CHAPITRE \n
Formation de divers partis a Florence. Les jours de
FÊTE, Sa YONA ROLE prêche SUR LES PSAUMES; PENDANT LE CARÊME, ILCOMMENCE, PAR UNE SÉRIE DE SERMONS SUR JOB, LA RÉFORME GÉNÉRALE DES MŒURS, ET OBTIENT UN PRO- DIGIEUX SUCCÈS. Conversion de fra Benedetto.
Reprenant le fil de noire récit, nous revenons au commencement de l'année 1495, pour rechercher les germes des discordes civiles; invisibles encore, ils devaient se développer plus tard et donner de nouveau naissance aux factions. Mais alors on eût dit qu'une seule opinion régnait à Florence et qu'il n'existait dans cette ville qu'un seul parti : celui de Savonarole ou des Frateschi. Cependant, si l'on avait regardé de plus près, on aurait aperçu déjà, parmi les Florentins , des nuances d'opinion très-différentes. Certains citoyens, quoique attachés au gouvernement populaire, n'avaient aucune sympathie pour les moines en général et pour Savonarole en particulier. Ils étaient peu nombreux et peu unis. Comme ils voyaient que le Frère conduisait les affaires dans le sens de la liberté, ils votaient généralement en sa faveur et en faveur de ses partisans. Ce caractère presque inoffensif leur valut le surnom de JBianchi [Blancs) j tandis que le surnom de Bigi [Gris) fut donné à un groupe de citoyens plus nombreux, plus unis
et beaucoup plus dangereux. Ceux-ci étaient dévoués aux Médicis. Ayant profité de l'amnistie générale due à l'intervention de Savonarole, ils feignaient d'être favorables au Prieur de Saint-Marc et soutenaient en paroles la nouvelle constitution ; mais ils tenaient entre eux des assemblées clandestines et étaient en correspondance continuelle avec Pierre de Médicis, dont ils désiraient ardemment le retour (1). Bien que ces manœuvres secrètes ne dussent pas tarder à paraître au grand jour, elles restèrent d'abord cachées. Les Bigi étaient d'autant plus à redouter qu'ils agissaient sourdement ; ils mettaient à profit la générosité de Savonarole à leur égard, et la bonne foi candide de ses adhérents, pour bouleverser plus facilement leur patrie. Les hommes du peuple, encore émus des sermons de Jérôme, heureux du pardon qu'ils avaient accordé et de la liberté qu'ils avaient obtenue, ne songeaient pas même à ces manèges ténébreux , à ces trames perfides. Quand, du haut de la chaire, Savonarole les avertissait de se tenir sur leurs gardes, « à cause des gens qui travaillaient contre la liberté et qui cherchaient à rétablir le despotisme, )) ces bons Florentins pensaient que le fougueux dominicain tombait dans l'ex.-^gération par excès de zèle pour le bien commun, et ils répétaient qu'i\ Florence les Médicis n'avaient plus d'amis.
. Le parti populaire fixait ses regards sur d'autres ennemis, qui ne se cachaient point, sur les partisans du gouvernement aristocratique, qui, nous l'avons vu, combattirent dès le principe la nouvelle constitution. Ces hom-
(1) Les hommes de ce parti furent appelés Bigi à cause de leur conduite équivoque et ténébreu^^e. [Sole du trad.)
mes appartenaient à de riches familles , et la plupart d'entre eux, ayant été employés par les Médicis dans les affaires publiques, possédaient en politique une grande oxpcrience. Us entretenaient d'importantes relations avec les principaux personnages de la cour de Rome , et, par l'intermédiaire d'amis influents, ils surexcitaient au profit de leur cause la haine de Louis le More, duc de Milan, contre la République et contre Pierre de Médicis. Ils auraient voulu saisir le pouvoir et fonder une espèce de république aristocratique, comme au temps des Albizzi. Aussi délestaient-ils les Médicis, qui, loin d'imiter à leur égard la générosité de Savonarole, n'auraient pas manqué, le cas échéant, de leur infliger la peine de l'exil, de la confiscation et môme de la mort, lis ne détestaient pas moins tous les amis du gouvernement populaire ; mais contre Savonarole, qu'ils regardaient comme l'unique auteur de leur défaite, et contre ses partisans, que, par mépris, ils appelaient Piagnoni (1), leur fureur ne connaissait pas de bornes; pour ce motif, ilsfurent surnommés les. 4.n'a^>^/a^/, c'est-à-dire les enragés (2). En eux revivait cet ancien et turbulent esprit de parti qui semblait être naturel à la population florentine et que Savonarole seul avait su contenir. Le souvenir de leur impuissance augmentait leur animo^ité contre le Frère. Ils auraient volontiers hasardé qucl-
(1) <' Pleureurs. » Ce surnom leur fut donné parce quils se lanienlaient continuellement sur les malheurs et la corruption de leur siècle. ( ISotc du trad. )
[2} Ces mêmes noms eurent plus tard, au temps du siège de Florence (1527-30) une sifinification différente. Les Piagnoni ti\(ts Arrabb'aii devinrent alors les partisans du gouvernement populaire ; mais le second nom désigna surtout les plus ardents défenseurs de ce gouvernement.
qu'audacieux coup de main, s'ils ne s'étaient pas trouvés trop faibles et trop peu nombreux encore. Le triomphe de la nouvelle constitution avait beaucoup aggravé leur situation. Ils ne pouvaient combattre le gouvernement populaire, car ils auraient eu contre eux non-seulement les Bianchi et les Piagnoni, mais surtout les BUji, qui n'ignoraient pas que si les Arrahhiati l'emportaient il faudrait renoncer à toute espérance et à tout pardon (1). Dans un tel état de choses, les Arrabhiati résolurent de se montrer bienveillants ou du moins tolérants envers le gouvernement populaire et de concentrer toute leur haine sur Savonarole, qui en était à leurs yeux Pâme et l'appui principal. Ils cherchaient donc incessamment à ridiculiser ses visions et ses prophéties; ils disaient qu'un moine ne doit pas s'occuper de politique, et traitaient de scandales abominables ses accusations contre la cour d^ Rome. Par cette tactique, ils espéraient détacher de Jérôme et de ses partisans les Bianchi et les Bigi, et, en attaquant un seul homme, se frayer la voie pour attaquer tout un parti (2).
(1) « Quiconque aimait le gouverneniont démocratique désirait qu'il « fût établi et soutenu par Savonarole. Les partisans de l'ancienne do- « mination des Médicis prêtaient volontiers aussi leur concours au « nouveau gouvernement pour se garantir contre le désir de vengeance « que nourrissaient leurs adversaires, car ils savaient bien qu'ils se- « raient exposés à des périls beaucoup plus grands sous le gouverne- « ment aristocratique si, par malheur pour notre cité, un pareil gou- « vernement pouvait s'installer de nouveau. >. Nardi , Storia di Firenze, éiliz. Arbib, p. CG. Voir dans Razzi l'analyse des Giornatc de Violi. (Cod. Riccardi 2012. )
(2) <c Parmi tous les citoyens, et particulièrement entre les grands et « le peuple , il y avait beaucoup de dissentiments et de discordes -, mais « de part et d'autre on dissimulait les causes de ces divisions. On
Les hostilités conlre Savonarole commencèrent dès le début de Tannée 1495. Quand les vingt Accoppiatori , longtemps en désaccord (1), eurent enfin élu comme gonfalonier messire Filippo Corbizzi, homme incapable de gouverner, peu favorable au peuple et surtout à Savonarole (2), les Arrabbiati s'entendirent avec ce personnage et trouvèrent en lui un docile instrument pour l'exécution de leurs desseins (3). Un jour, Corbizzi convoqua dans le Palais, contrairement à tous les usages, un conseil de théologiens ; il y appela non-seulement des docteurs, des abbés et des prieurs, des chanoines de Saint-Laurent et de la cathédrale, mais aussi Marsile Ficin, qui était partisan des Médicis, quoique admirateur de Savonarole (4). Dès que les membres du Con-
« commençait cependant à combattre plus ouvertement Savonarole , •< parce que ses prophéties suscitaient une grande diversité d'opinions. « On croyait pouvoir discuter librement sur sa crédulité, tandis qu'on « se serait gardé de ne pas trouver ou de ne pas faire croire qu'on « ti ouvait le gouvernement populaire préférable à tout autre. » ( Nardi, p. 6â. ) II dit encore dans un autre passage : « La plupart des principaux « citoyens, contraires à cette forme de gouvernement, dissimulaient le « motif de leur mécontentement ( comme nous l'avons indiqué plus '( haut) , mais ils combattaient sous main Fra Girolamo, parce que le « Frère avait été le soutien principal de la nouvelle constitution. >) Idem , p. 88. Voir aussi Yioli.
(1) Fatigués de multiplier les scrutins sans arrivera une majorité absolue, les Vingt se décidèrent à nommer gonfalonier le candidat qui réunirait le plus de suffrages. Fihi)po Corbizzi, en obtenant trois voix, eut la majorité relativ.e. ( ^'otc du Irad. )
(2) Nardi^ p. 82; Ammirato, Storia di Firenze, livre xxvi.
(3) Burlamacchi, p. 69 et suiv.
CO Burlamacchi, idem. Voici comment Ficin parlait de Savonarole et de ses prédictions -. « Nonne, propter muKa delicta, postremum huic « urbi, hoc autumno (septembre et octobre 149'i), exitium imminebat, « nuUa prorsus liominum virtute vitandum ? Non divina clcmentia, Flo- (. rentinis ind-ulgentissima , integro ante hune autumnum quadriennio,
seil furent réunis, le gonfalonier déclara qu'il voulait intenter une accusation contre Savonarole, parce que ce religieux s'immisçait dans les affaires de l'Étal. Presque aussitôt, le Prieur de Saint-Marc, ignorant ce qui se passait, entra accompagné de son fidèle fra Domenico da Pescia. Il avait à peine franchi le seuil de la salle, qu'il sévit apostrophé par tous ces théologiens qui, dans leur fureur, éclatèrent en imprécations. Le plus violent fut un dominicain de Santa- Maria-Novella. Il était renommé pour son érudition théologique. Tiès-petit de taille, impétueux et subtil dans ses argumentations, il avait reçu le surnom de Garofanino (petit clou de girofle ). Prenant pour texte ces paroles de l'apôtre : ISewo militans Deo, linplicat se negotiis secularibus, il fit un discours rempli d'invectives contre Savonarole. Quand les autres membres de l'assemblée eurent fini de parler, Jérôme se leva tranquillement, et dit : « En moi, se vérifie celte parole du Seigneur : Filii matris meœ pugnaverunt contra me; je vois avec douleur que mon plus cruel adversaire porte comme moi l'habit de saint Dominique.
<» nobis istud pronuntiavil per viriim sanctiniouia sapienliaque pnes- '< tantem , Ilieronymum ex ordine pnedicatorum , divinilus ad hoc " elecfum? ïNonne prasacjils monitisquc diiinis \^cr hune inipletis, « certissimum jamjam supra nostrumcaput imniinebat exitium, quod, '< nulhi prorsus virtute nostra, sed prœter spom niirabiliter vilavimus ? " .1 Domino factum est isfud, et est mirabilc in oculis nostris. Re- '< liquum est, oi)tiine mi Joliannes, ut deinceps sahilaribus tanti ^iri '< consiliis obscqucntes, non soluin ego atque tu, sed onincs eliam Flo- '« rentini Deo nobis cletnenlissimo grati simus, et publica voee clame- " mus : Confirma opus lioe, Deus, quod operatus es in nobis. » Lettre à Giovanni Cavalcanti, du 12 décembre iid'i. \o\\' Morsil/i Ficini Opéra ;BAle), tome II, p. 9G2.
Cet habit aurait dû lui rappeler que notre fondateur ne s'est pas peu occupé des choses de ce monde, et que de notre ordre est sortie une multitude de religieux et de saints qui se sont mêlés à la politique. La République florentine se souvient certainement du cardinal Latino , de saint Pierre-Martyr, de sainte Catherine de Sienne, de saint Antonino, qui ont tous appartenu à l'ordre de saint Dominique. Un religieux n'est pas coupable par cela seul qu'il s'occupe des affaires de ce monde , dans lequel Dieu nous a placés nous aussi ; mais il est coupable lorsqu'il s'en occupe sans se proposer un but supérieur aux intérêts terrestres, sans avoir en vue le bien de la religion. » Savonarole défia ensuite ses auditeurs de trouver un seul passage de la Bible défendant de favoriser un gouvernement libéral, lorsque ce gouvernement doit assurer le triomphe des bonnes mœurs et de la religion; et il finit par ces mots : v( La Bible vous apprendra plutôt qu'on ne doit pas traiter les questions religieuses dans les lieux profanes et que les discussions théologiques sont déplacées dans un palais. » L'assemblée resta tellement stupéfaite, en entendant ce discours, que personne ne trouva de réponse. Un membre cependant se leva, et s'écria avec emporteaient : « Eh bien! dis-nous clairement si les paroles viennent ou ne viennent pas de Dieu. » — « Ce que j'ai dit, je l'ai dit ouvertement, répliqua Savonarole ; maintenant je n'ai rien à ajouter ». — L'assemblée se sépara sans avoir pris aucune résolulion (1).
Après avoir vaincu et confondu ses adversaires, Sa-
(1) Buiiamacchi, p. 69 el siiiv.
vonarole continua ses prédications, s'efforçant de réconcilier les esprits , de calmer et d'éteindre les divisions. Tantôt il parlait sur la paix générale, tantôt il démontrait les avantages du Grand-Conseil. Dans son exaltation , il compara aux sept journées de la création les différentes phases traversées par le gouvernement qu*il avait institué (1). Une autre fois, il le compara aux hiérarchies des anges (2). a Poursuivez cette réforme, disait-il souvent , continuez de suivre la voie où vous vous êtes engagés, et vous serez bénis par le Seigneur. » A la fin de ses sermons sur Aggée, Jérôme déclara que le Seigneur voulait donner un nouveau chef à la ville de Florence. Il tint longtemps l'auditoire en suspens, et s'écria enfin : « Ce nouveau chef est Jésus-Christ; Il veut être votre roi! » Savonarole expliqua combien on serait heureux de n'avoir que Jésus-Chrisl pour chef, et décrivit la prospérité dont chacun jouirait sous la direction d'un tel guide. « 0 Florence, tu seras alors riche en biens temporels et spirituels ! Tu introduiras la réforme à Rome, dans l'Italie entière, et dans tous les pays. Tu étendras sur le monde les ailes de ta grandeur (3). »
Le Prieur de Saint-Marc termina au milieude l'enthousiasme indescriptible du peuple ses sermons de l'avent sur Aggée^ sermons où la politique et la religion se trouvent si étroitement et si étrangement mêlées, qu'ils resteront comme un monument éternel de l'histoire à cette époque et comme le témoignage des diverses passions qui agitèrent l'Ame de Savonarole. Dans sa der-
({) XVI il'' sermon sur Aggée.
(2) !<"■ sermon sur les psaumes.
(3; XXIP sermon 5»/' Aggée.
nière allocution, le Frère avait pris rongé du peuple et avait annoncé qu'il voulait se reposer. Son repos dura peu , car, au mois de janvier 1495, nous retrouvons en chaire l'ardent dominicain commençant les sermons sur f es psaumes. Pendant les fôles qui précédèrent le carême, il continua à commenter les psaumes. Nous possédons ainsi sept longs discours, presque semblables pour le sujet comme pour la forme aux sermons sur Aggée, mais où l'on aperçoit clairement les signes des discordes civiles et l'indice de la lutte que Savonarole soutenait déjà contre les Arrabbiati (1). « 0 ingrate Florence ! 0 peuple ingrat ! J'ai fait pour loi ce que je n'ai pas voulu faire pour mes frères , car j'ai toujours refusé de demander pour eux la moindre faveur aux princes de ce monde. Et maintenant, les services que je t'ai rendus excitent contre moi la jalousie des clercs et des laïques (2). »
(I) Prediche del Rev. P. Frate Hleronimo, faite sopra diversi Scilmie Scriilurein S. M. delFiore, cominciando il giorno délia Epifania e seguitando glï altri giorni festivi, raccolte per ser Lorenzo Violi, Firenze 1496, Bologna 1515. — Parmi ces sermons, lessepl premiers, comme nous l'avons déjà dit, font suite aux sermons sur Aggée;\e huitième est adressé à des religieuses et traite des vœux monastiques. Les dix-sept sermons suivants peuvent ôlre considérés comme la continuation du Carême sur Job. Ces sermons sont trèslongs et forment un gros volume, à la fin duquel se trouvent quelques sermons de fra Domenico da Pescia, dont nous parlerons plus lard. Plusieurs éditions des sermons que Savonarole prononçait les jours de fêle sont mutilées, celles de Venise par exemple ( 1517 et 1543). è (2) IV sermon sur les psaumes, prononcé le 11 janvier 1495 ( d'après la nouvelle manière de compter les jours de l'année). — A Florence et à Sienne, l'année commençait jadis le 25 mars, jour de l'Incarnation de Jésus-Christ. Dans le reste de Tllalie, l'année commençait le25 décembre, jour de la Nativité. En 1749 une loi fit commencer l'année, pour toute la Toscane , le T"^ janvier : ce souvenir est conservé par une inscription qu'abrite la Loggia dei Lanzi. ( Fsote du Irad.)
Parmi les sermons sur les psaumes, celui qui fut prononcé le 13 janvier mérite une attention particulière. Il a pour titre : Predica délia Rinnovazione (sermon sur le renouvellemenl). Prenant pour texte les fameuses paroles qu'il avait entendues durant ses visions : Ecce gladius Domini super terram cito et velociter, Savonarole exposait toutes ses idées sur la rénovation de l'humanité. Il disait d'abord que les événements futurs et contingents sont connus seulement de Dieu, que l'astrologie, qui prétend lire l'avenir dans les astres , est par conséquent mensongère, qu'elle est en contradiction avec les règles de la foi et avec les principes des sciences. Apres avoir longuement développé ces arguments contre l'astrologie, il arrivait à parler de la lumière prophétique : « Par une communication divine, elle fait connaître l'avenir, mais sans procurer à l'homme qu'elle éclaire la justification, comme on peut s'en convaincre par l'exemple de Balaam, à la fois pécheur et prophète ». Savonarole examine les différentes formes que peut revOlir la manifestation de l'avenir et aborde enfin ses propres visions : « Je les ai eues, dit-il, dès ma première jeunesse, mais je les révélai pour la première fois à Brescia. De là, je fus envoyé par le Seigneur à Florence, qui est le cœur de TItalic, pour commencer ainsi la réforme de toute Tltalie. »
Ces prémisses générales une fois posées, le Frère s'efforce de démontrer la nécessité du châtiment et de la rénovation. H énonce d'abord les raisons naturelles destinées à convaincre ses auditeurs : l'oppression des élus, l'obstination des pécheurs, le désir des bons, et ainsi de suite jusqu'à la dernière raison, qui est l'opinion universelle. «Vous le voyez, chacun semble annoncer le
châlimenl et la Iribulation. Vous le voyez, chacun trouve juste que nos innombrables iniquités soient punies. » Savonarole évoque ensuite le souvenir de l'abbé Joachim : «L'abbé Joachim, dit-il, a prédit aussi la rénovation pour le temps actuel. » Puis viennent une foule de paraboles ayant toutes pour but d'établir la grande probabilité du châtiment. Enlin, après avoir fait mille distinctions sur la diversité des visions, Jérôme raconte ses propres visions. Il s'arrête surtout à celle de l'épée qui s'approche de la terre, et à celle des deux croix différentes qu'il vit surgir au-dessus de Rome et au-dessus de Jérusalem. Personne ne pourrait dire avec quel accent, avec quelle ardeur il retraçait les fantômes de son imagination, avec quelle foi il les présentait comme des visions célestes. Quand il répétait les paroles qu'il avait entendu prononcer dans le ciel par des êtres invisibles, sa voix, prenant sous les arceaux du temple une gravité solennelle , semblait être la voix même de Dieu (1). Le peuple écoutait dans l'extase; il frémissait à la fois de terreur, d'étonnementet de plaisir. Tous les esprits étaient alors extrêmement avides de surnaturel ; l'auditoire et l'orateur échangeaient donc des regards presque magnétiques où il eût été impossible de distinguer clairement qui dominait et qui était dominé'. Savonarole et les Florentins s'exaltaient réciproquement et arrivaient à un état d'excitation fébrile aussi difficile à décrire qu'à comprendre.
(1) Voici quel(iues-unes de ces paroles : « Audile omnes habitatores « terrœ , hœc dicit Dominus : Ego Dominus loquor in zelo sancto meo. « Eccedies veniet et gladium meum evaginabo super vos. Converli- « mini, ergo, ad me antequam complealur furor meus. Tune enim, « angustia supervenienle, requiretis pacem et non invenielis. »
Mais pour démonlrer la nécessité du châliment, Savonarole ne se contentait pas de ces arguments; il appuyait sa thèse sur des raisons tirées de l'Ecriture sainte, tt Le prophète Daniel a dit que l'Antéchrist viendrait à Jérusalem pour y persécuter les chrétiens ; il faut, par conséquent, que les Turcs soient convertis. Or, comment pourront-ils être convertis, si TÉglise ne se réforme pas? D'après saint Mathieu, l'Évangile sera prêché dans le monde entier; cependant, qui est aujourd'hui capable d'évangéliser le monde? Où sont les bons prédicateurs et les bons pasteurs? » Savonarole continuait de cette façon et arrivait à la conclusion suivante : «Vous le voyez, l'Écriture et la révélation, la raison naturelle et l'opinion générale, tout vous annonce que le châtiment est proche. 0 Italie! ô princes! ô prélats de l'Église! La colère de Dieu plane sur vous, et il n'y a point de salut pour vous, si vous ne vous convertissez au Seigneur. 0 Florence ! ô Italie! c'est à cause de vos péchés que les adversités sont survenues. Faites pénitence, pendant que l'épée n'est pas sortie du fourreau, pendant qu'elle n'est pas encore ensanglantée; autrement, la puissance, la sagesse, la force ne vous seront d'aucun secours Maintenant, voici mes dernières paroles : je vous ai tout révélé, en produisant à l'appui de ces révélations les raisons divines et humaines ; je vous ai priés, je vous ai suppliés; je ne puis vous donner des ordres, parce que je suis pour vous un père et non un maître. Agissez donc, ô Florentins! Il ne me reste qu'à conjurer le Seigneur de vous éclairer (i). »
(1) Predica (/c'.Ya lilnncvazione. C'est le troisième des sermons sur les psaumes. 11 fut aussi imp iuK^. Sf'parément.
Ce sermon, immédiatement imprimé, fut répandu dans toute l'Italie par les amis et par les ennemis de Savonarole : les uns voulaient faire connaître son éloquence et propager sa doctrine; les autres voulaient montrer son audace, irriter contre lui les princes italiens et le souverain-pontife. Entre les mains des Arrabbiati, le sermon sur le renouvellement devint une arme puissante, et redoubla la colère d'Alexandre VI. Dès la fin du mois de décembre 1494, le pape avait enjoint à Savonarole d'aller prêcher à Lucques (1). Le Frère une fois éloigné, il n'y avait aucun de leurs projets que les Arrabbiati désespérassent d'exécuter avec l'appui d'une Seigneurie favorable à leur cause. Quant à Savonarole, il prit immédiatement la résolution de partir au temps fixé, afin de ne pas être une occasion de scandale. Cependant, il prononça encore quatre sermons. Dans le premier, il exhortait îe peuple à poursuivre avec constance la formation du nouveau gouvernement et conseillaitla charité, la paix, la concorde. Dans le second sermon, il exaltait l'importance de la simplicité et des bonnes mœurs, et engageait les Florentins à supprimer le superflu pour le distribuer aux pauvres. Il voulait que les moines prissent l'initiative, et que si le gouvernement obtenait du saintsiége l'autorisation nécessaire, le couvent de Saint-Marc fût des premiers à opérer le retranchement des choses inutiles. « Je n'ai jamais lu dans l'Évangile que Jésus- Christ ait recommandé les croix d'or et les pierres précieuses , mais j'y ai lu : j'ai eu soif, et lu ne m'as pas
(1) Nardi, Pitti, Yioli et d'autres racontent à plusieurs reprises que que les premiers brefs de Rome furent le résultat des intrigues ourdies par les Arrabbiati et par Louis le More.
donné à boire; j'ai eu faim, et lu ne m'as pas donné à manger. Si vous obtenez le consentement de Rome, je veux, pour ma pari, abandonner tout jusqu'à mon manteau (I). » Dans les deux derniers sermons (2), Savonarole prit congé du peuple, en disant qu'il était forcé de céder devant la haine : «[Je vais aller à Lucques, et de là je me rendrai peut-être ailleurs, suivant les ordres que l'on m'enverra; priez le Seigneur de m'aider à prêcher sa doctrine. Il y a parmi les Florentins beaucoup d'hommes qui voudraient me tuer; mais sachez que mon heure n'a pas encore sonné. Je pars, parce que je dois obéir et que je ne veux causer ici aucun scandale. Quant à vous, élus du Seigneur, persévérez dans la prière et dans la charité; ne craignez ni les peines, ni les tribulations qui poursuivent toujours les bons, mais demeurez fermes dans le bien. » Après avoir prononcé ces paroles, il descendit de la chaire, laissant ses amis profondément émus et découragés.
Cependant, si la Seigneurie, sous l'influence du gonfalonier Gorbizzi, se montrait hostile au Prieur de Saint- Marc, les Dix, au contraire, lui étaient très-dévoués. Se sentant soutenus par l'opinion populaire, ils écrivirent à Rome pour prier instammant le saint-père de permettre que Savonarole prêchât le carême à Florence, malgré l'ordre qui lui avait été donné de se rendre à Lucques (3). La ville entière était en proie à une vive
(1) V« sevmon sur les psauiiies.
(2) VI<= sermon ( prononcé le 20 janvier ) ; VII« sermon ( 25 janvier'.
(3) Le 8 janvier 1495, l'ambassadeur avait reçu deux Tavis suivant : A cotte lettre sera jointe une autre lettre pour sa Sainteté. >'ous y prions le pape de permettre (fue le frère Jérôme, de Ferrare, prieur de Saint-Marc, prêche à Florence le prochain carême, malgré Tordre
agitation depuis qu'elle avait appris le prochain départ du religieux; un grand nombre de citoyens regardaient déjà comme perdu le gouvernement populaire , et des lettres de toutes sortes arrivaient à Rome, sollicitant du pape la révocation de son arrêt. En réalité, Alexandre yi n'avait encore aucun motif sérieux de haïr Savonarole. Il ne connaissait que Vaguement les visions et les prédictions du Frère. Il savait alors peu de chose, et ne s'inquiétait nullement, des accusations formulées par Savonarole contre les mauvaises mœurs. D'ailleurs Charles Vlïï, bien disposé pour le Prieur de Saint-Marc et pour Florence, était arrivé au faîte de la prospérité dans le royaume de Naples, et le pape ne voulait pas provoquerTinimilié du roi de France. Toutes ces raisons décidèrent facilement Alexandre YI à satisfaire le désir des Florentins. Il révoqua le bref, et permit à Savonarole de prêcher le carême à Florence (I).
Ces faits, si insignifiants en apparence, produisirent sur
« qu'il a reçu d'aller prêcher à Lucques. Et afin que vous ne confon- (c diez pas les lettres, on lit dans le bas de celle qui est destinée au « saint-père : Pro Fr. Hieronijmo. Présentez-la aussitôt que pos- « sible, et lâchez d'obtenir que le pape adresse au frère Jérôme un '< bref qui le charge de prêcher ici cette année, comme il est dit dans « la lettre. » Archivio délie Riforniagion>, Lelterc del DiecL Meier a publié cette lettre, p. 80, note 2.
(l)*L'oidredonné parle pape à Savonarole (d'aller prêchera Lucques) « mécontenta vivement la plupart des Florentins. Tous les magistrats et « tous les hommes judicieux pensaient que les sermons du Frère sen raient très-ulilesà la réforme des mœurs, et contribueraient puissara- « ment à rapprocher les opinions divisées, à pacifier les esprits de ceux « qui au début de ce nouveau gouvernement étaient mal disposés. Ces « considérations décidèrent les nomlireux partisans de Savonarole et « surtout les Dix de la liberté et de la paix à réiuiir tous leurs efforts
pour que le pape révoquât son bref : cette faveur fut obtenue sans « grande difficulté. » ?îardi, p. 65.
l'esprit du Frère une impression qui ne s'effaça jamais, et qui donna un nouveau cours à ses idées (1). L'injonclion de prêcher loin de Florence lui semblait sans doute fort dure ; néanmoins, l'obéissance était à ses yeux un devoir sacré, et pour rien au monde il n'aurait voulu y faillir. Mais que penser d'un pape qui tenait assez peu à ses brefs pour les publier et les annuler à la prière du dernier solliciteur? Il devenait désormais évident que le bref avait été envoyé uniquement afin de complaire aux ennemis de Jérôme, à ces mêmes ennemis qui avaient déjà commencé à lui tendre toutes sortes d'embûches. Quelle autorité pouvaient donc avoir auprès de Savonarole les brefs de la cour romaine, quand le pape revenait si légèrement sur un arrêt d'une telle gravité? Savonarole aurait-il cru devoir obéir s'il avait connu dès le principe la versatilité du souverain-pontife (2)? Ce qui est certain, c'est qu'alors il chassa les idées de révolte'comme d'importunestentations etse mit immédiatement à prêcher le carême. Il prit pour sujet le livre de Job, par allusion à la patience qu'il avait besoin de montrer, et il s'abstint, autant qu'il put, de parler des affaires publiques, ne voulant fournir aucun nouveau prétexte aux attaques de ses ennemis. Il y avait à opérer une réforme non moins utile, non moins nécessaire que la réforme politique , c'était la réforme des mœurs; Savonarole y con-
(1) Plus tard, Savonarole parla lui-môme de ces impressions dans plusieurs sermons.
(2) Nous ne voyons pas en quoi Savonarole , s'il avait été tenté dès lors de désobéir au pape, eût été excusable dans sa désobéissance. La nouvelle décision du souverain-pontife devait, sinon désarmer Savonarole, du moins le porter à la conciliation. C'est ce que pensa le Frère, car durant le carême de 1495 il s'abstint de toute question irritante et s'occupa seulement de la réforme des moeurs, {^ote du irad.)
sacra, dans les sermons sur Job, toutes les forces de son esprit. Ces sermons nous sont parvenus avec moins d'imperfections que les sermons sur rArche.'de Noé. Ils furent cependant recueillis incomplètement par un auditeur qui nous avertij sans cesse que l'émotion lui faisait tomber la plume des mains. Plus tard, ils furent traduits en latin, puis retraduits en italien. C'est sous cette dernière forme qu'on les publia pour la première fois (1).
La vertu, l'union et la concorde entre les citoyens sont les sujets principaux du carême de 1495. Savonarole établit, dès le début, que tous les hommes peuvent être sauvés, pourvu qu'ils veuillent sincèrement vivre dans"; le bien : « Il n'y a aucune excuse, ô mes frères! La droiture nous rapproche du Seigneur, et l'Évangile vient en aide à notre faiblesse (2). » A la fin, comme au commencement de chaque sermon, le Frère exhorte les Florentins à réformer leurs mœurs. Parle-t-il de l'amitié, il conclut, après en avoir examiné les différentes sortes et les différents degrés, que « la seule amitié digne de ce nom, la seule vraiment ferme et durable, est celle qui est fondée sur la mise en pratique des préceptes moraux, sur l'honnêteté, sur l'amour du devoir (3). » Cherche-t-il à définir l'essence de la liberté, il arrive à la même conclusion : « Dieu est essentiellement libre, et l'homme juste est libre à cause de sa ressemblance avec Dieu. La vraie, la seule liberté consiste à vouloir le bien. Il te semble que le bon religieux n'est pas libre parce qu'il a soumis sa volonté à celle d'autrui; mais il
(1) Venise, 1545.
(2) W sermon sur Job.
(3) 111* sermon.
a une plus grande liberté que les hommes vivant dans le monde, parce qu'il veut précisément ce qu'on lui commande. Est-ce qu'on est libre quand on est dominé par les passions? — Et maintenant, pour revenir à notre sujet : Florence, désires-tu la liberté? Citoyens, désirezvous être libres? Aimez Dieu par-dessus tout, aimez votre prochain, aimez-vous les uns les autres, aimez l'intérêt général ; si vous ressentez cet amour, si vous réalisez cette union entre vous, vous posséderez la vraie liberté (1). »
L'autre sujet sur lequel Savonarole revient sans cesse est, comme nous l'avons déjà dit, l'union, la concorde entre les citoyens. « Florence, je te déclare que tu dois « être unie si tu veux être délivrée de tes maux. Et si (( tu dis : ce Ohl nous sommes unis; » tu mens. Je le « répète, si tu prétends que l'union règne parmi les (c citoyens, tu mens; pour la seconde et pour la troi- (( sième fois, tu mens... Si tu étais unie, tu aurais déjà
« obtenu ce que je t'avais promis Soyez donc unis.
(c Si vous voulez posséder la force et la sagesse qui « viennent de Dieu, il faut que la matière destinée à re- « cevoir ces dons soit bien préparée. Or, la préparation « consiste dans l'union , et cette union lu ne l'as pas, ô (( Florence! Où est l'union, là est Dieu; ouest Dieu, là est « la force par excellence, là est le bien absolu (2).» Savonarole met continuellement ces mêmes paroles dans la bouche du Seigneur et les fait adresser par lui aupeuple florentin. On dirait que, s'étant abstenu de politique par prudence, il retombait alors, avec un abandon d'autant
(1) XIV sermon.
(2) XIIP sermon.
plus complet, dans ses visions. Il y a un sermon entier sur la lumière prophétique (1). Ailleurs, le Frère partage le monde en deux camps, celui des méchants sous les ordres du diable, et celui des bons sous les ordres de Jésus-Christ. Il propose aux élus de conclure une alliance avec le Christ, et s'offre comme ambassadeur auprès de lui. Les sermons suivants rendent compte des conférences qu'il a eues pendant cette étrange ambassade avec la Vierge et avec Jésus-Christ. Mais ces dialogues ont, eux aussi, pour sujet principal l'union et les bonnes mœurs. « Regarde les choses de la nature, dit Jésus à Savonarole; elles se rattachent graduellement h une seule qui est la plus parfaite entre toutes. Les mouvements des objets matériels sont tous subordonnés au mouvement du ciel, tous les mouvements de notre corps au mouvement du cœur, tous les mouvements de l'âme à la raison, toutes les constitutions et tous les gouvernements à la volonté de Dieu, souverain maître de l'univers. Quand les parties d'une chose sont dispersées, on ne dit plus que cette chose existe, et pour la ramener à l'existence il faut une force qui en reconstitue l'unité. S'il avait été possible de montrer toute ma puissance et toute ma bonté dans une seule créature, je l'aurais fait; mais comme aucune n'aurait été capable de répondre à ce dessein, j'ai donné la vie à une multitude de créatures qui toutes ensemble représentent une unité plus grande et plus complexe. Observe la nature entière, et tu verras que tout être aspire à l'unité, que tout être ia cherche, excepté le peuple florentin, qui ne désire que séparation et divisions. » Dans le même discours,
(1) XII' sermon.
Savonarole expose la nécessité de mener une vie pure. « Le bien (c'est toujours le Seigneur qui parle) tend toujours, par sa nature, à se répandre; aussi, moi qui suis la suprême bonté, je me répands dans toute la création et j'ai donné l'être à toutes les créatures ; tout le bien qu'elles possèdent est une communication de ma bonté. C'est par bonté que je suis descendu parmi les hommes, que je me suis fait homme et que je suis monté sur la croix. Voici donc le signe auquel on reconnaîtra si quelqu'un est bon : quand un homme ré pand sur les autres sa bonté et partage avec eux le bien qu'il a en lui-même, il est alors vraiment bon et participe de ma bonté. Lorsqu'au contraire on voit une personne garder pour elle seule le talent que je lui ai confié, il est certain qu'elle n'a rien de commun avec ma bonté. La vie chrétienne ne consiste pas dans les cérémonies, mais dans l'exercice de la bonté. Quiconque est bon ne peut s'empêcher de manifester sa bonté. Être bon, c'est être compatissant et miséricordieux. Je dirai donc à chacun, quels que soient son état et sa condition, qu'on reconnaît s'il est bon quand il est compatissant, quand il donne aux autres hommes et surtout aux pauvres ce qui lui appartient; 'c'est là l'essence de la religion chrétienne, religion fondée sur l'amour et sur la charité (1). »
Ces sermons ont donc toujours pour objet la réforme des mœurs, plus nécessaire que la réforme politique qui marchait désormais d'elle-même. On y trouve également, il est vrai, une foule de visions, d'allégories, d'interprétations bibliques dont l'élrangeté nous surprend
(1) XVI* sermon sur Job.
d'autant plus que les paroles du Frère nous sont parvenues sous une forme moins exacte et moins complète. Mais ces bizarreries ne sont pour ainsi dire que le vêtement extérieur des idées ; au fond, Savonarole recommande seulement la perfection de la vie chrétienne et la concorde. Voici un exemple des allégories bibliques présentées durant ce carôme (1). « Saint Marc raconte y que, dans la matinée du jour qui suivit le sabbat, les « trois Marie vinrent de bonne heure au sépulcre de (( Jésus avec des parfums et des aromates pour em- « baumer le corps du Sauveur. Les trois Marie allant « à la recherche de Jésus sont l'image des âmes par- « faites, de celles qui sont en voie de le devenir et de « celles qui font les premiers pas vers la perfection. (( Gomme je vous l'ai dit autrefois en vous expliquant « cet évangile, les aromates et les parfums que por- (c tent les saintes femmes figurent les vertus par les- « quelles elles plaisent à Jésus. Elles arrivent au sé- (( pulcre, ortojam sole, c'est-à-dire quand le soleil était
« déjà levé Si tu cherches Jésus dès que le soleil
« de la justice se lève en toi, la lumière divine t'éclai- « rera et tes aspirations seront satisfaites. Mais il faut que <( tu marches avec droiture et que tu agisses, car ce sont ce les œuvres qui te conduiront à la perfection. Vois les « trois Marie: elles s'avançaient avec simplicité dans Teste poir de trouver leur Seigneur : tu vois qu'à la fin elles fu- « rent consolées. Etpendant la route elles réfléchissaient « et sedisaient entre elles: qui nous roulera lapierre hors « de l'entrée du sépulcre? Tout en parlant ainsi, elles ar-
(1) Cet exemple nedémonire-t-il pasque Savonarole savait parfois mettre de côté toute bizarrerie et commenter l'Évangile à la façon des grands orateurs chrétiens? — [îSote du trad.)
« rivèrent au sépulcre, et virent que la pierre était ence levée. Le sens de ce récit est facile à saisir : toi qui oc cherches Jésus par la pratique de la vertu, lu as beau « ne pas le connaître, il est en toi, il enlèvera la pierre « de ton ignorance, et la lumière révélée te dira comme ce l'ange aux Marie: Jesum quœrilis ISazareum? swrexU, « non est hic... Je sais que vous cherchez Jésus-Christ ; « il est ressuscité, il n'est point ici; c'est-à-dire : cher- « chez Jésus-Christ dans le ciel; ne le cherchez ni dans « les c hoses de la vie présente, ni dans les choses de ce (c monde; cherchez-le dans les choses célestes, divines (c et spirituelles; cessez d'aimer les choses temporelles. « Il est dans le ciel et vous y attend. 0 chrétiens ! que « faites-vous ici ? Efforcez-vous d'aller où est votre chef, « car c'est là qu'est votre félicité I Venite et videte, dit (C l'ange aux Marie, c'est-à-dire : venez et regardez dans ce le sépulcre ; le Christ n'y est plus, il est ressuscité. Sed « îte, mais allez, c'est-à-dire marchez de vertu en verce tu dans la vie présente, si vous voulez trouver ensuite ce Jésus-Christ dans l'autre (i). » Telle est la fin du carême sur Job. Le texte du dernier sermon, comme le texte de beaucoup d'autres, est incomplet, l'auditeur qui recueillait les paroles de Savonarole ayant été interrompu par l'émotion (2).
Après ce carême, Savonarole semblait brisé, vaincu par la fatigue. Quoique son énergie se lût encore dans la vigueur de son regard et dans le feu de ses yeux, il était
(1) XLV* sermon sur Job.
(2) <. La douleur et les larmes me dominèrent tellement que je ne pus continuer. » Ces paroles, souvent répétées par le pieux disciple qui recueillait les sermons du Frère, se trouvent à la fin du dernier sermon, ainsi que dans beaucoup d'autres sermons de ce carême.
Irès-amaigri , visiblement épuisé, et une maladie d'entrailles l'affaiblissait chaque jour davantage. Sa vie, depuis quelques années, avait été une guerre incessante; son exaltation continuelle avait dépassé les forces humaines, et la lutte politique l'avait beaucoup plus abattu qu'il ne le croyait lui-même. Non-seulement il avait été forcé de réfléchir et de discuter sans relâche, de donner sans répit des conseils pour diriger les changements qui se succédaient avec rapidité; mais il avait supporté le poids presque entier des destinées et de l'avenir de tout un peuple qui se confiait et s'abandonnait à lui. La nécessité de maintenir toujours intact son ascendant moral, de communiquer pour ainsi dire son esprit à la multitude , de la guider et de la soutenir par sa volonté , avait produit en lui un état de tension, de surexcitation, de fièvre permanentes. Néanmoins il avait un tel courage, qu'au lieu de se reposer dès que l'orage politique fut un peu calmé, il entreprit, en prêchantses sermons sur Job, une œuvre non moins importante que la précédente. Selon sa coutume, il y mit toute son âme et s'y consacra avec un amour, une fermeté, un zèle dontpeu d'hommes seraient capables. La forme littéraire était peut-être ce qu'il y avait de moins frappant dans ces sermons, qui nous sont d'ailleurs parvenus incomplets. Savonarole parlait sur un sujet qui, plus que tout autre, lui tenait au cœur, et sa faiblesse physique augmentait son exaltation morale. Ses yeux étincelaient, ses gestes étaient passionnés, sa voix trahissait une émotion et une tendresse plus profondes qu'à l'ordinaire, et s'il décrivait trop complaisamment ses visions, on pouvait aisément lui pardonner en songeant à l'excitation extraordinaire de son imagination. Son visage exprimait tant de sincérité, tant de
bonté, un si vif désir de faire du bien, que jamais on ne vit une pareille foule se laisser aller aussi complètement aux sentiments pieux , s'abandonner aussi facilement aux larmes. A la fm du carême, Savonarole avait remporté un triomphe plus grand encore que le triomphe politique obtenu par les sermons sur Aggée.
L'aspect de la ville était entièrement transformé. Les femmes renonçaient à leurs riches parures, se contentaient de vêtements simples et avaient un air de réserve. La jeunesse licencieuse était devenue, comme par enchantement, modeste et religieuse; les hymnes sacrées remplaçaient les chants de carnaval. Pendant les heures de repos, on voyait les artisans, assis dans leur boutique, lire la Bible ou les ouvrages de Savonarole. Les Florentins reprenaient l'habitude de prier, fréquentaient les églises et faisaient des aumônes. Mais ce qu'il y eut de plus admirable, c'est que des banquiers et des marchands restituèrent des sommes d'argent mal acquises , montant à plusieurs milliers de florins (1). Tout le monde était émerveillé de ce changement singulier et presque miraculeux. Si Savonarole était fatigué, brisé , malade, nous pouvons sans peine nous imaginer quelle consolation il devait éprouver en pensant que son peuple était, grâce à lui, devenu plus chrétien. Il aurait alors pu mourir satisfait; cependant son heure n'était pas encore venue; Dieu le réservait à une plus haute destinée.
(1) Nous ne nous arrêterons pas à citer Burlainacchi , Pic, Barsanli, fra Benedetto et les autres biographes. Nous pouvons , au contraire, renvoyer le lecleur à tous les historiens du temps , tels que Nardi , Guichardin (Storia inedita di Firenze), etc., etc.; cl à la correspondance des Dix avec la cour de Rome , correspondance publiée par le père Marchese.
Dans toutes les pratiques conseillées par le Frère, les Arrabbiati^ naturellement, ne voulaient voir qu'un sujet de railleries; leur irritation augmentait sans cesse, et ils se moquaient de Savonarole et de ses adhérents , qu'ils appelaient /^/â[^?zow2(i), Stropiccioni (2), Masticapater nostri (3). MaiscesPiagnoni étaient les seuls citoyens qui soutinssent énergiquement les droits du peuple ; c'étaient eux qui avaient couru aux armes avec le plus d'entrain lorsque Charles VIII avait menacé Florence ; c'étaient eux qui secouraient la Commune le plus libéralement et qui soulageaient avec le plus d'ardeur les misères où le menu peuple était alors précipité parla cherté des vivres et par la rareté des travaux. Leur amour pour la République était d'autant plus passionné que la liberté et la religion se confondaient dans leur cœur, et quand l'État se trouvait en péril, c'est seulement sur ces partisans du Frère, sur ces Piagnoni, que la patrie pouvait compter.
Aussi l'enthousiasme pour Saint-Marc et pour Savonarole, en dépit des Arrabbiati, s'étendait-il chaque jour. Les paysans et les seigneurs partaient, pendant la nuit, de leurs campagnes et de leurs villas, afin d'assister au sermon. Quelques personnes vinrent même de Bologne, pour passer le carême à Florence", (4). La cathédrale ne suffisait pas à contenir la foule. Beaucoup de couvents sollicitèrent la faveur de se réunir à la congrégation toscane, et le nombre des hommes qui prenaient à Saint-Marc l'habit de Saint-Dominique se multiplia d'une façon incroyable. Les religieux n'é-
(1) >'ous avons donné rexplication de ce mot p. 304 note 1.
(2) Bigots.
(3) C'est-à-dire des cagots , des gens qui mâchent des Notre-Père.
(4) Burlaraacchi, Marcliese, etc.
laient pas plus de cinquante lorsque Savonarole vint à Florence, on encomptait deux cent trente-huit en 1493. Il fallut demander à la République les bâtiments contigus de la Sapienza, qui , au moyen d'un souterrain creusé sous la via del Maglio, furent réunis au couvent. Parmi les moines se trouvaient des jeunes gens appartenant aux premières familles de Florence, entre autres les six frères Slrozzi, quelques-uns des Gondi , des Salviati , des Acciaiuoli. On remarquait aussi des hommes d'un âge mûr, renommés dans les lettres, dans les sciences, dans la politique, comme Pandolfo Rucellai, Giorgio Vespucci oncle du célèbre navigateur, Zanobi Acciaiuoli, le juif Blemmet maître de Pic de la Mirandole, Pietro Paolo Urbino, professeur de médecine (1).
La manière dont se produisaient ces conversions à la viemonastique mérite une attention spéciale; elle prouve que Savonarole, loin d'encourager les résolutions subites et les enthousiasmes trop faciles, se comportait au contraire avec une souveraine prudence. Nous en trouvons un exemple dans le récit que nous a laissé de sa propre conversion le florentin Bettuccio, plus connu sous le nom de fra Benedetto. Bettuccio, fils d'un orfèvre, exerçait l'art, alors très-lucratif, de la miniature. Gai de caractère, plein d'impétuosité et de courage, il était encore dans la fleur de la jeunesse. Il connaissait le chant, la musique et la poésie. Il aimait les aises de la vie et s'abandonnait éperdument aux plaisirs. Aussi était-il accueilli à bras ouverts dans les; joyeuses sociétés, au milieu
(1) Le père Marchesc , Storia dcl Convenio di San-3/arco. L'histoire (lu couvenl de Saint-Marc se trouve parmi les Scrita vari édités par Le Monnicr, en ISGO. Voir p. 150 157.
desquelles il menait une existence insouciante et galante :
Tanto rnusco e profumo allor portavo , Con tante pompe e leggiadrie e gale , Che col cervel senza penne volavo(l).
C'était cependant une triste époque, il l'avoue luimême, que celle dont il fut le témoin. [C'était le temps du pape Alexandre, temps d'avarice, de luxure et d'incrédulité;
Ne quasi si credea dal teito in" su (2).
Telles étaient les habitudes du miniaturiste Beltuccio, lorsque commença à se répandre la réputation de Savonarole. Tout le monde, alors voulait assister aux sermons du Frère, mais Bettuccio se gardait bien de suivre la foule. Il avait embrassé le parti des Arrabhiati et raillait avec eux les Plagnoni. Un jour, s'étant trouvé dans la maison d'une noble et belle dame, qui vantaitavec enthousiasme les prédications de Savonarole, il ne répondit que par un sourire moqueur; cependant, un autre jour, il céda aux instances persuasives delà même dame, et se laissa entraîner à la cathédrale. Il nous décrit la confusion qu'il éprouva lorsque, en entrant dans l'église, il se vit au milieu d'une si grande multitude de fidèles, qui le regardaient avec étonnement. Au premier abord, il eut l'idée de s'en aller; néanmoins il resta, quoique très-mécontent. Un changement subit
(1) « Je portais alors tant de musc et tant de parfums, tant d'ornements et de parures magnifiques, que mon imagination légère volait sans avoir des ailes. » (Fra Benedetlo, Cedrus Libaiii , petit poëme publié par le père Marchese dans XArchivio Storico. )
(2) « On ne croyait presque pas aux choses du ciel. »
s'opéra en lui lorsque Savonarole monta en chaire. Les yeux une fois fixés sur les regards du prédicateur, Bettuccio ne put les en détacher; son attention fut comme enchaînée, et l'impression qu'il ressentit fut irrésistible. (( Je reconnus, dit-il, que j'étais plus mort que vif. » Après le sermon, il se retira dans un lieu solitaire, et rentra en lui-mênie pour la première fois. Quand il revint chez lui , à la suite d'une longue méditation , il était entièrement transformé. Il abandonna ses cahiers de musique et ses instruments, délaissa ses sociétés habituelles et renonça aux vêtements parfumés :
Corne un vento, Spogliârni al tutto d'ogni leggiadria (1).
A partir de ce jour Bettuccio devint un des auditeurs les plus assidus des sermons de Savonarole ; il visitait fré quemment l'église de Saint-Marc, récitait les prières et les litanies. « La lutte, dit-il, que j'eus à soutenir contre mes compagnons fut très-pénible : partout ils me poursuivaient de leurs sarcasmes; mais beaucoup plus pénible encore fut la lutte que je soutins contre mes passions, qui, se réveillant à chaque instant, me livraient les plus terribles assauts. » Quand il se crut sûr de luimôme, il alla s'agenouiller aux pieds du sévère prieur de Saint-Marc. La voix de Bettuccio tremblait; le jeune converti pouvait à peine articuler une parole devant cet homme qui l'avait régénéré. Il parvint pourtant à dire qu'il désirait revêtir l'habit de saint Dominique. Savonarole lui représenta les périls d'une décision précipitée, les difficultés delà vie monastique, et lui conseilla de se
(I) « Je rejetai subitement les futilités de toales sortes. »
soumettre à une plus sérieuse épreuve en menant d'abord la vie d'un vrai chrétien hors du cloître. Ce conseil ne fut pas inutile, car Bettuccio eut encore à combattre violemment contre ses passions et n'en triompha pas toujours. Cependant, après avoir fait une rigoureuse pénitence de ses nouvelles fautes, après s'être senti maître de lui-même pendant longtemps, il revint vers Savonarole dans un état d'esprit plus tranquille. Néanmoins, celui-ci, qui ne l'avait jamais perdu de vue, ne voulut pas encore lui accorder l'habit. Il lui imposa le soin d'assister les malades et d'ensevelir les morts :
Cosî pi il raesi in un santo ospitale , A \ivi e morti carità facevo (1).
De temps en temps Bettuccio était appelé dans la cellule du Frère , qui lui donnait des avis et lui enseignait les devoirsde la vie monastique. Enfin, le 7 novembre 1495, il prenait l'habit à Saint-Marc, et le 13 décembre il prononçait ses vœux solennels sous le nom de fra Benedetlo (2). C'est ainsi que Savonarole acquit un de ses plus fidèles disciples. Fra Benedetto fut un de ceux qui montrèrent le plus de courage à l'heure du danger; sa pieuse admiralion pour son maître ne fit qu'augmenter jusqu'au dernier moment.
Savonarole dirigeait avec la même prudence tous ceux
(1) « Ainsi, pendant plusieurs mois, dans un saint hôpital, je m'occupai de remplir des devoirs de charité envers les vivants et envers les morts. *
(2) Nous avons emprunté le récit de cette conversion au Cedrus Libani de fra Benedetto. Si l'on désire d'autres détails sur la vie de ce religieux, on peut lire ce qu'en dit le père Marchese dans ses acriiti vari, t. Il, p. 176-205, édit. Le Monnier, 1860.
qui le consultaient. Jamais il ne poussa personne à embrasser la vie religieuse. Son but unique était d'améliorer les mœurs, de propager la morale, de régénérer la religion du Christ. C'est à celte noble tâche qu'il consacrait spécialement tout son temps , toutes ses forces, toute son intelligence. Quand il recommandait en chaire les bonnes mœurs et les vertus chrétiennes, son âme semblait passer dans ses yeux et pénétrer dans l'âme de ses auditeurs. De jour en jour le peuple s'améliorait visiblement sous cette influence bienfaisante. Tous les écrivains contemporains ne cessent d'exprimer leur étonnement pour cette sorte de miracle : quelquesuns admirent le triomphe que la religion remporta alors ; d'autres regrettent le temps des danses joyeuses et des chants carnavalesques; tous s'accordent à constater le changement des mœurs, et l'attribuent unique ment à Savonarole.