II. I
peuples de l'Ilalie. Sa conduite envers Florence en parliculier ne saurait être trop sévèrement blâmée : il ne faisait que demander de l'argent, prodiguer des promesses sans les tenir jamais. Les Napolitains avaient beaucoup souffert de l'insolence des conquérants et désiraient déjà le retour des Aragonais. Les divers États italiens étaient épouvantés par la puissance d'une armée qui avait parcouru victorieusement l'Italie d'un bout à l'autre, et Louis le More, qui avait invité Charles YIII à passer les Alpes, était plus consterné que tous les autres princes. Il voyait avec une grande inquiétude une foule d'émigrés lombards et génois mêlés aux troupes françaises, et il ne remarquait pas sans terreur son ennemi personnel, Jean Jacques Trivulce, parmi les généraux les plus influents auprès du roi ; enfin, ce qui augmentait sa colère et ses craintes, c'est que Charles VIII lui refusait la principauté de Tarente dont les traités lui avaient promis l'acquisition. Dominé encore une fois par la peur, il ourdit intrigue sur intrigue. Après avoir appelé les Français pour le malheur de l'Italie, il essaya de se mettre à la tête d'une ligue italienne destinée à chasser les barbares, et sa tentative réussit (1).
Le 31 mars 1495 une ligue fut formée à Venise. Elle comprenait, outre la République de A^'enise, le pape, l'empereur et le roi d'Espagne. Son but apparent était de défendre la chrétienté contre les Turcs, de maintenir l'intégrité de l'Italie et desÉtats alliés. Mais le but véritable était de chasser les Français (2), car le sultan
(1) Nardi, Guichardin, Sismondi, Léo, Commines, etc.
(2) Sismondi, Hist. des Répuh. IfaL, th. \cr, et les autres auteurs cités l'ius haut.
était un des plus forts appuis de la ligue et lui promettait des hommes et de l'argent. On devait armer trente quatre mille cavaliers et vingt-quatre mille fantassins. Par des articles secrets il était stipulé que TEspagne enverrait une flotte pour aider le roi Ferdinand à reconquérir son royaume, que les Vénitiens attaqueraient les côtes de l'Adriatique , que le duc de Milan prendrait Asti et fermerait le passage aux renforts français. Ainsi, en nn moment, Louis le More parvenait à susciter de tous côtés des ennemis à la France (\). Ces conventions ne restèrent pas ignorées de Charles VIIÏ. Son habile ambassadeur, Philippe de Commines, pénétra immédiatement les desseins de la ligue. Le jour môme où l'on signait le traité il écrivait kson maître, et lui dévoilait les projets des alliés ; puis il se hâtait de partir afin de rejoindre le roi^ qui n'avait pour tout moyen de salut qu'à laisser de fortes garnisons dans le royaume de Napies, et à se frayer avec le reste de l'armée une route vers la France.
En se rendant à Napies, l'ambassadeur français passa par la Toscane, le seul État italien qui, malgré les offres et les menaces des alliés, fût resté fidèle à Charles VIII. Dès son arrivée à Florence , Commines, qui se connaissait si bien en hommes, résolut d'aller au couvent de Saint-Marc. Il voulait voir de près Savonarole et se former une idée nette de ce moine universellement célèbre. Quand il sortit de la cellule du Frère, il ressentait une admiration etun respect dont l'expression se retrouve presque à chaque page dans ses Mémoires. Il s'était attendu à voir un homme singulier, il trouva
(1) Sismondi el les autres auteurs ciliés plus haut.
un homme éminent. Les vues politiques el la pénétration de Savonarole excitèrent au plus haut point son étonnement. « Il me parla de la grande assemblée (J) que réunissaient les Vénitiens, mieux que je n'aurais pu le faire, quoique j'arrivasse de Venise. Sa vie était d'ailleurs la plus vertueuse du monde, comme chacun pouvait le savoir; ses prédications combattaient le vice et avaient ramené les bonnes mœurs à Florence. Je ne veux pas juger ses révélations; mais ce qui est certain, c'est qu'il a prédit à moi et au roi des événements auxquels personne ne croyait et qui se sont tous réalisés. Quant au reproche , que lui adressent ses ennemis , d'avoir abusé de la confession pour connaître les secrets de l'Étal, il ne me paraît pas fondé. A mon avis, Savonarole est un honnête homme et il a révélé des choses qu'aucun Florentin n'aurait jamais pu lui avoir dites. » Commines accorda tant de confiance à Savonarole, qu'il le pressa instamment de lui apprendre si le roi échapperait aux périls qui l'entouraient. Le Frère prit alors un ton solennel , et rappela les serments violés par le roi, les promesses éludées, les ordres de Dieu négligés, la réforme de l'Italie et de l'Église abandonnée. « Ces nouveaux périls, ajouta-t-ii, sont les avant-coureurs d'un châtiment beaucoup plus rigoureux, qui atteindra le roi s'il ne se hâle d'obéir au Seigneur, s'il ne rentre dans la bonne voie. Pour échapper aux dangers présents, il aura beaucoup à comballre, mais il sera victorieux. » Après cette étrange conversa-
(1) C'est ainsi que Commines appelle l'ensemble des troupes rassemblées par la ligue. — M. Viilari résume ici ce que dit Commines dans les ch. m et xi\ du 1. Vlll de ses Mànoires.
tion, Commines continua immédiatement son voyage vers le royaume de Naples (1).
Cependant, Charles YIII avait quitté Naples le 20 mai,
(1) Nous donnons ici quelques-uns des nombreux passages on Commines parle de Savonarole : le témoignage d'un étranger qui avait connu le Frère et qui était doué d'une grande perspicacité doit avoir beaucoup de poids. « J'ay dit en quelque endroit de cesle « matière d'Italie, comme il y avait un frère prescheur, renommé
« de fort saincte vie appelé frère Hiéronyme , qui a dit beau-
.( coup de choses avant qu'elles fussent advenues, comme j'ay dit " cy-dessus, et tousiours avait soustenu que le roy passeroit les « monts..., et disoit que le roy estait eslu de Dieu pour reformer
« V Église par force et chastier les tyrans Sa vie esloit la
« plus belle du monde ainsi qu'il se pouvoit voir, et ses sermons « preschoienl contre les vices , et a réduit en icelle cité maintes gens « à bien vivre, comme j'ay dit » Quant au reproche que certaines personnes faisaient à Savonarole de présenter comme des révélations ce qu'il avait appris en secret de ses concitoyens, voici de quelle façon Commines y répond : « Je ne les veux point accuser « ni excuser ;... mais il a dit maintes choses vrayes que ceux de « Florence n'eussent sceu luy avoir dictes ; mais touchant Je roy et « les maux qu'il dit luy devoir advenir, luy est advenu ce que vous « voyez; qui sont, premier, la mort de son fils, puis la sienne, et ay « veu des lettres qu'il escrivoit au dict Seigneur. » (Commines, Mémoires, livre VIII, cli. xix. )Voici encore un fragment que nous reprorluisons , parce qu'il mentionne la conversation que l'auteur cul avec Savonarole : « J'ay oublié à dire, que moy estant arrivé « à Florence, allant au-devant du roy, allay visiter un frère pres- « cheur, appelé frère Hiéronyme, demeurant à un couvent réformé ; « homme de saincte vie , comme on disoit, qui quinze ans avoit '- demeuré au dit lieu ; et estoit avec moy un maistre dhostel du « roy, appelé Jean François , sage homme. La cause de l'aller veoir " fut parce qu'il avoit tousiours prescbé en grande faveur du roy, " et sa parole avoit gardé les Florentins de tourner contre nous; car " jamais prescheur n'eut tant de crédit en cité. Il avoit tousiours « asseuré la venue du roy (quelque chose qu'on dist ne qu'on es- « crivist au contraire) ; disant qu'il estoit envoyé de Dieu pour « chastier les tyrans d' Italie, et que rien ne pouvoit résister ne « se deffendre contre lui. Avoit dit aussi qu'il viendroit à Pise et
laissant de fortes garnisons dans le royaume et emmenant avec lui le reste de l'armée sous les ordres de Trivulce, afin de s'ouvrir un passage par les armes. Son entrée à Rome s'effectua le premier juin. 11 eût désiré une entrevue avec le pape, mais celui-ci, le jour précédent, s'était enfui dans la direction d'Orvieto. Alexandre Borgia avait plus d'un motif pour craindre la colère des
qu'il > cntreroit, et que ce jour mourroit TEstat de Florence; et ainsi advint, car Pierre de Médicis fut chassé ce jour. El maintes autres choses avoit prei^chées avant qu'elles advinssent, comme la mort de Laurent de Médicis ; et aussi disoit publiquement l'avoir par révélation , et preschoit queVestat de rÉglise seroit réformé à l'espée. Cela n'est pas encore aicenu, mais il en fut bien près et encore le maintient. Plusieurs le blasmoient de ce qu'il disoit que Dieu luy avoit révélé, autres y adjustèrent loy : de ma part je le réputé bon homme. Aussi luy demandoy si le roy pourroit passer sans péril de sa personne, veu la grande assemblée que faisoieut les Vénitiens, de laquelle il sçavolt mieux parler que moy qui en venoys. lime respondit qu'il auroit affaire en chemin, mais que l'honneur luy demeuveroit, et n'eust-;l que cent hommes en sa compagnie ; et que Dieu qui l'avoit conduit au venir, le couduiroit encore à son retour : mais pour ne s'esfre bien acquitté à la ré formation de l'Église, comme il deioit, et pour avoir souffert que ses gens pillassent et desrobassent ainsi le peuple, aussi bien ceux de son parti et que lui ou croient portes sans contrainte, comme les ennemis j que Dieu avoit donné une sentence contre luy, et brief auroit un coup de fouet. Mais que je luy disse, que s'il vouloit avoir pillé du peuple, et délibérer en soy de garder ses gens de mal faire, et les punir quand ils le feroient, comme son oflice le requiert, que Dieu révoqueroit sa sentence ou la diminueroil ; et qu'il ne pensast point estre excusé pour dire : Je ne fay nul mal, El me dist que luy mesme iroit au-devant du roy et lui diroit ; et ainsi le feit , et parla de la restitution des places des Florentins. 11 me clieut en jiensée la mort de mon seigneur le dauli>hin, quand il parla de cette sentence de Dieu, car je ne voyois autre chose que le roy i)eut prendre à cœur ; et dis encore cecy afin que mieux on entende que tout ce dit voyage fut iray mystère de Dieu. » Livre Mil, ch. m.
Français. 11 les avait d'abord invités à descendre en Italie; puis il s'était tourné contre eux, après avoir reçu des Aragonais une forte somme d'argent. Dès qu'il apprit les succès de Charles VIII, il se rapprocha de lui , pour redevenir ensuite non-seulement son ennemi, mais un des instigateurs de la ligue. A tout cela s'ajoutait un événement singulier qui caractérise l'époque et Alexandre YI. Quand les Français traversèrent Rome pour la première fois, le prince Dschem (1), frère du grand sultan Bajazet II, y était retenu prisonnier. Jeune, ardent, tout, oriental dans sa physionomie comme dans son caractère , il avait trouvé en Turquie beaucoup de partisans et avait disputé, non sans quelque espérance de succès, le trône à Bajazet. La mauvaise fortune l'ayant forcé de chercher un refuge dans Tile de Rhodes, il fut pris par le Grand maître de l'ordre et livré au pape Innocent VIII. Après la mort de ce pape, il demeura entre les mains d'Alexandre Borgia , et fut l'objet du plus honteux trafic. Bajazet, redoutant la mise en liberté de son frère, paya au souverain pontife 20,000 ducats par an afin que celui-ci gardât Dschem en prison ; le sultan, à plusieurs reprises, offrit même de porter la somme à 200,000 ducats si Alexandre YI faisait tuer le prince. Charles YIII, pendant son premier séjour à Rome, eut la pensée d'emmener Dschem, pour se servir de lui dans ia guerre projetée contre le sultan. Alexandre Borgia, quoique à contre-cœur, dût céder à ce désir. Il dût aussi consentir à ce que son fils César (qui fut plus tard duc de Yalentinois) suivît l'armée française, avec le litre d'ambassadeur pontifical, mais enréalité comme otage, à cause
(1) Appelé aussi Gem et Zizim.
lit' la politique changeante du pape. Cependant, on s'aperçut tout à coup que César avait pris la fuite, et, immédiatement après, le jeune Dschem mourut. Quelques-uns pensèrent qu'Alexandre VI l'avait empoisonné avant de le livrer à Charles VIII ; d'autres assurèrent que César Borgia avait été chargé par son père d'administrer du poison au frère de Bajazet. Quoi qu'il en soit, il est certain que le sultan envoya au pape, sans retard, les ^00,000 ducats promis, et, déplus, la tunique sans couture du Christ; mais les messagers furent dévalisés près de Sinigaglia par Giovanni délia Rovere. Tels étaient les temps, tels étaient les hommes d'alors (1).
Malgré toutes ces causes de ressentiment, CharlesVIII, ne pouvant ni s'arrêter à Rome, ni songer pour le moment à la vengeance, continua son voyage, et le 13 juin il entrait à Sienne. On ne sauraits'imaginer combiencetle nouvelle exaspéra les Florentins, combien le roi leur devint odieux. S'ils persistèrent dans leur alliance avec lui, ils ne lui pardonnèrent point sa perfidie, la violation des traités, l'appui prêté aux Pisans révoltés. Charles VIII avait sans cesse demandé de l'argent à la République, et chaque fois lui avait promis de rendre les forteresses, de ramener Pise à la soumission. Aucun de ces engagements n'avait été tenu. Aussi les Florentins, en dépit de tous leurs efforts, s'étaientils trouvés dans une situation de jour en jour plus critique. Ils avaient envoyé l'élite de leur jeunesse combattre sous les ordres de Piero Capponi , avaient pris
(1) Nardi, Storia di Firenzo, edit. Arbib., 1842, t. I, p. 75; Guicciardini, Storia (Vltalia, édit. Rosmi, t. I, p. 129; Giovio; Sisniondi, Hist. des Répub. liai., ch. xciv; Histoire des Français, t. XV : Michelet, Renaissance.
à leur solde Ercole Bentivoglio et d'autres capitaines ; mais les Pisans recevaient de Gênes, de Sienne, de Milan et même de la France des renforts constamment renouvelés. Quand les ambassadeurs florentins avaient rappelé au roi ses promesses, celui-ci avait répondu : « Que puis-je faire si votre gouvernement mécontente tous ses sujets?» Et presque aussitôt il avait misa la disposition des Pisans six cents fantassins suisses et gascons qui leur furent d'un grand secours durant la guerre (1). Ainsi, la rébellion était encouragée sur tout le territoire florentin, et Montepulciano à son tour (26 mai) se donna aux Siennois, qui établirent tout de suite dans cette ville une garnison. Voilà quel était l'état des choses lorsque Charles VIII s'avança vers Florence, et comme s'il n'avait pas fourni à la République des motifs suffisants d'irritation, il conduisait avec lui Pierre de Médicis.
Dès que le peuple florentin eut connaissance de ces faits, il entra en fureur et courut aux armes. On eut sous les yeux, dit l'historien JacopoXardi, un spectacle surprenant : en quelques heures, les hommes et les enfants furent armés. Les simples citoyens rivalisèrent avec les commissaires de la Seigneurie pour remplir la ville de vivres et d'armes. Dans les villages, on leva en trèspeu de temps onze mille fantassins munis de cuirasses. Chacun avait réuni ses amis et ses serviteurs. On pourvut de pierres toutes les tours; on barricada les portes et les rues principales. Les gonfaloniers des compagnies parcouraient eux-mêmes la ville pendant la nuit,
(I) Slsraondi, Hist. des Répuh. ItaL; Michelet, Renaissance ; Léo , Guicciardini, Nardi, etc. Les historiens français condamnent avec autant de sévérité que les historiens italiens la conduite de Charles YIII envers la république llorentine.
parce qu'en celte occasion on ne laissa entrer aucun fantassin étranger. Et toutes ces mesures étaient provoquées par lesPiaynoni, qui, selon les Arrabbiafi, n'étaient bons qu'à marmotter des Ave-Maria. Les Piagnoni ne négligèrent pas, il est vrai, les officjs divins; ils firent des prières publiques, distribuèrent de nombreuses aumônes et portèrent en procession solennelle la Madonna dcWlinpnineta (1) ; ceux qui montraient le plus de zèle pour ces pieuses pratiques étaient aussi les plus prompts à prendre les armes. Savonarole, qui les jours de fête continuait ses sermons sur les Psaumes , s'écriait alors en chaire : « Adressez à Dieu des prières, sans renoncer aux précautions humaines. Aidezvous vous-mêmes par tous les moyens possibles, et le Seigneur sera avec vous. Du courage , ô mes frères, et surtout de l'union! Si vous restez daccord, si vous demeurez unis dans une seule volonté, la victoire nous appartiendra, quand même le monde entier serait contre nous. Ne vous effrayez pas dès à présent dece qui arrive, car nous sommesà peine au commencement de la partie. Vous traverserez des temps terribles. De toutes parts vous verrez des ennemis; vous entendrez dire : les voici à Rome; les voici de ce côté, les voici d'un autre, les voici chez nous. 0 pauvre Florence ! ô pauvre Italie ! Soyez donc unis entre vous, soyez unis dans le Seigneur; car à la fin la victoire doit appartenir aux bons {^). »
Les premiers ambassadeurs que la République envoya au roi de France n'obtinrent que de sèches et
(1) Elle existe toujours, et on la po. le souvent encore en procession. {JSote du trad.)
(2) xviii • sermon sur les Psaumes.
hautaines réponses. Ils demandaient par quelle roule les Français désiraient passer^ afin de l'approvisionner de vivres. « Approvisionnez tout votre territoire, » s'écria Charles VIII. Ce prince avait été très-courroucé en apprenant que Florence s'était mise en état de défense, comme à l'approche d'un ennemi. D'un autre côté, les ambassadeurs, voyant dans le camp Pierre de Médicis et craignant que le roi ne voulût le rétablir à Florence, laissèrent échapper des paroles plus hardies que sages. L'animosité réciproque s'était donc accrue, et s'il ne s'était pas trouvé un homme énergique et influent, il aurait fallu abandonner l'espoir d'un arrangement amiable. Tous les regards se tournèrent alors vers Savonarole. Lui seul avait su, sans exciter la colère du roi, tenir un langage ferme et impérieux; il inspirait à Charles VIII une sorte de vénération, et n'avait pas cessé d'échanger avec lui des lettres dont la teneur était généralement connue. L'une d'elles, tombée entre les mains de ses ennemis, avait été publiée par eux dans l'intention de soulever contre lui l'indignation de la Hgue; mais, en revanche, elle avait redoublé l'amour du peuple en sa faveur. Voici à peu près comment elle était conçue : a Prince très-chrétien, le Seigneur veut que les Florentins restent alliés à Votre Majesté; mais il veut aussi que sous votre protection leur liberté se développe, et ne soit pas sacrifiée à l'ambition d'un simple particulier; car la bonté divine à décidé et résolu de renverser partout les tyrans. Le Seigneur punira d'une façon terrible les citoyens qui voudraient usurper le pouvoir aux dépens de cette florissante république , comme cela s'est vu dans le passé; il les punira parce que ce nouveau gouvernement, cette constitution popu-
laire ont élé établis non par un homme, mais par Dien, parce que Dieu a choisi celte ville pour l'élever en gloire, parce qu'il Ta remplie de ses serviteurs, parce que quiconque porte la main sur elle porte la main sur la pnpille de l'œil du Seigneur. Donc, si vous n'obéissez pas, sire, si vous n'accomplissez pas les promesses que vous avez faites aux Florentins, si vous ne leur restituez pas leurs forteresses, des adversités nombreuses fondront sur vous et les peuples se révolteront contre vous (1). » Quel autre homme pouvait et devait se présenter de- ^ant le roi pour détourner de la République les maux imminents, sinon celui qui osait tenir un pareil langage? A Poggibonsi, Charles VIll etSavonarole se rencontrèrent (le nouveau. Celui-ci, avec un accent prophétique et
(1) Celte lettre, datée du 2C mai 1495, fut publiëc avec tant d'erreurs et d'altérations , que Savonarole s'en plaignit dans le sermon du 28 juillet suivant : « La lettre que j'ai écrite au roi de France a été imprimée à mon insu, et contient une foule d'erreurs. » Une copie exacte de cette lettre se trouve à la bibliothèque Riccardi ( cod. 2053 ). — Afin qu'on voie mieux combien était alors générale l'opinion qui attribuait au voyage de Charles VIII le caractère d'une mission divine, nous rapportons quelques passages d'un discours de Marsile Ficin à Charles VIII. « Veri namque siinile est, Christianissimum Gallorum '« regem a Christo milti, et Carolum, prœ ca-teris insignem pietate '( regem, christiana pietate duci ; pnesertim cum iler opusque tantum '( ea mente sis aggressus, ut sanclam Jérusalem, saevissimis barbaris '< occupatam, summo humani generis Reelemptori denique redimas... '< Benedictus qui venit in nomine Domini , Carolus, charus nobis, '( excelsus , rex pacilicus. Heec est dies quam fecit Dominus , « exultemus et lœtemur in ea... » Ficin continue sur ce ton, et célèbre avec une exagération toujours croissante les louanges de Charles VIII. Ce langage, blâmable chez tout autre, est impardonnable chez Ficin, qui pouvait passer pour une créature des Médicis. Voir : Oralio Marsilii Ficini ad Carolum Magnnm Gallorum regem. Ficini opéra, Basiieae, t. Il, p. 960.
sévère, confirma de vive voix ce qu'il avait dit par écrit. Il rappela au roi, qui retournait presque en fugitif vers la France, que ces nouveaux dangers étaient précisément ceux qu'il lui avait prédits à Florence, et dont il l'avait ensuite menacé dans ses lettres. (( Prince très-chrétien, ajoutait-il , tu as provoqué la colère du Seigneur en ne réalisant pas les promesses que tu avais faites aux Florentins , en abandonnant la réforme de l'Église, réforme dont le Seigneur, par ma bouche, t'avait annoncé tant de fois l'urgence, et pour laquelle il t'avait choisi par des signes si manifestes. Tu échapperas aux périls actuels ; mais si tu ne reprends pas l'œuvre abandonnée, si tu n'obéis pas aux ordres que Dieu te répète par l'intermédiaire de son inutile serviteur, je te déclare que le Seigneur, dans son courroux, t'enverra des malheurs beaucoup plusterribles, et qu'un autre sera élu à ta place (1). » Le roi parut presque atterré par ces paroles, et, continuant tout à coup sa
(1) Tous les biographes, y compris >'ardi dans sa Storia dl Flrenze, mentionnent celte entrevue. Commines eu parle aussi, et expose plusieurs lois la teneur des lettres et des discours de Savonarole au roi ; on nous pardonnera de rapporter ici les paroles de Ihislorien français, dont l'autorité est incontestable et dont les œuvres sont peu lues en Italie (voir livre VII, ch. xix) : « Il a publiquement presché « que le roy retourneroit de rechef en Italie, pour accomplir ceste « commission que Dieu luy avoit donnée, qui estoit de réformer « l'Église à l'espée, de chasser les tyrans d'Italie, et qu'au cas qu'il « ne le feist, Dieu le puniroit cruellement; et tous les sermons pre- '« miers et ceux de présent, il les a fait imprimer, et se vendent. « Cette menace qu'il faisoit au roy, luy a plusieurs fois escrite le '< dict Hieronyme , peu de temps avant son trespas ; et aussi le me « dist de sa bouche Hieronyme, quand je parlai à luy (qui fut en Ita- " lie), en me disant que la sentence estoit contre le roy au ciel, en f( cas qu'il n'accomplist ce que Dieu luy avoit ordonné >»
roule vers Pise, il pria Savonarole de l'accompagner. Mais le Frère, après avoir eu avec lui un second entretien à Caslel-Fiorentino, voulut revenir en arrière, pour ne pas risquer de tomber entre les mains des ennemis de Florence. Le 21 juin, il annonça en chaire que l'orage était passé encore une fois , et il saisit cette occasion pour reconmiander derechef la prière, la vertu, l'union et le gouvernement populaire (1).
L'entrée du roi à Pise eut un caractère triomphal. Les principaux citoyens lui offrirent leurs maisons; les femmes renoncèrent à tous leurs joyaux en sa faveur et en faveur de ses barons : par ces procédés, qui contrastaient avec le mécontentement orgueilleux des Florentins et qui satisfaisaient l'avidité de Charles VIII, les Pisans se flattaient de gagner la France à leur cause. Le roi, grâce à ces marques d'affection, était déjà fort bien disposé pour eux, lorsqu'un jour, à la sortie de la messe, les plus belles femmes de Pise, vêtues de noir, les cheveux épars, les pieds nus, la corde au cou en signe de servitude, vinrent à sa rencontre et implorèrent de lui la liberté, tandis que le peuple unissait sa voix à la leur. Charles VJII et ses généraux semblèrent émus de cette scène. Le conseil des barons se réunit, et il y fut sérieusement question de soutenir les Pisans; mais cette pensée, comme toutes les autres, ne dura qu'un moment et fut bientôt abandonnée. Le roi ne donna pas la liberté aux Pisans , ne rendit pas aux Florentins leurs forteresses, ne tint pas les nouvelles promesses faites à Savonarole. Prenant la route de Lucques et de Pontremoli, il continua son chemin avec son armée. A For-
(1) xw*" sermon sur les Psaumes.
— lo —
noue sur le ïaro , il rencontra les troupes alliées ; il n'avait que 9,000 hommes, tandis que l'ennemi possédait des forces beaucoup plus considérables. Une bataille eut lieu le 6 juillet (1). On discuta longtemps pour savoir de quel côté avait penché Ja victoire. Ce qui est certain , c'est que le roi voulait se frayer un passage et passa, c'est que les alliés voulaient l'en empêcher et ne purent y parvenir. Charles YIIl s'arrêta ensuite à Asti, où de nouveau il s'abandonna aux plaisirs ; puis il revint lentement en France. Quant à Ferdinand II d'Aragon, il rentra à Naples le 7 juillet, et rétablit le gouvernement tombé; il n'avait plus qu'à combattre un petit nombre de garnisons qui ne s'étaient pas encore rendues, mais qui se trouvaient dispersées dans le royaume, sans appui et sans direction. Ainsi les Fiançais, en moins d'une année, avaient traversé deux fois toute l'Italie, la conquérant et la perdant avec la même facilité, mécontentant amis et ennemis, ne laissant d'eux aucun autre souvenir que celui de leur avidité et de leur mauvaise foi (:2).
Leur façon d'agir à l'égard de Florence ne se moditia pas après le départ de Charles YIII. Soit que le général qui occupait la forteresse de Pise reçût en secret des ordres différents de ceux que le roi lui donnait ouvertement, soit, comme d'autres le prétendaient, qu'il se fût épris d'une jeune Pisane, le résultat fut que non-seulement la forteresse ne retomba pas au pouvoir de la République, mais que la garnison française fit feu, avec son
(1) Voir dans la Renaissance de M. Michelcl l'intéressanle description de la bataille de Fornoue, p. 53-55. {.\ote du trad.)
(2}Guichardin, >'ardi, Cerictani, Parenti, Comiiines, Sismondi, Léo, Michelcl.
artillerie, sur les Florentins et en tu:i plusieurs, un jour où ceux-ci , dans un engagement avec les Pisans, s'étaient avancés non loin de la porte de Saint-Marc. La République, indignée de cette conduite, ne cessait de protester et envoyait au roi ambassadeurs sur ambassadeurs. Pour obtenir de lui l'exécution des traités, elle se résignait à lui remettre de nouvelles sommes d'argent et promettait de secourir les troupes dispersées dans le royaume de Naples. Enfin, au mois de septembre, messire Niccolô Alamanni revint de France avec un ordre formel du roi, enjoignant aux généraux et aux soldats de restituer les forteresses et de quitter le service de Pise. Néanmoins, au mois de janvier U96, les Français, se gardant d'obéir à cet ordre, vendirent aux Pisans la citadelle de Pise pour 14', 000 florinSj et en reçurent 10,000 autres comme prix de l'artillerie qu'ils laissaient. Les forteresses de Sarzana et de Sarzanello furent cédées aux Génois pour 20,000 florins ; les Lucquois obtinrent la forteresse de Pietrasanta moyennant 30,000 florins; la forteresse de Livourne fut seule rendue aux Florentins (1).
(1) Voir les auteurs cités plus haut. La perfidie des Français inspirait au parti populaire de Florence un ressentiment dont on peut se faire une idée par les paroles suivantes , empruntées aux Hicordi storici de Rinuccini : « Le 2 janvier 1495 '^d'après la manière de comp- « ter des Florentins), on apprit à Florence qu'un commandant fran- « çais, occupant la nouvelle citadelle au nom du Ijarbare , du traître , « du bandit Charles VIII, indigne roi de la France, avait aban- « donné et livré la dite citadelle aux Pisans, qui se gouvernaient « alors à leur guise. Cependant le roi avait juré de nous la rendre et « s'y était obligé par des engagements répét>'s, qu'il avait confirmés « en prêtant serment sur la pierre sacrée qui soutient l'autel de <« Saiute-Marie-des-Fleurs. De plus, en nous prodiguant de nouvelles
Malgré tout, le départ des Français avait beaucoup aggravé la situation de la République. Les alliés, désormais libres, pouvaient se retourner contre elle. Ils détestaient ce nouveau gouvernement et voulaient le punir d'être resté fidèle à la France et de n'être point entré dans cette ligue qu'ils prétendaient n'avoir organisée que pour délivrer l'Italie des barbares. Le danger devenait donc très-grave pour Florence , et, en face d'ennemis si redoutables, cette ville n'avait d'espoir que dans le peu d'accord qui régnait entre eux. Le pape et les Vénitiens se proposaient de rendre le pouvoir à Pierre de Médicis; mais Louis le More, en dépit de son adhésion apparente à ce dessein, haïssait personnellement Pierre , s'entendait avec les Arrabbiati^ et se flattait d'étendre un jour sa domination sur la République. Néanmoins, il fut décidé, pour le moment, que l'on engagerait Pierre de Médicis à rassembler des hommes et de l'argent et à tenter de rentrer à Florence. Il se mit naturellementà l'œuvre avec le plus grand zèle, et, quoiqu'il eût perdu déjà sa fortune et son crédit, il parvint à recueillir 10,000 ducats qu'il remit à Yirginio Orsini afin que ce capitaine rappelât sous les armes ses anciens soldats (i). Orsini, qui, le jour de la bataille du Taro, s'était enfui honteusement du camp français, saisit avec ardeur cette occasion de rétablir sa réputation mili-
« promesses , il nous avait arraché, pour lui et pour ses brigands de « ministres, plus de 300,000 florins, alors que nous ne soupçonnions ni « sa déloyauté, ni sa perfidie. C'est une trahison inouïe, dépassant '( même celle de Gano de Mayence, car Gano de Mayence du moins '( n'était pas roi ».
(1) Virglnio Orsini était alors capitaine et grand connétable du roi de Naples. (ISote du trad.)
taire. Pendant que Pierre et Orsini s'avanceraient vers Florence, Giovanni Bentivoglio, à la solde des Vénitiens et de Louis le More, attaquerait la llépublique du côté de Bologne; Catherine Sforza, souveraine d'Iniola et de Forli, enverrait, pour en faire autant, ses troupes sur un autre point; Sienne etPérouse fourniraient aussi des secours importants. Tout semblait donc présager à la tentative de Pierre de Médicis une heureuse issue. Cependant, lorsqu'on passa des projets à l'exécution, les choses changèrent d'aspect. Pierre et Orsini, avec leurs soldats, s'étaient approchés, à petites journées, des confins de la République; mais ils attendaient en vain les renforts promis, perdaient un temps précieux et dépensaient beaucoup d'argent.
Tandis que dans le camp de Pierre on procédait avec une apathie si incompréhensible, à Florence, les citoyens, encouragés par Savonarole, déployaient la plus grande énergie. Le Frère, depuis quelque temps, avait gardé le silence, à cause des mauvaises dispositions que manifestait de plus en plus la cour de Rome et dont nous parlerons tout au long dans le chapitre suivant. Mais en quittant la chaire, il avait annoncé que la sûreté de la ville était sérieusement compromise, et il avait fait voter cette loi contre les Parlamenliy qui devait être la principale sauvegarde de la liberté. Lorsque les périls prédits par lui menacèrent réellement les Florentins, son nom devint encore plus populaire. Ne tenant alors aucun compte de son intérêt personnel, il remonta en chaire le 11 octobre, pour relever le courage des citoyens elles exhortera mettre toute.leur vaillance au service de la patrie. Le début de son sermon était purement religieux : (( La vie de l'homme sur la terre, ô mes frères, est
un combat incessant, et le plus grand combat est celui du vrai chrétien, car le vrai chrétien doit lutter contre tous les obstacles qui s'opposent à l'esprit. Il lutte contre le monde, contre la chair, contre le démon ; il est continuellement en guerre. Telle a été la destinée des apôtres et des martyrs; telle sera toujours la destinée des bons chrétiens. Dieu le veut ainsi, pour leur donner ensuite une plus grande gloire dans l'autre vie. Si en révélant les choses à venir nous rencontrons tant de contradictions, ne vous étonnez donc pas. Quant à moi, je m'étonne de n'en pas rencontrer de plus violentes encore. Et puisque c'est notre devoir de combattre, nous sommes revenu au camp pour rétablir l'ordre parmi les troupes et pour les préparer à une nouvelle campagne. Non-seulement nous voulons combattre et combattre jusqu'à la mort, mais nous voulons vaincre, parce que les intérêts du Christ doivent toujours triompher. Soyez sans inquiétude, car à la fm la victoire nous appartiendra; et si je meurs, vous verrez un fait semblable à celui que racontent les poètes en parlant de l'hydre : quand on lui coupait une tête, il en sortait sept autres. » Après ce préambule, Savonarole passe des questions religieuses aux questions politiques. Il attaque d'abord avec ironie les citoyens qui médisaient du nouveau gouvernement : « Magnifiques Seigneurs, je voudrais, quand vous avez à examiner une affaire difficile, vous voir appeler un de ces beaux parleurs et lui dh^e : « Eh bien , que faut-il décider dans cette circonstance? » Et s'il sait quoi répondre , je veux y perdre mon manteau. Cet homme restera muet ou vous débitera quelque grosse balourdise. Présentez-lui alors une poignée de grain et dites-lui : «Viens ici, prends et donne
à mangeraux poulets; mais ne t'occupe plus des affaires derÉlal.» •
Savonarole continue encore un peu sur ce ton burles- ((ue, et enfin, abordant la grave question du jour, il devient terrible dans son langage. Il repousse les demimesures, quand la patrie est en péril. Du haut de la chaire, le crucifix en main, il conseille ouvertement, avec une voix éclatante, de mettre à mort les citoyens qui prétendent rétablir la tyrannie à Florence, qui prétendent y faire rentrer les Médicis : «Il faut traiter ces hommes comme les Romains traitèrent ceux qui essayaient de rendre le trône à Tarquin. Vous qui refusez de traiter le Christ avec égards, vous voulez user d'égards envers de simples citoyens? Faites justice, vous dis-je. Coupez la tête au coupable. Quand même il serait le chefdelafaraille la plus considérable, coupez-lui la tête. Rappelez-vous h. loi qui a été faite contre \esparlamenti, enseignez-la à vos fils, écrivez-la partout. Vous ne devez vous fier qu'au Grand-Conseil, qui est l'œuvre de Dieu et non des hommes ; quiconque veut le supprimer, quiconque veut installer un tyran ou un gouvernement composé d'un petit nombre de citoyens sera maudit éternellement par le Seigneur. » Savonarole recommandait ensuite aux Florentins de prendre résolument les mesures nécessaires à leur défense, parce que « celui qui espère dans la protection divine sans s'aider luimême tente le Seigneur. » Le 15 et le 25 du môme mois, il répéta ces mêmes conseils avec une égale énergie, et quand il fut certain que le peuple avait retrempé son courage, il rentra de nouveau dans le silence qu'il s'était imposé pour des causes dont nous parlerons bientôt.
L'effet de ces paroles ne tarda pas à se faire sentir.
Quatre jours après le premier sermon, une nouvelle loi, contenant une sorte d'appel général aux armes, mettait à prix la tête des Médicis. Elle était conçue à peu près ainsi : ce Pierre de Médicis ayant, dans sa soif de tyrannie, attenté plusieurs fois à la liberté florentine, est déclaré rebelle par les Huit deBalie; on peut donc, d'après les statuts, le tuer impunément. Comme il n'a point renoncéàsesperfides desseins, commeil excite contre cette cité, non-seulement les barons de Rome, mais le souverain pontife et presque tous les princes de l'Italie, parce qu'il espère pouvoir, avec leur concours, détruire votre liberté, usurper vos revenus, violer vos femmes et vos filles, et renouveler ces procédés tyranniques par lesquels lui et ses ancêtres ont si longtemps affligé votre ville, les mômes Seigneurs, c'est-à-dire les Huit de Garde et de Balie, ont décrété que quiconque mettrait à mort Pierre de Médicis recevrait 4,000 grands florins d'or (1). » Plus tard, une récompense de 2,000 florins fut aussi promise à celui qui tuerait Julien (2), et l'on créa des agents spéciaux pour administrer les biens des Médicis au profit de la République (3).
Mais ce n'était point encore assez, et le peuple florentin ne s'en tint pas là. Les sermons de Savonarole avaient poussé les Arrabbiati comme les Piagnoni à courir aux armes, parce que ces deux partis haïssaient également les Médicis, et que le voisinage de Pierre leur inspirait la même indignation et les mêmes craintes. Des mesures aussi énergiques que rapides furent donc prises. On
(1) Al chivio délie Rifonnagioni, loi du 15 octobre 1405.
(2) Ibidem, loi du 26 novembre 1495.
(3) Ibidem, loi du IG décembre U95.
suspendit aussiloL la guerre contre Pise, tout en laissant devant cette ville 2,000 fantassins et 300 hommes d'armes. 1,000 fantassins et 3,000 hommes d'armes furent envoyés dans le voisinage de Cortone, pour tenir tête à l'ennemi, qui semblait s'approcher de ce côté. En môme temps, on forma un camp de 1,500 fantassins et de 300 hommes d'armes près de la frontière siennoise, afin d'empêcher que les troupes de Sienne ne se réunissent aux Médicis. Pierre se trouvait presque cerné de toutes parts. 11 attendait sans agir, entre Tavernelle et Panicale, les secours promis qui n'arrivèrent pas. Dans cet étal d'expectative, l'argent s'épuisait, et l'armée se débandait. Virginie Orsini lui-môme ayant abandonné Pierre de Médicis, celui-ci resta seul avec une poignée de soldats. Son entreprise avait complètement échoué ; elle ne lui avait rapporté que pertes et affronts, 'et donnait le dernier coup à son crédit déjà si ébranlé. 11 chercha son salut dans la fuite, et, se plaignant amèrement de la perfidie, de la trahison, des vaines promesses de ses alliés (i), il revint à Rome chercher un refuge auprès de ses amis ou à la cour du pape. Les Florentins , joyeux d'avoir échappé au péril , envoyèrent de nouveau leurs troupes contre Pise et inspirèrent des craintes de plus en plus vives à la ligue, qui se couvrait évidemment du nom de l'Italie pour pouvoir renverser plus facilement la République.
(1) Nardi, Guicciardini, Amniirato, Parenti, Corretani, Sismondi, Léo, etc.