CHAPITRE IV
ÉTAT POLITIQUE DE FLORENCE APRES LE DÉPART DES FRAN- ÇAIS. SAYONAROLE l'ROPOSE LA FORME DU NOUVEAU GOU- VERNEMENT.
( Décembre l'iOi. }
A Florence, d'après un usage invétéré, les changeinenls de gouvernement avaient toujours lieu au moyen des parlamenli. Le peuple, appelé au son de la cloche, se réunissait sans armes sur la place, qui était gardée par les soldats de la Seigneurie. Les Seigneurs descendaient sur la plate-forme {/ im/hiera) (I), afin de demander la Balia pour eux ou pour leurs amis. La Balia était une diclalure mensuelle ou annuelle, qui pouvait être renouvelée plusieurs fois de suite et qui donnait la facidté de modifier la forme du gouvernement. Alors le peuple était convoqué à un nouveau parlaïnento. Trompé par cette mensongère apparence de liberté, il secondait, comme un instrument docile, les désirs ambitieux des citoyens les plus puissants, et ne manquait pas d'applaudir bruyamment aux projets présentés par la Balia, croyant faire preuve d'indépendance et de liberté au moment même où ces biens précieux étaient anéantis. De là le vieux proverbe florentin : Chi clique
(1) La ringhicra se trouvait devant le palais [)ublic , à Tendroit qu'occupent aujourd'hui le lion ( marzocco) et les escaliers extérieurs. Mlle a été détruite en isn, par rardiilcctedel lîosso. [Mate du trad.)
paiiamento disse (jiiastauœnto (qui dit parlement dit instrument de ruine). C'est en effet grâce aux Balic et aux Parlameali que les Albizzi avaient longtemps dominé et que les Médicis avaient établi leur tyrannie. Néanmoins, telle était la force de l'habitude, que le 2 décembre 1494, immédiatement après le départ des Français , la cloche du Palais donna le signal du Parlainento. Les soldats de la Seigneurie occupèrent tous les abords de la place, et le peuple, fier de son importance, se rassembla, selon les anciennes traditions (i), sous ses gonfaloniers de compagnie (2). Les Seigneurs lurent une proposition par laquelle ils sollicitaient l'autorisation de nommer vingt Accoppialori , qui auraient la Ualla et posséderaient le droit non-seulement d'élire pour un an la Seigneurie, ainsi que tous les principaux magistrats, mais de choisir l'un des .-Iccopplatori comme gonfalonier de justice (3). La nuilti-
(1) Parenli, Sioriadirirenze, t. 1, p. G3.
(>) A rorigine, il y avait 20 compagnies de luilice. Elles furent réduites au nombre de 10 en 13i3. Chacune avait son enseigne, son gonlalonier, sa caisse commune, sou lieu de réunion, et était divisée on quatre escouades (lunne.)— iSotc du irad.^
(3) Lcx Parlamenti unni Dontini 141)4, die veto 1 1 dccembris. > oie i le passage relatif aux accoppiatori : « Les vingt citoyens élus accop- <i ;;/«^o/7 resteront en fonctions pemlant un an. ils auront , durant la- <i dite annie, le pouvoir d'élire (iinOorsare) la Seigneurie, le gonfa- « lonier de justice et leur notaire. Et dès aujourd luii, en vertu de la « présente loi, le respectal)le l'rancesco di Martino dello Scarfa, main- ' tenant gonfalonier de justice, sera détinitivenient regardé comme <> l'un des cinq occo/;/;/V//o/i du quartier de Santa->Iaria->'o\ella , <' ainsi que comme secrétaire dans losélections (jui devront être faites, « et dont il sera question |)lus loin. En outre, il ne sera interdit à au- '- cun des vingt accoppiatori de devenir gonfalonier de justice.... » Cette loi, tirée d'un volume de Mélanges, est incomplète. Voir dans VArchivio dette Jîifonnog-oni « Registro di Varlamcn'o, a siano
liide, dans l'enivrement de sa joie, manifesta par de grands cris son assentimenl. C'est ainsi que fut élabli le nouveau gouvernement, qui s'appela le gouvernement des Vingt.
legyi del CouskjUo 3lagyiore (sic), 1452-97. » (Cl. 11, '}.', suivant l'ancienne classifical ion.) Rinuccini , dans ses Jîicordl storici , s'exprime ainsi : « Les Seigneurs vinrent sur la plate-forme (rinr/lueru) et y « tirent lire à haute voix une proposition qui, entre autres choses, « énonçait que, pour celte fois seulement, les Unit de Balte, au lieu << d'être tirés au sort, seraient choisis parmi les citoyens dont les « noms étaient dans les bourses ( a mano ), et que les éleclions aux " trois principales magistratures seraient faites, pour une année, par « les vingt accoppia/ori, également a mano. Les Di,x de la liberté et '( de la pair devaient être élus pour six mois. Quant aux Huit di '< (juurdia e Balia, actuellement en fondions, ils devaient être dé- << posés. » — Nardi nous donne h son tour les détails suivants : « Vingt « citoyens avaient été chargés de réformer la conslilulion , et avaient « été investis, en vertu de la loi faite par le Varlamento , des H pleins pouvoirs et de l'autorité absolue qui résidaient dans le « peuple llorentin tout entier. Ils avaient le droit, pendant une an- '( née, d'élire les principaux magistrats, c'est-à-dire les Seigneurs, « les Gonfaloniers des compagnies du peuple et les douze Buoni- « Uomini : ces différents magistrats occupaient ce qu'on appelait •< communément les trois offices principaux, et quand ils étaient « réunis tous ensemble, ils formaient le Collè(je. Les Vingt devaient « également nommer les Huit di guardia e Balia, ainsi que les Dijc « de la guerre^ appelés plus tard les Dix de la lifjerté et de la paix, « nom dun meilleur augure. » (T. I, p. GO). —Nous croyons utile d'expliquer ici les mots imborsare, ienere le borse serrate, tenere leborse aperte,(it autres locutions analogues qui se trouvent souvent dans les lois et chez les historiens. Au momentde l'élection des magistrats, on tenait généralement deux bourses, lune pour les magistratures les plus élevées, l'autre |Hjur les magistratures inférieures. On mettait «lans les bourses les noms de tous les citoyens que le sci-utin gén.ial ( squiftinio) appelait à siéger connue magistrats ; et l'on disait alors que ces noms étaient imborsati ou sqnitfinafi. L'élection générale l)ouvail avoir lieu pour six mois, pour un an, ou même pour un tenqis plus long, mais les élus ne devaient pas siéger pendant tout ce temps. Quand les fonctions dos magislrats en charge expiraient, on tirait
Dans les temps anciens, le gouvernement de la République florentine se composait de huit prieurs et d'un gonfalonier de justice, qui, à eux tous, formaient la suprême magistrature ou la Seigneurie, et étaient renouvelés tous les deux mois. Plus tard, les seize gonfaloniers des conqjofj nies, sous le commandement desquels on avait coutume de réunir jadis le peuple armé, eurent presque pour unique emploi de servir d'assesseurs à la Seigneurie. Il en fut de même des douze Buo?u Uomini. Les Gonfaloniers des compagnies, les Buoni (Jotnini et la Seigneurie formaient le Collège et constituaient l'ensemble des grands fonctionnaires de l'État. Venaient ensuite les Dix de la guerre, élus tous les six mois; les Huit^ qui statuaient principalement sur les délits criminels et politiques et qui étaient élus de quatre en quatre mois; enfin, les deux Conseils de la Commune et du Peuple. L'origine de ces conseils remontait à l'époque où la ville se trouvait divisée en deux partis: le peuple proprement dit; les puissants, qui s'attribuaient plus particulièrement le droit de constituer la Commune. A ces conseils était confiée la mission de voter les lois et d'élire les magistrats, ce qui était alors regardé comme la prérogative la plus importante du gouvernement (I). Quand les Médicis com-
(Vordinaire au sort los noms renfermés dans les bourses : cela s'appelait tencre le Lorse sct/y//c (tenir les bourses fermées) ; mais si, ap:ès l'éleclion générale, on avail obtenu l'autorisation de désigner arbitrairement les magistrats, c'est-à-dire de tenir les bourses ouvertes ( fciicre le horsë apeiie ou le borsea mono), cela signifiait (|u'on pourlait choisir à son gré les noms dans les bourses, sans recourir à la voie du soit.
(I) Pour compléler ces détails s.ir le gouverne nenl de la Répub'i que (lorentino, vo'r Giannolti , le t. II des œuvre.s iné(U!eà de Guicliar-
mencèreiil à dominer, ils détruisirent les distinctions entre les citoyens et les rendirent tous égaux sous leur tyrannie. Les deux Conseils de la Commune et du Peu- ])Ie n'avaient donc plus aucune raison d'être. Ils continuèrent cependant à s'assembler pour la forme, les Médicis ayant observé que le peuple tenait plus au nom de la liberté qu'à la liberté môme. Laurent le Magnifique s'attacba à cette politique et voulut que les réunions des Conseils de la Commune et du Peuple eussent toujours lieu; mais, en môme temps , il créa un nouveau conseil qu'il appela Conseil des Soixante-Dix, et qu'il composa entièrement de ses créatures. Il lui transféra toute l'autorité des anciens conseils et spécialement l'élection des magistrats, grâce à laquelle il comptait avoir facilement la direction absolue des affaires de la République (I).
Apres l'expulsion des Médicis, lorsque le Parlamento fut convoqué, on laissa intactes les anciennes magistratures; on supprima seulement le Conseil des Soixante- Dix, dont toutes les attributionsfurent dévolues aux vingt Accoppialori. On se bornait donc à changer le nom d'une institution et à substituer de nouveaux magistrats aux anciens, sansmodifier d'une manière sensible la forme du gouvernement. Le peuple croyait, comme l'avaient cru les Médicis et comme tout le monde se l'imaginait alors ,
<1in, Ips Histoires de Villani, d'Aminiialo, etc. , cl surtout les Statuts el les Décrets originaux, qui seuls peuvent faire connaîlre exactement cette matière très-peu étudiée.
(1) Le marquis Gino Capponi a |)ublié la loi par laquelle Laurent le Magnifique institua ce conseil , et il a fait comprendre, au moyen de judicieuses ol^servalions, toute l'importance de cette innovation tyrannique. Voir VArchivio Storico, t. I.
que quiconque aurait en main l'élection de la Seigneurie serait maître absolu de Florence. ïl est vrai que les magistrats avaient des fonctions très-mal définies, de sorte que chacun d'eux pensait être tout-puissant; mais, en réalité, c'était la Seigneurie qui exerçait le pouvoir souverain. Elle avait l'administration de l'État; elle jugeait les procès; elle disposait, par ses condamnations, de la fortune et môme de la vie des citoyens; elle envoyait quelquefois des ambassadeurs et déclarait la guerre ; elle faisait des lois nouvelles : en somme, les Statuts lui accordaient les plus larges prérogatives, et celles que les Statuts ne lui accordaient pas, elle pouvait les obtenir par des moyens extraordinaires (1). Le seul frein imposé k cette puissance illimitée consistait dans le'renouvellement des membres de la Seigneurie tous les deux mois : aussi attachait-on moins d'importance à faire partie de la Seigneurie qu'à posséder le droit de la nommer ; car les citoyens qui siégeaient dans cette assemblée renonçaient forcément au bout de deux mois à toute autorité, tandis que leurs électeurs exerçaient indéfiniment, ou pour un grand nombre d'années, une influence décisive sur toutes les affaires (2). Cette influence, Laurent le Magnifique avait su l'acquérir en instituant le Conseil des Soixante-dix : personne ne doutait que le peuple n'arrivAt au môme résultat grâce aux vingt Accoppiatori.
Les faits, cependant, démentirent bientôtles prévisions. La République était entre les mains des Ace?o/>//eV/yoW, mais
(1) Guicbardin, dans son Ilegtjimcnfo di Firenzc, traite adinirahN mont co sujet. Voir j». 282 et suiv.
(2) Guicliardin, ibid. ; Giannotti, Drlla liepnhbltcn Fioreniinn.
la machine de l'Elat ne marchait pas. Malgré l'étendue de leurs pouvoirs, les "Vingt demeuraient impuissants. Si les Médicis, les Albizzi ou d'autres personnages considérables avaient gouverné la ville suivant leur fantaisie, c'est à leurs richesses , au prestige de leur nom, à la multitude de leurs amis qu'ils avaient dû leur succès; mais que pouvaient faire vingt citoyens , divisés d'opinion, de caractère, et dont un grand nombre étaient complètement inexpérimentés sous le rapport de la politique? En dépit de leur autorité, ils ne montrèrent qu'inertie et incapacité. Leur faiblesse avait surtout pour cause la difficulté qu'ils trouvaient à se mettre d'accord. On en eut bientôt la preuve, lorsqu'ils s'occupèrent de l'élection du gonfalonier; le même nom ne put réunir plus de trois voix, elles Accoppiatori furent forcés d'adopter celui qui avait obtenu le plus de suffrages , quoique le nombre de ces suffrages fût inférieur au chiffre fixé par la loi (1).
C'est ainsi que l'ancien usage des Parlamenll engendrait immédiatement les anciens désordres. Aussi le nouveau gouvernement n'était pas encore inauguré que déjà tout le monde pensait à le changer. Chacun voyait que c'était une illusion d'espérer rendre \\ vie à la République en laissant intactes ces vieilles institutions dont la sève affaiblie s'était épuisée pendant le règne énervant des Médicis; chacun voyait qu'on avait remis un cadavre entre les mains des Accoppiatorf, et que ceuxci tenteraient en vain de le ressusciter. On songeait donc à transformer complètement la constitution; mais, plus
{\)^?ivi\\. Storia di Firenze. — Ce fut Filippo Corbizzi qui devint alors gonfalonier de justice. {Sole Ou trad.)
le besoin d'une nouvelle organisation se faisait sentir, plus les mesures propres à la réaliser semblaient difliriles à trouver et à prendre; de tous les côtés surgissaient des obstacles inattendus.
La révolte de Pise acquérait une gravité chaque jour croissante. Le péril avait rétabli la concorde dans celte cité; un gouvernement s'y était rapidement constitué; on rassemblait des hommes, des armes, de l'argent; les citoyens témoignaient le zèle le plus ardent pour l'indépendance et la liberté. Quant au reste du territoire toscan, la soumission y était fort ébranlée. Les villes d'Arezzo et de Montepulciano, encouragées par l'exemple de Pise, par les conseils et les secours pécuniaires de Sienne, se soulevèrent bientôt aussi; d'autres bourgs ou d'autres villes s'apprêtèrentà les imiter. Florence avait donc un pressant besoin d'argent pour soutenir trois guerres et pour livrer les sommes promises au roi de France , qui en demandait le payementanticipe.il fallait enrôler des soldats, faire des levées dans la campagne , trouver dès capitaines, imposer des charges nouvelles et plus lourdes à un peuple déjà accablé d'impôts. Un gouvernement fort aurait eu peine à sortir d'une pareille situation, et le gouvernement récemment établi montrait tant de mollesse et d'irrésolution qu'on en éait réduit à désirer sa chute.
La merveilleuse aptitude à élaborer de nouvelles lois et de nouvelles institutions avait d'ailleurs, pendant les soixante dernières années, disj)aru chez les Florentins. Se trouvant tout d'un coup libres et maîtres d'eux-mêmes, ils tombèrent dans une sorte de désarroi et de confusion. Il n'y avait plus dans la société, comme au temps des Albizzi, une arislocralie qui \)ù\
prendre en main Ja direction de la chose publique. Les citoyens riches n'avaient pas connu sous les Médicis d'autre privilège que celui de la fortune; ils avaient bien obtenu par faveur quelques emplois , mais ils n'avaient acquis ni expérience, ni sens pratique, ni goût pour les affaires de l'État. Le menu peuple aussi était absolument désorganisé. Les anciennes assemblées des corporations {Capitudini dclle arti) , qui avaient été tout à la fois le centre de la vie industrielle et de la vie publique, la source d'immenses richesses employées à secourir la pairie dans ses guerres longues et difficiles, l'arène politique où s'étaient formés jadis tant de braves artisans aussi aptes à conseiller sagement la république que courageux à la servir, ces anciennes assemblées n'existaient plus que de nom ; le peuple vivait sans cohésion, sans liens d'aucune sorte. L'organisation d'un nouveau gouvernement était donc très-difficile, non-seulement parce que la guerre épuisait la ville et que les institutions traditionnelles avaient perdu leur vitalité, comme les citoyens avaient perdu leur discernement politique, mais parce que la condition du peuple avait été tellement modifiée, qu'aucune des anciennes formes républicaines ne pouvait lui convenir.
Le peuple manquait sans doute des dispositions les plus nécessaires pour passera un autre régime ; cependant, ce qui faisait surtout défaut, c'étaient les hommes capables de guider les Florentins dans la grave et laborieuse entreprise de choisir une constitution. Nous avons vu, il est vrai, FrancescoValori se mettre à la tête de la multitude furieuse pour renverser les Médicis; mais si Valori savait déployer sur la place publi-
que des qualités incomparables, il n'était pas homme à subjuguer les esprits dans le Palais, parce qu'il était incapable de réprimer l'impétuosité de ses passions. Quant à Piero Capponi, qui s'était rendu immortel par sa fermeté en présence du roi et des généraux français, il ne possédait pas non plus le calme et la patience qu'exigent les longues délibérations dans les conseils. Fallait-il rompre une discussion en mettant la main à répée, Piero Capponi était toujours prêt; mais soutenir une lutte d'arguments et raisonner pendant des heures entières , la robe sur les épaules et le chaperon sur la tête, était pour lui chose insupportable. Il se trouvait bien plus à l'aise sous la cuirasse, et bravait volontiers le soleil , la pluie , les balles ennemies. Aussi ne demandait-il qu'à être envoyé au camp de Pise pour donner à la guerre une vigoureuse impulsion.
Dans ce moment de crise , on ne savait donc vraiment en qui espérer, et l'on ne croyait guère que l'occasion susciterait des hommes nouveaux; car, pendant les soixante années qu'on venait de passer sous la tyrannie, personne n'avait reçu les mâles enseignements de la liberté, et chacun avait perdu cette pratique des affaires publiques qui est indispensable à quiconque veut reconstituer un peuple et lui donner un nouveau gouvernement. Mais comme à tous les maux il y a toujours quelques compensations naturelles, déjà, parmi les Florentins, commençait à surgir cette érole d'hommes politiques, qui plus tard produisitNicolas Machiavel, François Guichardin et Donato Giannotti, fortjeunes encore quand leiu' patrie redevenait libre. Ces généreux citoyens aimèrent si ardemment la liberté, qu'à partir du jour où ils ne purent plus discuter sans entraves dans les con-
seils, ils se mirent à disserter sur les dilTérents systèmes de gouvernement, et créèrent la science politique. Au début de leurs ouvrages , ils proclament que la plus grande félicité de l'homme sur la terre est de participer au gouvernement de son pays, et que si la tyrannie lui refuse ce suprême bonheur, il ne lui reste qu'à chercher sa consolation dans l'étude, en attendant des temps meilleurs et en rassemblant pour la postérité les leçons de l'expérience. Cependant, la naissance de celte science ne remédiait guère aux infirmités dont souffrait alors la République. Non-seulement aucun des hommes de cette école ne pouvait, grâce à l'éclat de sa i enommée, commander au peuple ; mais ces hommes , presque tous habitués aux méditations solitaires, peu exercés au maniement des affaires et inconnus à la multitude , n'étaient pas aptes h exercer une inlluence sérieuse pendant les époques troublées où le monde appartient à la force. Néanmoins, comme leurs idées devaient, au milieu de cette révolution, prendre un nouvel essor et se répandre peu à peu dans la multitude, il nous importe de les connaître.
L'étude de la politique se fonde aujourd'hui sur des principes généraux. On cherche la division la plus équitable des pouvoirs, la plus grande indépendance des magistrats, la plus complète hberté de l'individu. Alors, au contraire, la science des politiques italiens n'était qu'une analyse et une élude des passions humaines. Partant de cette seule idée que gouverner est pour l'homme le bonheur par excellence et le but souverain de ses désirs, ils arrivaient naturellement à conclure que tous devaient tendre à ce bonlieur, que tous voulaient a\oir la diiertion de leur patrie, que chacun
l)oiirsuivait son but aux dépens des autres. Ces principes rendaient , incessant le péril de la tyrannie, e1 , en fait, presque tous les gouvernements italiens étaient tombés entre les mains d'un despote. A celte demande : (c Quel est le meilleur gouvernement? » l'école des politiques italiens répondait : « C'est celui où ne pourra naître un tyran. » — « Et dans quel gouvernement ne pourra-t-il naître un tyran? » — « Dans celui qui sera disposé de manière à satisfaire les passions de toutes les classes de citoyens. » Chaque ville, ajoutait-on, lenfermera toujours à la fois un petit nombre d'hommes qui prétendent commander à tous, les grands {gli ottimaii] qui convoitent les honneurs, et enfin le peuple qui tient à la liberté (1). On recherchait donc une forme de gouvernement mixte, qui, contenant en lui-même les éléments divers et habilement fondus de la monarchie, de l'aristocratie et de la démocratie, pût contenter les aspirations des ambitieux, des grands et du peuple; on espérait, de cette fiçon, parvenir à une sûre liberté. Passant ensuite de la théorie î\ la pratique, le regard des politiques llorentins se tournait constamment vers Venise. De tous les gouvernements italiens, celui de Venise était le seul qui eût survécu à la ruine générale, le seul qui, grandissant en force, en puissance, en honneur, n'eût pas encore vu surgir un tyran. Aussi, le vdHi de Florence et de toutes les villes italiennes constituées jadis en république , était d'emprunter à Venise
(1) Celte tliéorie, exposée en détail i)ar Giannolli, forme la base et le fonileineiil de ses écrits politiques; elle se trouve dans Machiavel ainsi que dans Guiehardin ( Del Rpggimento di F'ircnzc ) et surtout dans les écrits et les discours des contemporains de Savonarole. (Voir le traité de Savonarole sur le Reggimcnto di F/roizc.)
sa conslilulion, qui semblait la meilleure forme de gouvernement. Quand on comparait la série interminable (les changements arrivés à Florence avec rélernelle et sévère tranquillité des lagunes vénitiennes, on ressentait pour ainsi dire la môme impression que nous éprouvons aujourd'hui en comparant la politique intérieure de la France avec celle de l'Angleterre. Mais le désir qu'avaient alors les Florentins de transporter chez eux les institutions de Venise rencontrait les mômes difficultés que les Français trouveraient à présent s'ils voulaient adopter la constitution anglaise. Dès les temps les plus reculés les Vénitiens] avaient eu une forte et puissante aristocratie, que Florence ne posséda jamais. Les Médicis avaient détruit dans cette ville jusqu'aux légères différences qui à l'origine distinguaient les diverses classes de citoyens; tout avait été tellement nivelé qu'on ne voyait de possible qu'une tyrannie absolue ou une liberté sans limites. Néanmoins , chacun s'efforçait de trouver le moyen d'introduire à Florence le gouvernement vénitien; quelques-uns voulaient en élargir les bases, d'autres prétendaient les restreindre; mais à cela seulement se bornait la diversité des opinions. Tels avaient été les raisonnements des politiques et tels étaient les discours qui se tenaient dans les rues , sous les portiques , partout enfin à Florence.
Toutefois, tant qu'on se bornait à des discussions sur la place publique , tant qu'on s'en tenait à des abstractions, tant que personne ne proposait aux magistrats une résolution pratique et ne ralliait k cette résolution la majorité du Conseil et surtout les vingt Accoppiatori^ dont le consentement était devenu presque indispensable pour opérer un changement, la République rcs-
semblait à un navire privé de pilole. Dans cet état de choses, tandis que les savants et les hommes d'action se tenaient à l'écart, les uns parce qu'ils manquaient d'expérience, les autres parce qu'ils ne possédaient point assez de clairvoyance ou d'habileté, une troisième catégorie de citoyens commençait à attirer l'attention : c'étaient les légistes, auxquels la fortune a coutume de remettre la direction des affaires publiques , toutes les fois qu'un peuple passe de la tyrannie à la liberté. Comme les légistes s'occupent sans cesse des matières les plus diverses , comme ils passent leur vie à étudier les lois, on croit aisément qu'ils ont celte pratique des hommes et ces connaissances spéciales qui sont si nécessaires lorsqu'il s'agit de constituer un nouveau gouvernement. Les tristes souvenirs du passé ne furent pas suffisants pour démontrer que les avocats n'ont jamais réussi à établir sur des bases durables la constitution politique d'aucune nation.
Quoi qu'il en soit, après beaucoup d'incertitudes et d'hésitations dans les conseils tenus au Palais, l'attention finit par se partager entre les opinions de Guidantonio Vespucci et celles do Paolo Antonio Soderini, tous deux jurisconsultes et portant tous deux le titre de docteur. Soderini appartenait au parti populaire, et, comme ambassadeur à Venise, il avaiteu pendant longtemps l'occasion d'observer mieux que personne la forme du gouvernement de cette ville. Il proposait donc d'abolir les deux Conseils de la commune et du peuple, et de les remplacer : 1° par un Grand-Conseil analogue au Grand-Conseil de Venise et où le peuple aurait, avec le pouvoir d'élire les magistrats, celui de voter les lois; 2'* par un Conseil plus restreint, qui serait Composé des
grands (o/fimati) ainsi que des hommes les plus expérimentés, et qui, à l'exemple du Conseil dei Pregati, délibérerait sur les choses dont la discussion ne peut avoir lieu en public. Soderini proposait, en outre, de supprimer immédiatement les Vingt, et de conserver sans aucun changement la Seigneurie, les Huit, les Dix, les Gonfaloniers de compagnie. Cette seconde partie du projet ne rencontrait aucune opposition; mais sur la création des Conseils, sur celle du Grand-Conseil en particulier, il y avait une profonde divergence de vues. Les Grands, soutenus par Vespucci, repoussaient avec énergie ces innovations. Vespucci discourut longuement contre l'incapacilé, contre les excès delà multitude. Après avoir rappelé toutes les scènes les plus tristes de l'histoire florentine, il fit remarquer que le Grand-Conseil à Venise était composé de gentilshommes et non d'hommes du peuple, quoique dans cette ville le peuple eût beaucoup plus de sérieux, de calme et de modération qu'à Florence, où les esprits sont plus déliés, les imaginations plus vives, les passions plus emportées. Aux arguments de Vespucci, on répondait que la qualité de citoyen à Florence équivalait à la qualité de gentilhomme à Venise, parce qu'à Florence la plèbe ne jouissait d'aucun droit politique. On ajoutait que, en l'absence d'une aristocratie comme celle de Venise, le pouvoir concentré entre les mains d'un petit nombre dégénérerait toujours en oligarchie tyrannique, et que, le peuple iiyant chassé les Médicis, il n'était pas juste d'exclure du gouvernement les citoyens qui avaient le plus contribué à reconquérir la liberté (1). L'opinion
(I) Lc> deux fameux discours de Soderini et de Vespucci sont rapportés dans la Storia ciel Gukciardini.
de Soderini était sans doute celle qui trouvait le plus de faveur auprès du peuple et auprès des hommes les plus éclairés. L'opinion de Yespucci prévalait au contraire dans les conseils du Palais. Là se cachaient encore les principaux partisans des Médicis, là se trouvaient les \\n^l Accoppiatori , qui, sur le point de perdre leur charge , souhaitaient que le nouveau gouvernement se formât de manière à leur rendre la direction principale des afftiires. Tous ces personnages ne pouvaient pourtant se dissimuler qu'un gouvernement oligarchique déplaisait beaucoup au peuple et à tous ceux qui n'y participaient pas, qu'il pouvait engendrer très-facilement de nouveaux désordres , qu'il aboutirait peutôlre à une liberté sans frein ou au retour violent des Médicis (1).
Les discussions sur les mesures proposées se poursuivaient sans résultat dans le palais public, où les Conseils siégeaient très-avant dans la nuit (2). Deux avocats, tiers de leur importance subitement acquise, s'étaient emparés des questions en litige, et le débat menaçait d'être interminable. On dissertait, on déclamait, on débitait des phrases, quand il aurait fallu agir, quand une guerre redoutable venait d'éclater, quand un grand nombre de villes appartenant au territoire florentin semblaient prêtes à se soulever, quand il était à craindre que le peuple entier, las de rester si longtemps incer-
(1) Telle est l'opinion de tous les historiens du temps et surtout do fiuichardin, dans son licgg'nnen/o dl fircnze et dans sa slortn inédit a di Firenze.
O.) « Ils discutaient très-longuement entre eux , siéseanl quelquefois jusqu'à dix ou onze heures du soir {vinquc orc di notie n soi ). > Bu ri a m ace h i, p. r.7.
laiu sur son avenir, ne prît les armes pour commellre quelque excès sanglant. Beaucoup de citoyens étaient donc épouvantés, beaucoup d'autres étaient tellement déconcertés qu'ils ne savaient ni que dire ni que faire. Si les savants n'avaient pu venir en aide au peuple parce que leurs doctrines étaient trop en dehors du monde réel, si les hommes d'action n'avaient pu rendre aucun service parce que la pratique et l'expérience de la liberté leur manquaient, les légistes étaient encore plus impuissants parce qu'ils ne possédaient alors, comme toujours, qu'une fausse science et qu'une fausse expérience. Il n'y avait que le bon sens, que le véritable amour du bien, que l'inébranlable et ardente volonté d'être utile, qui fussent capables de mettre un terme à la confusion générale. Et, certes la plus grande leçon que l'histoire puisse donner aux hommes est celle qui ressort de ces moments terribles, où le monde semble vouloir devenir la proie du plus hardi et où le chaos menace de recommencer sur la terre. Lorsque la science est vaine, lorsque la puissance est sans effet, lorsque les richesses et les honneurs ne servent plus à rien et que le courage lui-même est vaincu par l'audace effrénée de la plèbe, alors c'est la vertu, c'est l'énergie généreuse, c'est le saint amour du bien, qui seuls peuvent sauver un peuple. L'homme destiné à tirer les Florentins de leur déplorable situation était le frère Jérôme Savonarole. L'heure de la politique avait sonné pour lui; les circonstances l'entraînaient dans cette voie nouvelle avec une irrésistible puissance, malgré la ferme résolulion qu'il avait prise de se tenir à l'écart.
Dans la République florentine , on avait vu Irès-souvent mêlés à la politique des moines et même des saints,
comme la fameuse sainte Catherine de Sienne. Néanmoins, Savonarole était si complètement dominé par ses idées religieuses, qu'il n'était jamais sorti des questions relatives à l'Église. Le cours inévitable des événements avait beau être de nature à entraîner invinciblement toutes les volontés, le Fière avait beau remarquer que rincertiliide de la situation maintenait le peuple dans le désœuvrement et dans la misère , son cœur avait beau lui rappeler que la charité est au-dessus de toute règle, il n'en continuait pas moins à se raidir contre le courant qui l'emportait. Cependant, tandis qu'il prêchait sans cesse sur les mêmes sujets, de nouvelles idées, suscitées par le nouvel état de choses, commençaient à se glisser dans ses discours. « Renoncez au faste et à la vanité, disait-il; vendez les objets superflus et donnez-en le prix aux pauvreSo Citoyens, recueillons des aumônes, dans toutes les églises, pour les pauvres de la ville et de la campagne. Dépensez pour eux, du moins cette année, les revenus de l'Université de Pise (1); et si ce n'est point assez, mettons la main sur les vases sacrés et les vêtements sacerdotaux; je donnerai l'exemple moi-même. Mais, avant tout, faites un décret qui force i\ ouvrir les boutiques, et que l'on donne du travail à ce peuple qui erre à travers les rues dans l'oisiveté (2). » Parlant ensuite de l'Église, Savonarole annonça que le Seigneur voulait tout renouveler, et il fit un sermon où il répétait fréquemment ces paroles :
(I) L'Uniyersitf^, instituée par Laurent de Médicis se trouvait alors fermée à cause de la révolution de Pise; ses revenus pouvaient donc <>lro détournt'S de leur usage ordinaire. On n'aurait pu certainement en faire alors un meilleur emploi qu'en les donnant aux pauvres.
{2) Sermon Yll sur Aggéc.
Cantate Domino canticum novum, paroles qu'il expliquait ainsi aux Florentins : « Le Seigneur veut que vous renouveliez toutes choses , que vous détruisiez absolument le passé, qu'il ne reste rien des mauvaises coutumes, des mauvaises lois, du mauvais gouvernement. » Puis, comme s'il craignait d'avoir été trop loin, il ajoutait, en parlant encore de l'Église : « Nous vivons dans un temps où les actions doivent remplacer les paroles, où les sentiments vrais doivent être substitués aux vaines cérémonies. Le Seigneur a dit : J'étais affamé, et vous ne m'avez pas donné à manger; j'étais nu et vous ne m'avez pas vêtu. Il n'a pas dit : Vous ne m'avez pas construit une belle église ou un beau couvent. Il énonce seulement les œuvres de charité. C'est donc par la charité qu'il faut renouveler toutes choses (l). » Ainsi, dans ses premiers sermons sur Aggée, Savonarole se montrait encore hésitant et irrésolu.
A mesure, cependant, que l'agitation populaire augmentait, ce genre d'éloquence perdait de son efficacilé, et le prédicateur, presque involontairement, se transformait en orateur politique. Il voyait devant lui tout un peuple bouleversé, désolé, qui avait besoin d'aide et qui tournait vers lui seul des regards pleins de confiance. Tandis que son bon sens, son énergique volonté et sa passion sincère pour le bien lui montraient clairement la route à suivre, il remarquait l'inutilité de la science, l'inertie des hommes prudents, l'abattement presque général des Florentins. Devenu plus grand que lui-même, il croyait avoir la puissance nécessaire pour réconcilierles esprits, pour les diriger vers la religion et vers la liberté,
(I) Sermon VKI .vj/r Aqgèc.
pour communiquer à chacun son amour et son âme. « 0 Florence, s'écriait-il alors, je ne puis te dire tout ce que je sens en moi !.... Oh! si je pouvais le découvrir ma pensée tout entière, lu verrais que je suis comme un vase neuf et hien bouché, plein d'un moût qui fermenle de toutes parts sans pouvoir s'échapper (1). »
C'est le 12 décembre, troisième dimanche de l'avent, qu'il prononçait ces paroles, et le môme jour il abordait plus résolument la politique. Il commençait par développer la théorie suivante, alors très-répandue dans les écoles : a Le gouvernement d'un seul estle meilleur quand le prince est bon, et le pire de tous quand le prince est mauvais, parce que ce gouvernement est plus fort et permet d'agir avec plus d'unité pour le bien comme pour le mal, parce qu'il nous présente l'image du gouvernement de Dieu dans la nature , laquelle tend partout à l'unité (2). » Tel était le langage de l'école et tel était le début du sermon par lequel Savonarole prenait possession de la politique. Mais en avançant dans son discours, il abandonnait, grâce à son bon sens, le vieux formalisme. « Ces principes, continuait-il, doivent ce- ])endanletre adaptés à la nature du peuple auquel on veut les appliquer. Chez les peuples du Nord, qui ont beaucoup de force et peu d'esprit, et chez les peuples du Sud, qui
(1) Sormoii Mil sur Afjr/en.
(2) Cos idôes so tro.ivenl clairement exprimées dans le traité Dr Upgh.iinc pvincipu)ii ; elles étaient très-répandues parmi les polili- (pies llorentins, an temps de Savonarole. Ficin les avait adoptées et dans Guichaidin on en rencontre encore quel(|nes traces. (Voir son Dialoyo sul rc-jcj'nucntn di Fiirnze.) Savonarole leur a donné de plus f^ranils développemenis dans son Trnthilo eu en il rrggitnenta di Fironzp.
ont au conlraii'c beaucoup d'esprit et peu de foroe, le gouvernement d'un seul peut être quelquefois excellent. Mais en Italie et surtout à Florence, où abondent la force et l'intelligence, où règne la subtilité, où les âmes sont inquiètes, le gouvernement d'un homme dégénère nécessairement en tyrannie. Le seul gouvernement qui nous convienne est une république constituée sur de larges bases. Malheur à toi, Florence, si tu te donnes un chef qui puisse se mettre au-dessus des autres citoyens et les dominer I Ces chefs sont la, cause de tous les maux capables de ruiner une ville. Qui dit tyran dit homme de mauvaise vie, détestable enirc tous; le tyran est l'usurpateur des droits d'autrui, le destructeur de son âme et de l'àme du peuple. La première loi que tu aies à faire devra donc empêcher que personne ne puisse trouver à l'avenir le moyen de s'ériger en chef de la cité; autrement, tes fondations reposeront sur le sable. Ces hommes qui veulent régner sur leurs concitoyens et qui ne savent pas supporter l'égalité civile sont les pires de tous les hommes; ils cherchent la perte de leur âme et de l'âme du peuple (1). »
u 0 mon peuple! Tu sais que je n'ai jamais voulu m'immiscer dans les affaires de l'État; crois-tu que je m'en occuperais maintenant, si je ne voyais pas que cette intervention est nécessaire au salut des âmes? Tu refusais de croire, mais à présent tu vois que mes paroles se sont toutes réalisées , qu'elles ne procèdent pas de ma volonté , qu'elles viennent du Seigneur.
(1) Sermon XIII. Savoiiarolc avail déjà <lil iiiie pailie de ces i»ar()les dans d'autres serinons du nr.èinc avent, dans le huilièine, |)ar exemple.
Prêtez donc l'oreille à un homme qui ne cherche que votre salut. Purifiez votre àme, appliquez-vous au hien commun, oubliez les inlérels privés; et si dans ces dispositions vous reformez votre cité, elle sera plus glorieuse qu'elle n'a jamais été. Et toi, peuple de Florence, lu commenceras ainsi la réforme de toute l'Italie, et tu étendras tes ailes sur le monde entier, pour y porter la rénovation de tous les peuples. Rappelle-toi que le Seigneur a manifesté par des signes évidents qu'il veut tout transformer et que tu es le peuple élu pour inaugurer cette grande en (reprise, si toutefois tu observes les commandements de Celui qui t'appelle et t'invite à revenir vers la vie spirituelle. Ouvre, ô Seigneur, le cœur de ce peuple, afin qu'il comprenne les choses que tu as mises en moi, les révélations que tu m'as faites, les ordres que tu m'as donnés. »
« Votre réforme doit commencer par les choses spirituelles, Irès-supérieures aux choses matérielles, dont elles sont la règle et la vie ; tout le bien temporel doit servir au bien moral et religieux, dont il dépend. Et si vous avez entendu dire que fes États ne se fjouverncnt pas avec des Pater Poster (l), rappelez-vous que cette maxime est celle des tyrans, celle des ennemis de Dieu et du bien commun; qu'elle peut servir pour opprimer, non pour relever et affranchir la ville. 11 faut, au contraire, si vous désirez un bon gouvernement, que vous le rameniez à Dieu. Je ne voudrais certainement pas me mêler des affaires de l'État, s'il n'en était pas ainsi....
(1) C'était un inol lainjux de Coine 1 Ancien, qui avait encore coutume de (lire iiue iJcur au:ics de drup loiujc font un fi o m me de bien.
(Juaud donc vous aurez purifié votre unie, redresse vos intentions, condamne les jeux, la luxure , les blasphèmes, mettez la main au gouvernement, et faites-en d'abord une ébauche pour arriver plus tard aux détails et aux perfectionnements. Et cette première ébauche, modèle et substance du nouveau gouvernement, doit re- ])Oser sur ce principe : que tout emploi public ne pourra être accordé que par le peuple entier, à qui seul appartient le droit de créer les magistrats et de sanctionner les lois. La forme qui s'adapterait le mieux à cette ville est celle d'un Grand Conseil, analogue à celui de Venise. Je vous engage cependant à rassembler tout le peuple sous les seize gonfaloniers, pour que chacune des compagnies choisisse une forme de gouvernement. Parmi les seize décisions ainsi obtenues, que les gonfaloniers en désignent quatre et les portent à la Seigneurie, qui, après une prière solennelle, adoptera la meilleure. Vous pouvez tenir pour certain que le système choisi de cette façon par le peuple viendra de Dieu. Je crois que de ces délibérations sortira la constitution établie chez les Vénitiens. N'ayez aucune honte de l'imiter, car eux aussi l'ont reçue du Seigneur, source de tout ce qui est bon. Vous voyez que depuis l'installation de ce gouvernement à Venise aucune faction n'a pris naissance, aucune dissension ne s'est produite; nous sommes donc forcés d'admettre qu'il est conforme à la volonté de Dieu (i). »
Savonarole prononça ensuite quelques mots sur cer-
(1) Voir tout le seiinoii XI II. Dans les sermons précédents, Savonarole avait (It'jà dit (|uelq(ies mots de i)oliti(iuc; mais dans le XIIF il nloila direclenienl le sujet et en discuta minutieusement toutes les parties.
tailles mesures plus spéciales, mais non moins nécessaires à prendre promplement. L'une d'elles se rapportait à la réorganisation des impôts, qui, répartis avec mie injustice peu croyable, non-seulement écrasaient le menu peuple et provoquaient des plaintes universelles, mais laissaient l'État dans une continuelle détresse. Savonarole proposa en outre de pourvoir par l'élection à tous les emplois de quelque importance, tandis qu'on laisserait le sort décider des autres, afin d'encourager tout le monde et de donner à chacun l'espérance de participer au gouvernement. 11 termina son discours en recommandant des prières publiques et une réconciliation générale entre tous les citoyens de l'ancien et du nouveau gouvernement (1).
Dans les sermons prédécents, ces mêmes idées avaient commencé à se faire jour çà et là; mais à partir du i2 décembre Savonarole les présenta d'une manière suivie, avec un discernement qui étonna tous les auditeurs; car en considérant la vie et les études du Frère, personne ne s'était imaginé qu'il pût discuter si minutieusement les affaires de l'État. Ses sermons parurent si sages et si prudents, que la Seigneurie elle-même lui demanda conseil, soit à Saint-Marc, soit dans le Palais, où il ne refusa pas de parler plusieurs fois (2). Enfin, il voulut réunir dans la ca-
(1) Sermon XIII.
(2) IJurlamacchi. Violi , cité par Harsanli ( p. 86 ), s'expriino ainsi dans sa Xf journée : -< Pendant (ju'on examinait les conditions du « nouveau gouvernement, on pria Savonarole, ainsi que plusieurs au- « très religieux de Saint-Marc, de discuter la ({uestion et de donner « leur avis sur le meilleur gouvernenuMit , sur le gouvernement le plu- « appropiié à la ville et le plus favorable à la conservation de la libt^rlt « récennnent recouvrée. On adopta l'opinion du frère Jérôme, d après
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Ihédralc Ions les magistrats et le peuple, à l'exclusion des femmes et des enfants, et fit un sermon dans lequel il recommanda principalement les quatre points suivants :
i° La crainte de Dieu et la réforme des mœurs;
2*^ L'amour du gouvernement populaire et le sacrifice des intérêts privés au bien public;
3" Une amnistie générale : on absoudrait de toute faute les soutiens du gouvernement déchu, on leur remettrait môme les peines pécuniaires, et l'on userait d'indulgence envers tous les débiteurs de l'État;
4" L'institution d'un gouvernement fondé sur de larges hinesQ/overnouniversale) , et com])venanlious]es citoyens qui, d'après les anciennes lois de la ville, pouvaient exercer les droits politiques (1). Savonarole proposait l'établissement d'un Grand-Conseil dont celui des Vénitiens serait le type. Le Conseil de Venise était, selon le Frère, la meilleure forme de gouvernement, et devait seulement être un peu modifié d'après le caractère du peuple florentin (2).
« la(|uellelegouvenieineiil collectifdo tous les citoyens était piélérable, « pour maintenir en paix la ville et les citoyens, à celui d'un petit << nombre d'hommes ou d'un seul. Cette forme dcgouvernemenl fut « regardée comme la meilleure. »
(l) Nous verrons que le nombre des citoyens jouissant des droits IMili'iiques, loin d'être très-considérable, était très-limité.
{'i) Dans le XXIX*" sermon sur Job, Savonarole lui-même nous fait connaître la substance de ce sermon qui n'est pas imprimé. Nardi en parle aussi avec détail, et ajoute ces mots -. « On (-royail alors que cet « homme ne s'entendait guère à la vie active, mais qu'il avait une ap- « litude spéciale pour parler de la morale et surtout de la véritable « philosophie chrétienne. Si nos concitoyens avaient vraiment écoulé « sa doctrine , ils auraient été sans doute disposés à bien accueillir la « forme de tout gouvernement juste et saint. Du reste, tous les projets 1. 18
Alors que l'irrésolulion enchaînait tous les esprits, ces exhortations, adressées à la foule dans la chaire de Sainle- Marie-des-Fleurs par un moine dont les prophéties s'étaient réalisées, produisirent une impression profonde et firent triompher le parti populaire. Les historiens sont unanimes à reconnaître que sans ces sermons, les principes de Yespucci prévalant dans le Palais, il se serait formé un gouvernement aristocratique qui aurait amené de nouveaux désordres et de nouvelles révolulions (1). Mais quand la voix du Frère s'éleva en faveur
'< du Frère, rccominaridés plusieurs fois en chaire, (inircut par H\e " adoptés, après mille difficultés, ai)rès maintes conlradiclions. » Voir p. 58 -GO; Florence, 1857.
(1) " Celle opinion , qui lendait à une forme de gouvernement beau- « coup moins largo, aurait obtenu plus de succès dans les Conseils, donl « les membres n'étaient pas très-nombreux , si à la délibération des « hommes ne s'était mêlée l'autorité divine, i)ar la bouche de Jérôme « Savonarolede Ferrare, appartenant à l'ordre des frères prêcheurs, «< Celui-ci combattit ouvertement la constitution adoptée par \e Parti lamcnto ^ et afiirma que Dieu voulait qu'on organisât un gouverne- « mentabsolument populaire, de sorte qu un petit nond)re de citoyens « n'eussent pas le pouvoir d'attenter à la sécurité ou à la liberté des « autres Le respect d'un si grand nom s'ajoulant au désir <le la « majorilédes IMorentins, ceux qui pensaient autrement que le Frère " ne purent résistera l'entraînement général. » Guichardin, s/nria d'Ifa/ia, liv. 11, p. lGi-lC5, édit. de Rosini. Dans la Sforia d'I/alin, cependant, Guichardin n'osa jtas exi)rimer toute sa pensée sur Savonarole , parce qu'il écrivait à une époque où l'on était hostile à la mémoire du religieux. Dans la Storia hiecUia di F/rcnze, qu'il n'avait i)eut-étre pas l'intention de publier, on verra le très-grand cas (pi'il faisait du Frère comme homme politique. Guichardin y dit que Savonarole ne se bornait pas à exprimer sur la politique des idées générales, i)leines de profondeur, mais qu'il entrait dans les détails avec tant de sagacité, qu'il paraissait être né pour gouverner les Ktats et avoir consacré sa vie au maniement des allaircs publiques. I/historien ajoute que Savonarole, par sa hardiesse et sa modération, sauva le nouveau gouvernement du péril qui le menaçait dès le début.
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de 1.1 liberté, toute résistance devint impossible. Le peuple, qui n'avait pas su jusqu'alors à quel parti s'arrêter, et qui ignorait jusqu'au langage de la politique, crut désornriais voir clair sur tous les points; il voulait absolunaent, le Grand-Conseil à la façon vénitienne et le réclamait à grands cris dans les rues de la ville.
L'autorité divine que Savonarole mêlait à la politique avait d'ailleurs une puissance considérable à Florence, où toujours la République avait été sous la protection spéciale des saints, où toujours la religion et l'État s'étaient unis pour la défense de la liberté. On s'étonnait un peu, sans doute, d'entendre un moine parler en chaire de politique , mais il s'en fallait de beaucoup que cet étonnement diminuât le crédit de Savonarole. En lisant les historiens du temps , en lisant ce qu'ont dit plus tard Giannotti, Guichardin et Machiavel sur le gouvernement d'alors, on serait presque disposé à croire qu'il s'était produit un miracle à Florence ; car on voit un religieux, sans aucune expérience des choses du monde, parvenir à confondre les habiles, à sauver la patrie, à fonder une nouvelle république. Cependant , comme nous l'avons déjà remarqué, ce fait extraordinaire s'explique quand on réfléchit que, dans les moments solennels où la société tout entière menace de s'écrouler avec les institutions qui la soutiennent, il n'y a qu'une seule force capable de la sauver: la force virginale et ingénue qui est inbérente au caractère des hommes vraiment grands, c'est-à-dire le désir énergique et ardent du vrai, la ferme et tenace volonté du bien. Ces qualités, Savonarole les possédait au plus haut degré; elles formaient l'essence môme de sa généreuse nature. Quelle doctrine, dans les temps d'épreuve, fut jamais comparableà cette sagesse?
Quelle prudence eûtjamais pu revendiquer les triomphes et les conquêtes remportés par cet amour?
Et maintenant faudra-t-il défendre lefreligieux de s'être mêlé à la politique? Faudra-t-il répéter que Savonarole voulait la liberté pour mieux assurer le triomphe de la religion? Faudra-t-il invoquer l'exemple etl'autorité des ecclésiastiques et des moines qui en avaient fait autant? Nous dirons plutôt que Savonarole ne s'occupa pas , par choix, des questions politiques , et qu'il fut entraîné dans cette voie, comme nous l'avons fait observer, par la force des choses. Xous dirons aussi qu'il n'y a pas d'habit , pas de loi, pas de serment qui prévaiile contre les lois de la nature, contre le serment, que tout honnête homme a prêté dans son cœur, d'opérer le bien sous toutes les formes, en tout temps et dans toute condition.
Mais laissons de côté ces vaines discussions. Le premier pas était fait, et devait avoir des conséquences aussi graves qu'inévitables. Savonarole se trouvait tout à coup à la tele de la ville, et il fallait procéder rapidement à la formation du gouvernement, pour empêcher que les nombreux ennemis de la République ne reprissent le dessus. Déjà Pierre de Médicis s'était rendu à Naples et avait été très-bien accueilli au camp français par Charles VIII, qui portait si indignement le nom de Protecteur de la liberté florentine. Il y avait donc là un tyran tout prêta marcher contre Florence, au premier changement de fortune qui pourrait avoir lieu dans celte ville. Il était nécessaire de constituer en toute hàle le gouvernement populaire , d'y établir l'unité, de le faire universellement respecter,en un mot de le rendre fort et puissant, si l'on ne voulait pas être virtime d'une nouvelle tyran-
nie. Nous verrons avec quelle prudence et quelle sagacité Savonarole continua de conseiller toutes les lois fondamentales de rÉlat naissant, comuient son esprit anima et pénétra le peuple entier, comment chaque citoyen parut avoir subitement les mômes idées, parler le môme langage que Savonarole.