par les biographes, sont confirmés plusieurs fois par Savonarole lui-même. Voir le sermon XXVI sur Michée^ prononcé le 28 octobre l'i96.

Coiiimines, de tout ce qui tenta leur cupidité (l). » Ainsi disparurent les riches et merveilleuses collections de.s Médicis; car le peu que les Français ne volèrent point, ils le laissèrent si détérioré, qu'on dut le vendre (:2). Cependant, telle était la joie qu'on ressentait en voyant enfin cesser l'occupation étrangère, qu'on ne pensa plus aux pertes éprouvées. Dans les églises, on rendait à Dieu de publiques actions de grâce; dans les rues, le peuple reprenait son allégresse insouciante; et dans le Palais on commençait à s'occuper de pourvoir aux besoins pressants de l'État.

L'aspect de la ville avait en même temps changé du tout au tout. Les partisans des Médicis semblaient s'être évanouis comme par enchantement; le parti populaire exerçait un ascendant souverain, et Savonarole était l'homme qui dirigeait les volontés de tout le peuple. On se souvenait d'avoir entendu le Frère prédire les événements qui venaient de s'accomplir; lui seul avait été capable de modérer les prétentions de Charles YIII, au moment où ce prince entrait à Florence ; lui seul l'avait décidé à partir; aussi pour l'avenir attendait-on de lui seul conseils, secours, inspirations. Et, comme si les hommes de l'ancien gouvernement voulaient disparaître pour faire place aux hommes nouveaux, dans ces mêmes mois s'éteignaient quelques-uns des personnages qui avaient été les représentants les plus distingués de la cour des Médicis. Le 24 septembre de cette année, Ange Politicn était mort , « aussi perdu de réputation,

(1) Coniminos, Mémoires, livro VIII, ch. i\. {?.) Coniniincs , comme plus liant ; Sismoiuli , Hist. des Réf., iial., (h. \ciii.

aussi généralement méprisé qu'on puisse l'ôlrc (1) ». 11 était accusé de vices sans nombre et de honteuses débauches; mais la véritable cause de cette haine était l'aversion qu'on éprouvait déjà pour Pierre de Médicis, l'espoir qu'on avait d'assister bientôt à son expulsion et à celle de ses partisans (2). Cette animosité ne s'apaisa même pas quand on apprit que les dernières paroles du célèbre poëte , de Téminentérudit, avaient été des paroles de repentir. Politien avait demandé que son corps, revêtu de l'habit dominicain, fût enseveli dans l'église de Saint-Marc. C'est là , en effet, que ses cendres reposent auprès du fameux Jean Pic de la Mirandole, mort le jour où Charles YIII entrait à Florence (3). Pic

(1) Parenti, Storia Fioreniina, t. I. p. 51, septembre 149i.

(2) « Le mépris qu'on avail pour Politien tenait moins à ses vices qu'à la haine de notre ville i>our Pierre de Médicis. » (Parenti.)

(3) Voici les deux inscriptions qu'on lit à Saint-Marc :

Johannes iacel hic Mirandula caetera norûl

Et Tagus et Ganges fors:m et antipodes

Ob. an. Sal. IMCCCCLXXXXIIII. Vix. an. XXXU.

Hieronimus Beiiivicnus ne disiunctus post

Morlem locus ossa separet quor. animas

In vita coniunxit amor hoc humo

Supposita poni curavil.

Sur une autre pierre, placée au -des.sous delà premijre, se trouvel'inscription de Politien :

Politianus In hoc tumulo iacet

Angélus unum

Qui capul et linguas

Res nova très habuil.

Obiil an. MCCCCLXXXXIV

Sep. XXIV— ietalis

avait, lui aussi, tcir.oigné depuis quelque temps le désir de se faire moine à Saint-Marc ; mais il ne put accomplir son projet, parce que, tandis qu'il hésitait encore, il fut surpris par la mort à l'âge de trente-deux ans (l). Il avait du moins prié Savonarole de ne pas le laisser mettre dans la tombe sans l'avoir auparavant revêtu de l'habit dominicain.

La fin de ces deux illustres personnages rappelait aux Italiens d'alors les dernières heures et la confession de Laurent le Magnifique. On eût dit que la société des Médicis voulait, en s'évanouissant, reconnaître ses péchés et en demander l'absolution à ce peuple qu'elle avait tant opprimé, à ce frère qui était comme la personnification vivante et parlante du peuple. N'était-il pas singulier que tous ces hommes se tournassent vers le couvent de Saint-Marc, d'où étaient partis le premier cri de liberté, la première opposition aux Médicis, la première accusation contre la tyrannie?

(1) Cette longue Jjésitation inspira d'abord à Savonarole des rraintes [loiir le salut de son ami, qui semblait avoir voulu résister à l'appel du Seigneur. Mais il eut ensuite une vision où il crut voir Pic de la Miranilole enlevé par les anges. 11 se tint alors pour assuré que son ami était allô en purgatoire, et il en informa le peuple du haut de la cliair(

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