CHAPITRE II
Savonarole est sommé par un bref du pape de se
RENDRE A ROME ; RÉPONSE DE SAVONAROLE. Un NOU- VEAU BREF SUSPEND SES PRÉDICATIONS, MAIS LES DIX OBTIENNENT DU PAPE LA RÉVOCATION DE CE BREF. Le CHAPEAU DE CARDINAL EST OFFERT A SAVONAROLE, QUI LE REFUSE.
Pierre de Médicis avait échoué dans son entreprise à cause de la haine que lui portaient les Arrabbiati et les Fraleschi; mais si les alliés avaient voulu le soutenir sérieusement, Florence n'aurait guère pu résister à la puissance de leurs armes; c'est donc à leur désunion seule qu'il faut attribuer l'insuccès de la tentative. Louis le More n'avait jamais oublié les injures qu'il avait reçues de Pierre de Médicis, et, malgré les continuelles protestations d'amitié et même de soumission que lui prodiguait celui-ci, il ne souhaitait pas son rétablissement à Florence. 11 s'entendait au contraire avec les Arrabbiati , qui avaient réussi à lui rendre odieux Savonarole , en lui persuadant que le Frère le prenait directement comme point de mire, et allait jusqu'à le nommer dans ses sorties contre les vices des princes italiens et dans ses descriptions du tyran. Aussi, depuis quelque temps^ Louis le More et les Arrabbiati s'é-
laienl coalises pourperdre Savonarole(l). Les Arrabhiati atteignaient leur but, qui était de combattre, sans en avoir l'air, le gouvernement démocratique; tandis que Louis le More , par ses persécutions indirectes contre un religieux, d'ailleurs hostile à sa personne, se créait des amis à Florence, et se flattait de prendre un jour pied dans cette ville.
Quant aux Vénitiens, qui ne voyaient pas d'un bon œil les agissements particuliers et les manœuvres de Louis le More, ils favorisaient toujours Pierre de Médicis; mais ils étaient seuls à vouloir sérieusement sa réinstallation à Florence. Le pape lui-même se comportait avec beaucoup de froideur dans cette affaire, car son but principal était d'accroître les possessions
(1) L'Histoire de Florence, écrite par Pitti, contient le passage suivant : « Les ennemis de Savonarole, dans leur effroi, se concertèrent « plus efticacement que jamais avec le duc de Milan, qui, désireux de « détruire au moyen de leur concours le gouvernement démocra- « tique, avait sur leurs instances, dès Tannée 1495, obtenu de Rome, « par l'intermtdiaire du cardinal son frère, plusieurs brefs défendant " au Frère de prêcher. » Voir Arch. Slorico, t. I, p. 50. — Nardi rappelle aussi très-souvent les intrigues des Arrabbiati. Il dit à la page 88 du tome F^ « Parmi les personnages les i»lus puissants, il <i s'en trouvait beaucoup qui avaient j>eu de sympathie pour cette forme « de gouvernement; mais, comme nous lavons déjà dit, ilsdissimu- « laienl la vraie cause de leur mécontentement, et ils manœuvrèrent « avec tant d'astuce contre le frère Jérôme, principal soutien de la « nouvelle constitution, que le pape, à la requête de quelques ci- « toyens et de certains religieux , le somma pour la seconde fois de « comparaître à Rome etc. » Guichardin , dans son Histoire d'Italie, dit à peu près les mêmes choses. Mais une lettre de Savonarole à Louis le More et les rapports des espions du duc prouvent avec plus d'évidence encore que la persécution dirigée contre le Prieur de Saint- Marc était beaucoup plus politique que religieuse. Voir V Appendice de rédifiun italienne.
territoriales de ses fils ; il n'avait de sympathies véritables pour personne, et lui aussi souhaitait en secret d'étendre ses mains avides sur la République florentine. Les Arrabbiati et Louis le More ne durent donc avoir aucune peine à l'entraîner avec eux dans la guerre sanglante qu'ils méditaient contre Savonarole. La colère ayant une fois envahi l'âme opiniâtre et haineuse d'Alexandre VI, leurs machinations ne tardèrent pas à précipiter le dénouement fatal.
Alexandre VI, nous l'avons déjà dit plus haut, n'avait, à l'origine, aucun motif personnel de détester Savonarole. Mais quand il eut reçu de Florence et de Milan, dès le début de l'année 1495, plusieurs lettres où le Frère était dépeint comme un accusateur audacieux du clergé et du saint -père; quand on lui eut présenté sous une forme altérée, exagérée, falsifiée, les sermons du hardi dominicain; quand il eut entendu dire que le Prieur de Saint-Marc était le seul appui du parti populaire, le seul instigateur de la haine contre les Médicis; il commença à ressentir une aveugle fureur. Ascanio Sforza, le frère de Louis le More, le membre du sacré-collége qui avait le plus contribué à l'élection d'Alexandre YI, était le centre de ces intrigues et soufflait habilement ce feu à peine allumé. Un autre persécuteur passionné de Savonarole se trouvait aussi à Rome : c'était le prédicateur fra Mariano da Gennazzano , qui n'avait pas oublié son humiliante défaite à Florence. Personne ne travaillait plus activement que lui à la restauration des Médicis et à la perte de Savonarole; il ne reculait devant aucune calomnie; il appelait Savonarole l'instrument du Diable, et, prétendant connaître les desseins cachés de Jérôme, il lui attribuait les
plus odieuses machinations contre le pape même (1).
Alexandre VI se mit enfin à l'œuvre avec une astuce digne de lui. Le 25 juillet 1495, il écrivit à Savonarole un bref plein de douceur. « Cher fils, lui disait-il, salut et bénédiction apostolique! Nous avons appris que, parmi tous les ouvriers qui travaillent à la vigne du Seigneur^ aucun ne montre plus de zèle que toi. Nous en sommes profondément joyeux (2) et nous en rendons grâces au Dieu tout-puissant. Nous avons également appris que tu regardes tes prophéties non comme le résultat de tes propres lumières , mais comme des révélations divines. Suivant le devoir que nous impose notre charge pastorale, nous désirons nous entretenir avec toi sur ce sujet, afin qu'en connaissant mieux, par ton intermédiaire, ce qui plaît à Dieu, nous puissions Taccomplir (3). Ainsi, en vertu de la sainte obéissance, nous t'exhortons à venir auprès de nous le plus tôt possible. Nous t'accueillerons avec amour et avec charité (4) ».
Ce bref était aussi habile que perfide dans sa rédaction, car il s'adressait à la bonne foi éprouvée de Savonarole. Mais on connaissait trop bien à Florence le caractère du souverain pontife et les trames des Arrabbiati, qui avaient attenté déjà par le fer et par le poison à la
(1) Nous parlerons plus tard avec détail des trames ourdies par Gennazzano.
(2) « Inter cœteros vineœ Doniini Sabaolhis operarios, le plurirr.um « laborare, multorum relata percepimus. De quo valde lœtamur, etc. »
(3) « Ut, quod placitura est Dec, melius per te cognoscentes, per- « agamus, etc. »
(4) Ce bref et la r(^ponse de Savonarole ont été publiés par M. Perrens avec beaucoup d'incorrections et de lacunes. Le texte exact est reproduit ddLUsV Appendice de lédition italienne, d'après de meilleurs manuscrits.
vie de Savonarole et qui se vantaient ouvertement de leur amitié avec le pape, pour que le véritable but d'une invitation si étrangement bienveillante pût échapper à personne. Les ennemis du Frère avaient évidemment l'intention ou de l'assassiner en route, ou, s'ils n'y parvenaient pas, de le jeter dans les prisons du château Saint- Ange et de l'y laisser mourir (1). Ses amis vinrent donc le supplier de ne pas quitter une ville, où sa présence devenait plus que jamais nécessaire, à cause des nouveaux dangers que courait le 'gouvernement populaire depuis le départ des Français. La situation était trèsgrave et très-difficile pour Savonarole; il s'agissait ou de ne pas obéir à l'appel du pape , ou de s'exposer à être la victime des Arrabbiati , qui espéraient tuer en sa personne la république elle-même. Par bonheur, il avait pour ne pas partir une excuse très-légitime. Il était à peine guéri d'une cruelle maladie d'entrailles qui l'avait tellement affaibli que les médecins lui ordonnaient de suspendre ses études et ses prédications, s'il ne voulait pas rendre son état mortel. Quelques jours avant la réception du bref, il avait déjà annoncé au peuple que sa maladie l'obligeait à interrompre ses sermons (2), On pouvait d'ailleurs lire son épuisement sur son visage et voir avec quelle fatigue il montait les marches de la chaire. A la vérité, il retrouvait sa vigueur
(I) C'est ce que fit plus tard Clément VII à l'égard d'un religieux de Saint-Marc, Benedetlo da Foiano, qui, en prêchant la doctrine de Savonarole pendant le siège de Florence (1527-1530), avait encouragé le peuple à la défense de la liberté. Étant allé à Rome, Benedelto da Foiano fut enfermé dans une prison souterraine du château Saint-Ange, où il mourut de faim.
(2) Sermons sur les psaumes, xxiii^ sermon prêché le 24 juin; xxiye sermon prêché le 5 juillet, \\s^ sermon prêché le 12 juillet.
en lace du peuple, et dès qu'il commençait à parler il semblait plus ardent, plus passionné que jamais. Ce n'était là pourtant qu'une surexcitation momentanée, presque factice, dont il ressentait souvent à tel point le contre-coup, qu'il restait tout à fait épuisé pendant plusieurs jours. Il résolut donc de suspendre complètement ses prédications et d'exposer eii.môme temps au pape les justes et solides raisons qui le forçaient à retarder son départ. Mais auparavant, il désira prendre congé du peuple et lui donner quelques conseils réclamés par les circonstances présentes, car il prévoyait pour la République des périls imminents. Il reconnaissait qu'elle avait besoin de se tenir en garde, et contre les Arrabbiati , et contre les Médicis , devenus d'autant plus dangereux qu'on les craignait moins.
Le 28 juillet, il prononça dans la cathédrale, en présence de la Seigneurie et de tous les magistrats, un de ses plus terribles sermons. Quand il monta en chaire, son âme était profondément attristée. Il allait prendre congé du peuple au moment où le départ de Charles V'III et la violation des promesses faites par ce prince exposaient Florence à de nouvelles complications politiques, au moment où ses propres ennemis, le combattant pour inaugurer par sa perte celle de la république, étaient parvenus à faire du pape l'instrument redoutable de leurs colères. En attaquant Savonarole, c'était le gouvernement démocratique qu'on prétendait attaquer. Le Prieur de Saint-Marc voyait qu'en se défendant lui-même il défendait le peuple entier. Quoiqu'il parût se traîner péniblement jusqu'à la chaire, il fut comme animé d'une nouvelle vie quand il se trouva devant le peuple et qu'il regarda en face la multitude attentive.
Il prit pour sujet de son discours la corruption des mœurs et les scandales qui se produisaient toujours à Florence. Les joueurs, les blasphémateurs, les femmes de mauvaise vie, les gens adonnés aux vices que la pudeur défend de nommer, souillaient encore la ville, et redoublaient d'audace à mesure que Jérôme était persécuté. A quels excès ne se porterait-on pas lorsque Savonarole serait forcé de se taire .^ Cette pensée excita le réformateur à se montrer impitoyable.il recommanda de châtier sévèrement les coupables et même de leur faire subir la peine de mort, si l'on ne pouvait les réprimer d'une autre façon. Il raconta le crime d'Achan et rappela que Dieu, courroucé par ce crime contre tout le peuple Juif, ne fut apaisé que par la mort de ce misérable. « Vois donc, ô Florence, loi qui veux être miséricordieuse, vois ce que Dieu commanda de faire ! Es-tu plus sage que Dieu? As-tu plus de compassion que Dieu? Es-tu plus que Dieu, loi? 0 Florence! tu veux être plus clémente que Dieu, mais ta clémence est une folie. Tu as une pitié cruelle. Fais justice, te dis-je, de ce vice infâme (1). Je vous le répète^ ô Florentins, le Dieu tout-puissant veut que la justice soit satisfaite I II faut que vous vous leviez, que vous saisissiez un de ces criminels, que vous l'ameniez devant le juge en disant : cet homme mérite la mort. Autrement, vous courrez de grands dangers, vous et votre cité. Suspendez les bals, suspendez les jeux, fermez les tavernes. Je le dis, ô Florence , que ce temps est celui des pleurs ,
(1) Ici et ailleurs, Savonarole fait allusion à ce vice qui, encore aujourd'hui, est puni de mort en Angleterre, et qui était alors très-commun en Italie. Le vice d'Achan est mentionné dans le Livre de Josué vir, 24-25.
non celui des fêtes. » Ce n'étaient là, cependant, que des menaces destinées seulement à épouvanter le peuple, car Savonarole n'abandonna jamais dans ses actes sa modération naturelle , quoiqu'il soit allé plusieurs fois trop loin dans ses paroles.
11 parle ensuite de la prophétie, et soutient qu'elle est nécessaire au salut du peuple et de l'Église, a Aujourd'hui, dit-il, l'Église est désolée par la corruption de ses chefs, par le manque de bons prédicateurs. Le vrai prédicateur devrait donner sa vie pour la vérité, pour le salut de son peuple; mais où se trouvent maintenant les vrais prédicateurs? Je le déclare, tant que les choses iront ainsi, l'Église s'avancera toujours davantage vers sa ruine, l'Italie n'aura point de repos. Je te l'ai déjà dil, ô clergé, c'est toi qui es la cause de cette tempête. »
Ici Savonarole change de sujet et passe à la politique.
Je vous ai prêché quatre choses : la crainte de Dieu, l'union, le dévouement aux intérêts généraux et la réforme du gouvernement, c'est-à-dire le Grand-Conseil ; il ne me reste plus qu'à confirmer ce que j'ai déjà dit. » 11 examine alors un à un ces quatre points et les corrobore par de nouveaux arguments. Avant tout, il insiste sur la nécessité de la concorde et recommande la création d'officiers de paix, « chargés de supprimer ces noms de Bigi, de Bianchi, d'Arrabbiati, qui sont une
cause de ruine pour la cité Que l'on hâte par tous
les moyens possibles la construction de la salle destinée au Conseil; que l'on prenne, s'il le faut, les ouvriers de Ja cathédrale, car ce travail sera plus qu'aucun autre <igréable au Seigneur. Que l'on maintienne énergiquement le Conseil, qu'on le réforme et qu'on l'améliore; qu'il soit la seule espérance, la seule forteresse du
peuple. » C'est en ce jour et en ce moment que Savonarole proposa, pour l'abolition ùç.?> parlamenti , la loi dont nous avons parlé plus haut. En même temps, il prononça de violentes paroles à l'adresse des citoyens qui , désirant le retour aux parlamenti^ ne voulaient pas se persuader que le Conseil était devenu le maître de tout et devait décider de tout. Il ne trouvait contre eux ni menaces, ni peines suffisantes, car il savait qwtXQ parlamento était l'arme à laquelle les Arrabbiati , et surtout les Médicis, comptaient recourir bientôt pour changer la forme du gouvernement. Lorsqu'il eut ainsi conseillé au peuple de se prémunir contre les nouveaux périls, il lui donna quelques autres avis et s'empressa de conclure. 11 supplia la Seigneurie de ne pas perdre sans cesse son temps à des bagatelles, selon l'usage trop général à Florence , mais de pourvoir seulement aux affaires importantes et de confier le reste aux autres magistrats. Un de ses vœux les plus ardents était aussi qu'on n'épargnât rien pour encourager le travail , « dût-on exempter des gabelles les corporations de la soie et de la laine » . Enfin, il prit ainsi congé de son auditoire : « 0 mon peuple, lorsque je suis ici dans cette chaire, je me sens toujours en possession de mes forces; et si, quand je la quitte, ma santé restait la même, je me trouverais toujours dans un état satisfaisant.... Mais à peine serai-je descendu de cette chaire, que sans doute mes souffrances reviendront. Je resterai, pour ce motif, un peu de temps sans vous revoir, car il faut que j'essaye de me guérir. Je recommencerai ensuite à prêcher, si je vis encore. Il est probable que je me reposerai un mois, à moins que vos prières ne me rappellent auparavant. Fra Domenico viendra prêcher
pendant mon absence; puis je reprendrai la parole, si je suis vivant.... Mais, dans tous les cas, les bienfaits accordés par le Seigneur à Florence se perpétueront. Malgré toutes les manœuvres des méchants, ces semences doivent porter des fruits, parce que telle est la volonté de Dieu. Je pourrais tous nommer aujourd'hui les auteurs de vos périls, mais je ne veux nuire à personne; vous connaîtrez ces hommes quand ils seront punis. Maintenant je m'arrête, car j'ai tant prêché et je me suis tellement fatigué , que j'ai abrégé ma vie de beaucoup d'années et que je suis absolument épuisé. — Eh bien, ô moine, quelle récompense désires-tu? — Je désire le martyre ; je serais heureux de le souffrir; je l'implore chaque jour, ô Seigneur, par amour pour cette ville (I) ! ))
Après ce sermon, Savonarole, le dernier jour de juillet, répondit au pape. On remarque dans sa lettre une généreuse humilité, une franchise pleine de noblesse. Il disait que le premier devoir d'un religieux est certainement la soumission à ses supérieurs, mais qu'un religieux est en droit de présenter les excuses raisonnables qui peuvent s'opposer parfois à l'obéissance, et il citait à ce propos les paroles du pape Alexandre IV à l'évêque de Ravenne. « J'avais depuis longtemps, continuait-il, le désir de voir Rome , pour y vénérer le sanctuaire des apôtres Pierre et Paul, ainsi que lesreliqaesde tant d'autres saints, pour y rendre hommage au vicaire de Jésus- Christ. Aujourd'hui, ce d^sir est bien plus vif encore, puisque Votre Sainteté daigne appeler auprès d'elle son
(1) Sermons sur les psaumes. Voir le sftnnon prononcé le 2S juillet.
humble serviteur. Il m'est cependant impossible de quitter Florence, car je relève à peine d'une très-grave maladie, qui m'a fait suspendre mes prédications et mes études, et qui met encore ma vie en péril... Je [suis d'ailleurs tenu d'obéir plutôt à l'intention bienveillante qu'à la lettre môme de l'ordre qui m'est donné. Le Seigneur s'étant servi de moi pour préserver cette cité d'une grande effusion de sang , pour y rétablir de justes et saintes lois (1), j'ai hors de Florence comme à Florence une foule d'ennemis qui, dans leur fureur de n'avoir pu réduire cette ville en servitude, ont soif démon sang. Plusieurs fois déjà, ils ont attenté à ma vie par le fer et par le poison. Je ne pourrais donc m'éloigner sans courir un danger manifeste. A Florence même, je ne puis marcher sans une escorte armée. En outre, cette nouvelle réforme, que le Seigneur a introduite ici par mon intermédiaire, ne possède pas encore de solides racines, et sans un continuel appui elle serait visiblement compromise. D'après le jugement de tous les citoyens bons et sages, mon départ causerait un grand préjudice au peuple florentin et ma présence làbas serait d'une faible utilité (2). Je ne dois point supposer que mon supérieur souhaite la ruine d'une ville entière. Par conséquent, j'espère que Votre Sainteté voudra bien tolérer ce retard , de peur d'entraver la réforme commencée par la volonté du Seigneur, ré-
(1) « Quum civitalem a non mediorri sangutnis effusione et a multis «■ aliis noxiis, mca opéra, Dominusliberaveritet adconcordianilegesque « sanctasrevocaverit, infesti facti sunt milii, tam in civilate quam ex- « tra, iniqui liomines. »
(2) (( Discessus meus maxime jactura? huie populo, et modica) « istliic utilitatis foret. >•
forme pour le succès de laquelle Dieu a suscite, j'en suis sûr, ces obstacles à mon départ (1).... Si Votre Sainteté désire connaître avec plus de précision ce que j'ai prédit relativement au châtiment de l'Italie et au renouvellement de l'Église , elle pourra le lire dans un ouvrage que je publie en ce moment {Compendium Berelationum). J'ai voulu faire imprimer mes prédictions, afin que, si elles ne se réalisent pas, il soit évident pour tout le monde que je suis un faux prophète. Quant aux choses plus impénétrables qui doivent encore rester dans le secret, je ne puis, pour le moment, les révéler à aucun mortel... Je supplie donc Votre Sainteté d'accueillir favorablement mes excuses si véridiques et si claires, et de croire que je souhaite ardemment d'aller à Rome. Dès que mes forces seront revenues, ma propre volonté me tiendra lieu d'aiguillon (2). »
Le pape n'envoya aucune réponse à cette lettre, mais il fit expressément savoir à Savonarole qu'il acceptait sesexcuses (3). Se renfermant à Saint-Marc, le Frère s'occupa de soigner sa santé, et se contenta d'adresser aux religieux quelques courtes allocutions. Fra Domenico da Pescia le remplaçait dans la chaire de la cathédrale.
(1) « Dum hoc ceplum perficiatur opus, cujus gralia hœc iinpe- '< dimenta , ne proficiscar, natu divino accidisse , equidem certus « su m. w
(2) Cette lettre, écrile en lalin , se trouve dans l'Appendice de l'édition italienne. Elle est également donnée par M. Perrens. On en peut lire la traduction complète dans l'année dominicaine ( octobre 1863\ [yote dutrad)
(3) Savonarole, dans le sermon du 18 février 1498, fit riiistoire de tous les brefs qui vinrent de Rome. En parlant de sa lettre à Alexandre VI, il dit : « Le pape accepta trèibien mon excuse. » Voir p. 20- 22, édition de Venise 15i0.
Jl cherchait à reproduire la doctrine, à imiter le style et le débit de son maître (i). Quoiqu'il n'eût ni la même originalité, ni la même énergie, ni la même éloquence, on allait néanmoins l'entendre volontiers , parce qu'on admirait la sincérité de son caractère et parce qu'on le savait sous la direction de Savonarole.
Pendant que les événements prenaient un cours pacillque et régulier, un nouveau bref, daté du 8 septembre, arriva de Rome à l'improviste; il était adressé aux religieux de Sainte-Croix, peu favorables aux moines de Saint- Marc. Savonarole était désigné dans ce bref sous le nom dun certain fra Girolamo, semeur de fausses doctrines , et était sommé, en termes menaçants, de se rendre à Rome (2). Pourquoi donc ce revirement et cette subite colère après que les excuses de Savonarole avaient été acceptées? Pourquoi le pape adressait-il à Sainte-Croix un bref concernant Saint-Marc, et alimentait-il ainsi ces ja-
(1) Un de ses sermons se trouve à la fin des seimons de Savonarole sur les psaumes, et porte la date du 29 septembre.
(2) « Quelque temps après — un mois et demi environ, car le pre- » raier bref fut envoyé vers la fin de juillet — il arriva un nouveau '< bref, expédié vers le 8 septembre. Il renfermait une foule d'accusations '» injurieuses et contenait plus de dix-huit erreurs. D'abord, le bref «< était adressé au monastère de Sainte-Croix, de sorte qu'on le remit '< à Sainte-Croix, bien qu'il fût destiné à Sainl-Marc. En outre, on lisait « dans ce bref les mots suivants : « Quemdam Hieromjmum Savona- « rolam », c'est-à-dire un certain Jérôme Savonarole, comme si le « pape ne me connaissait pas. Or, il n'y avait pas un mois et demi « qu'il m'avait écrit avec la plus tendre bienveillance. De plus, le bref <i énonçait beaucoup d'autres reproches tellement mesquins, que, par « convenance, je ne veux pas les répéter ici. Vous voyez donc que le « souverain pontife a été circonvenu. Tant de changements dans ses « brefs, en si peu de temps, prouvent la vérité de mon assertion. » Sermon du 18 février 1498, comme plus haut.
lousies qui ne régnèrent que liop entre les religieux d'ordres dilïérents?Ily avait là un mystère inexplicable, et l'on ne pouvait alors attribuer à ce procédé d'Alexandre YI un autre motif que celui de rabaisser Savonarole aux yeux de la foule et d'exciter contre lui la haine des autres religieux. Bientôt, cependant, on reconnut la cause réelle de l'insistance avec laquelle on appelait h Rome le Prieur de Saint-Marc. Les périls que son dernier sermon du mois de juillet avait fait pressentir se réalisèrent tous, et la tentative de Pierre de Médicis, que l'enchaînement des faits nous a forcé de raconter dans le chapitre précédent, justifia les attaques de Jérôme contre les parlamenti. Au lieu de se ren dre à Home, Savonarole remonta en chaire au mois d'octobre et fit les trois sermons par lesquels nous l'avons vu encourager le peuple à la défense de la patrie. La ville entière courut aux armes, l'armée de Pierre se dispersa et l'entreprise contre Florence, ainsi que nous l'avons dit, échoua complètement. A quel point le pape fut exaspéré contre Savonarole, on peut se l'imaginer, car les derniers événements si inattendus étaient le résultat des prédications du Frère. Dans les premiers jours de novembre, Alexandre YI lança contre lui un quatrième bref pour lui interdire absolument de prêcher (1). Savonarole était
(1) « Il vint plus tard un autre bref qui me reprochait davoir pro- « page des doclrines capables de jeter la division parmi les peuples <i les plus pacifiques. Ce bref, où se trouvaient formulés beaucoup « d'autres giiefs sans fondement, suspendait mes prédications. » ( Sermon du 18 février 1498.) ÎSoas ne possédons pas ce bref, mais l'existence en est démontrée non-seulement par les paroles mêmes de Savonarole, mais par le silence qu'il garda pendant les mois suivants, et par les lettres des magistrats florentins à l'ambassadeur de la R.'publique près la cour de Rome.
déjà rentré dans le silence, il n'eut qu'à y persister. Il se lut donc pendant l'avenl de 1495, et fra Domenico le remplaça de nouveau à Sainte-Marie-des-Fleurs.
Savonarole, pendant ces mois de silence, alors que sa santé n'était pas encore raffermie , se trouva sans doute dans une violente agitation d'esprit. Il se voyait entraîné à lutter avec la cour de Rome , pour défendre sa propre doctrine contre des accusations manifestement calomnieuses et pour protéger sa vie contre les embûches dont la haine des partis l'entourait. Sa sécurité personnelle exigeait qu'il négligeât la réforme politique , qui était en si bon chemin, et la réforme morale, qui avait déjà produit des résultats si heureux. C'est là précisément ce que désiraient ses ennemis. Ceux qui le représentaient comme un hérétique, comme un propagateur de scandales, comme un séducteur du peuple, ne croyaient pas eux-mêmes à leurs accusations. Nous constaterons bientôt que le pape ne trouvait rien à reprendre dans la doctrine de Jérôme; la guerre qu'il faisait au Frère, de concert avec les Arrabbiati et avec Louis le More, était une guerre toute politique; en le persécutant au nom de la religion, il cherchait seulement à renverser le parti dont le Prieur de Saint-Marc était l'âme. Tant que la lutte avait gardé son caractère réel et était restée dans ledomaine de la politique, Savonarole avait envisagé les choses sans inquiétude. Désormais, au contraire, la situation se trouvait tout autre, puisqu'on cachait avec hypocrisie la lutte politique sous une dispute religieuse. Jérôme apercevait toute la gravité, toutes les périlleuses difficultés de sa nouvelle position. Si le débat n'avait eu pour objet qu'un point de dogme , le Frère aurait pu soumettre la question à l'autorité de l'Éghse;
mais le pape se bornait à lui reprocher en termes vagues la prédication de fausses doctrines, et à lui imposer silence. Il s'agissait, par conséquent, ou d'abandonner le peuple pour obéir aux ordres d'un homme dont le but unique était certainement la destruction de la liberté florentine, ou de résister à l'autorité du souverain pontife, de porter la cause devant le public et de jeter ainsi l'Église ilans les scandales et les discordes. Savonarole fut profondément affligé; néanmoins, il n'hésita pas un instant à se taire, attendant que les magistrats et que les cardinaux favorables à ses intérêts essayassent d'incliner encore à la bienveillance l'esprit d'Alexandre VI. Les lettres que Savonarole écrivit alors prouvent qu'il était fermement résolu à ne pas reprendre la parole avant d'en avoir obtenu de Rome la permission (I).
Mais s'il se tut, il ne mit point en doute la justice de sa cause. Il ne croyait pas à la validité des ordres du pape, parce que ces ordres avaient été dictés par la politique , provoqués par des renseignements faux et calomnieux. C'est précisément à cette époque qu'il commençait à méditer sérieusement sur les moyens de mettre un terme aux maux de l'Église. Dans l'opinion d'un grand nombre de sérieux et zélés catholiques, l'élection de Roderic Borgia, si ouvertement entachée de simonie, était absolument nulle, et le seul remède à tant de scandales causés par le pape était la réunion d'un concile qui le déposât. A la tête
(1) Voir dans VAppendice de l'édition italienne la lellre au frère Antoine i!e Hollande, prieur dePrato. C'est à la bibliothèque Riccardi que nous avons retrouvé celte courte lettre.
de ce parti s'était placé le belliqueux cardinal de Saint- Pierre-aux-Liens, qui fut plus tard Jules II (1). Il traitait Alexandre YI de mécréant, d'hérétique, et restait sans cesse auprès de Charles VIII, suppliant ce prince de convoquer un concile afin de réformer l'Église. Le roi ne se montrait pas hostile à celte idée. Peu s'en fallut même , d'après l'assertion plusieurs fois répétée de Commines, son ambassadeur, qu'on n'en vint à entreprendre cette réforme (2). Quand les Français passèrent à Rome pour la première fois , dix-huit cardinaux au moins, s'associant aux desseins du cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens , demandèrent instamment au roi la réalisation de la réforme désirée. On pointa deux fois les canons contre le Château Saint-Ange pour s'emparer d'Alexandre VI et pour réunir violemment le con-
(1) Padre Marcbese, Sforia di San Marco, p. 249-255, édit. Le Monnier, 1860; Rainald. ad ann. 1492. « Julianus Robureus, Card. « S. Pelri ad Viiicula, in Gallias aufugit, iram Alexaiidri verilus, cum « ceiebrandurn concilium œcumenicum diceret, nimiruni ad erigendam « Ecclesiam a simoniacis conculcatam. » Le même cardinal, devenu pape, publia le 14 janvier 1505 une bulle qu'il fit confirmer par le concile de Lalran et dans laquelle il déclarait nulle l'élection d'Alexandre, ajoutant qu'elle n'avait pas même pu être validée par l'obédience subséquente des cardinaux. (Voir le P. Marcliese, p. 250, note L ) Le père Marchese dit à ce propos : « Après la longue et continuelle approbation donnée par l'Église à l'élection d'Alexandre Vf, l'opinion de Jules II ne peut être acceptée par les catholiques. Mais si la faute commise par le cardinal Délia Rovere ne ferma point à ce prélat le chemin de la papauté , la faute identique dont Savonarole se rendit coupable n'aurait pas dû ouvrir à celui-ci la route du martyre. »
(2) <( Preschoit que Testât de l'Église serait réformé à l'espée. Cela « n'est pas encore advenu, mais il en fut bien près, et encore le mainte tient. )) Commines, Mémoires, livre YIII, ch. ir.
cile (1); mais, comme d'ordinaire, le roi devint de plus en plus irrésolu à mesure qu'approchait le moment de prendre une décision, et il finit par suivre les conseils de Briçonnel. Briçonnet , que le pape avait comblé d'argent et défaveur, exerçait sur l'esprit du roi une véritable domination.
Parmi ceux qui apelaient de leurs vœux le concile et la réforme, Savonarole n'était pas un des moins ardents. Si jusqu'alors il avait hésité à précipiter les choses, pour ne pas susciter des divisions au sein de l'Église, dont l'union lui était particulièrement chère, la récente conduite du pape lui enlevait tout scrupule. 11 savait d'ailleurs qu'il trouverait un solide appui dans le cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens (2). Aussi, quoique la prudence ne lui permit pas de traiter en chaire ces questions, il ne négligeait pas de solliciter souvent Charles YIII par des lettres nombreuses et pressantes.
Trois lettres adressées au roi, post admissionem regni neapoUtani (3), furent écrites pendant les mois que Savonarole passa dans la retraite, à Saint-Marc, et font supposer qu'il en écrivit d'autres encore. Il y parle toujours sur un ton de prophète : a Rappelez-vous, dit-il au roi, que j'ai annoncé maintes fois votre venue en Italie quand personne n'y pensait, que j'ai prédit
(1) Marcliese, p. 251-, Guicciardini , 1. I, cb. iv ; Raiiialdo , aJ ann. 1495, n" 1.
(2) Il ressort du procès de Savonarole que le cardinal lui avait envoyé plusieurs fois des paroles d'encouragement.
(3) Ces lettres, qui jusqu'à présont étaient restées inconnues, ne portent aucune date. Nous les avons trouvées dans la bibliothèque Riccardi. (Voir TAppendice.)
vos succès et vos périls. Le Seigneur vous a puni, parce que, vous écartant de ses ordres, vous avez abandonné son œuvre. Mais les punitions seront plus graves si désormais vous ne rentrez pas dans la bonne voie. Je vous déclare , de la part de Dieu , que si vous ne changez pas de conduite, si vous ne tenez pas les promesses jurées, si vous n'exécutez pas ce qui vous a été commandé par mon intermédiaire, le Seigneur vous retirera la mission qu'il vous avait confiée, et choisira un autre serviteur. » Sur ces entrefaites le dauphin mourut (1). Charles YIII, profondément affligé, se persuada de plus en plus que les prédictions de Savonarôle étaient vraies. Cependant, tout cela ne suffisait pas pour le faire sortir de l'éternelle irrésolution par laquelle il semblait destiné à mécontenter tout le monde.
Quant à Savonarole , il persévérait dans son silence, s'occupait de ses études, et adressait des lettres à sa famille, alors accablée par la pauvreté, non moins que par les malheurs domestiques. Ces lettres prouvent que Savonarole, à l'exemple des hommes vraiment grands, garda toujours pour ses parents une inaltérable tendresse. Il recommandait à ses frères de s'entr'aider, parce que, ayant renoncé au monde , il ne pouvait leur donner que des paroles de consolation. Mais, en esprit, il participait à toutes leurs joies , à toutes leurs douleurs (2). Après la mort de son oncle Borso, il écrivit à sa mère une lettre, où il laisse parler librement son cœur et où nous reconnaissons que sa mère était, sur la terre,
(1) Charles Roland mourut le 10 octobre 1495 à l'âge de trois ans. ^ (2) Voir dans l'Appendice la lettre que Savonarole écrivit à son frère Albert le 28 octobre 1495.
Tobjel de sa plus forle affection, la confidente la plus intime de ses pensées (1). Cette lettre est très-remarquable. Elle témoigne d'une exquise délicatesse de sentiment. Dans ces effusions familières, Savonarole se montre le même homme que dans ses ardentes allocutions à la multitude exallée. Ce sont les mêmes idées, les mêmes paroles. Jérôme est toujours préoccupé de sa haute et prophétique mission ; en s'adressant à sa mère, comme en s'adressant à la foule, il prêche sur la vie parfaite, sur la vanité du monde, et il termine en annonçant sa mort prochaine. « Je voudrais que votre foi fût assez grande pour que vous pussiez, comme cette sainte femme juive de l'Ancien Testament, voir sans pleurer vos fils martyrisés en votre présence. Je ne dis pas cela, ma bien-aimée mère, pour vous alarmer, mais afin que, s'il m'arrive malheur, vous vous trouviez préparée à ma mort (2). »
Cependant, la santé de Savonarole commençait à s'améliorer, et le Frère sentait renaître en lui avec plus de vivacité que jamais son besoin d'activité. Que faire donc? Remonter en ctiaire sans la permission de Rome, il ne le voulait pas, et, en dirigeant les prédications de fra Domenico , il ne pouvait espérer les grands résultats qu'il avait lui-même obtenus. Mais le Prieur de Saint- Marc était homme à trouver toujours l'occasion de faire
(1) CeUe lettre a élé trouvée par nous dans la bibliothèque Magliabecliiana, et le père Marchese, en la publiant dans lappendice de VArchirio Storico, n" 26, s'exprime ainsi : « Quand inènie le teini>s et les hommes auraient fait disparaître tous les autres écrits de Savonarole , cette lettre suffirait pour prouver sa forte et sincère piété.
(2) Cette lellre se trouve dans la correspondance publiée par le père Warchese. — >'ous en donnons la traduction complète dans lAppendice. {yote du irad.)
le bien ; quand il ne pouvait se proposer un but important, il se contentait d'en poursuivre un moindre. Les Arrabbiati^ à la faveur du silence gardé par Savonarole, se préparaient à célébrer, comme au temps desMédicis, le carnaval de 1496 dont l'époque approchait. Pour se dédommager de la longue contrainte qu'on leur avait imposée, ils comptaient s'abandonner à l'effervescence de leurs passions et aux délassements obscènes. Le Frère résolut de s'opposer à leurs projets.
L'entreprise n'était pas aussi facile qu'elle le paraissait au premier abord. Les Florentins avaient toujours été très-curieux de ces fêtes carnavalesques, et, sous les Médicis, ils s'étaient livrés à tous les excès avec une incroyable frénésie. Pendant le carnaval, la ville entière devenait le théâtre d'une immense orgie; chacun s'adonnait à la boisson et à la débauché; la décence publique était entièrement oubliée. Il est vrai que ces habitudes^ grâce aux prédications de Savonarole, s'étaient beaucoup modifiées. Cependant, certains usages avaient de si profondes racines, que ni la doctrine du Frère , ni les nouvelles lois, ni les mesures prises par les magistrats, ni les plus sévères édits, n'avaient pu les détruire. C'étaient naturellement les enfants qui tenaient le plus à ces fêtes. Ils avaient coutume d'arrêter les gens dans la rue, en leur barrant le passage avec de longs pieux, et ils ne cessaient cette espièglerie qu'après avoir reçu quelques pièces de monnaie qu'ils dépensaient^ le soir, en festins extravagants. Ils allumaient ensuite , sur les places , de grands feux, autour desquels ils dansaient et chantaient; enfin, ils se lançaient des pierres avec tant de violence, que plus d'un, chaque année, tombait mort dans les rues, a Ce jeu stupide et bestial» fut plusieurs fois
défendu; on eut recours aux plus sévères menaces, mais inutilement. Les plus sages citoyens , les Huit, la Seigneurie elle-même avaienlen vain réuni tous leurs efforts : après les folies de la journée, les enfants se trouvaient tellement surexcités qu'aucune répression ne les épouvantait. Savonarole, à son tour, tenta de mettre fin à ces funestes traditions. Ne pouvant plus, à cause des circonstances nouvelles, aborder des entreprises aussi importantes que la réforme des mœurs et la réforme politique inaugurées avec tant de succès, il imagina une troisième et plus modeste réforme qu'il appela la réforme des enfants.
Il comprit que la destruction absolue des anciens usages serait très-difficile, et se décida seulement à les transformer, en substituant aux fêtes carnavalesques des fêtes religieuses. Au coin des rues où les enfants se réunissaient d'ordinaire pour demander l'argent destiné à leurs festins, il fit construire de petits autels. Les enfants devaient se tenir à côté de ces autels pour demander aussi de l'argent, mais au lieu de l'employer à satisfaire une gloutonnerie grossière, ils devaient le donner aux pauvres. Les chants retentiraient comme autrefois ; seulem.ent, les vers obscènes seraient remplacés par des cantiques et par des hymnes. Savonarole luimême voulut en composer quelques-unes et revint à la poésie qu'il avait depuis si longtemps délaissée ; il fit composer les autres par le poëte Girolamo Benivieni (1). Afin que tout se passât avec plus d'ordre, fra Dome-
(1) Voir les Poésie cU Jeronimo Benivieni impresse in Firenze per S. Antonio Tubini e Lorenzo di Francesco Venedano et Andréa Ghyr(landi) da Pistoia. A di vu septembre. MCCCCC. in fol. — (Note du trad.)
nico fut chargé de rassembler les enfants et de choisir parmi eux plusieurs chefs dont quelques-uns se présenteraient devant la Seigneurie et exposeraient les motifs et le plan de la réforme. Après avoir obtenu l'approbation des Seigneurs, les enfants, tout fiers de leur récente importance, se mirent à l'œuvre avec ardeur. A la vérité , durant ce carnaval , la ville ne fut pas encore bien tranquille, et l'on ;ne pouvait marcher très-librement dans les rues; mais l'importunité des enfants n'était pas nouvelle, tandis que le but charitable assigné par Savonarole à leur turbulente activité était absolument nouveau. Ainsi, en U96, le jeu des pierres et les festins furent abandonnés pour la première fois, pendant que trois cents ducats étaient recueillis pour les pauvres. Le dernier jour de carnaval, on fit une procession solennelle à laquelle assistait le peuple tout entier. Les enfants marchaient en chantant des hymnes religieuses. Ils visitèrent les principales églises de la ville ; après quoi, ils déposèrent l'argent reçu par eux entre les mains des Buoni Uomini di San Martino, afin qu'il fût distribué aux pauvres honteux (1). Quelques personnes murmuraient contre cette innovation, parce qu'elles avaient l'habitude de blâmer tout le bien qu'opérait Savonarole; mais la généralité des citoyens et des honnêtes gens disaient que, cette fois encore, le Frère
(1) Les biograplies ne mentionnent pas cette procession de carnaval, la i>remière que Savonarole institua, mais elle est minutieusement décrite dans une lettre du chancelier Paolo de Somentiis, personnage envoyé à Florence par Louis le More pour rendre compte à ce prince de tous les événements où Savonarole était impliqué. Paolo de Somentiis dit que le nombre des enfants montait à 10,000 ! Voir l'Appendice do l'édition italienne.
— -iO —
avait su alteindre un résullatdoiU personne n'avait réussi à obtenir la réalisation (1).
Pendant ce temps, les Dix de la guerre ^ qui dans le nouveau gouvernement s'appelaient les Dix de la liberté et de la paix et qui s'étaient toujours montrés favorables à Savonarole, employèrent toute leur influence pour que le pape accordât au Frère l'autorisation de prêcher le carême. Us avaient écrit en ce sens lettres sur lettres à plusieurs cardinaux et à l'ambassadeur messire Ricciardo Becchi : «Vous ne pourriez, disaient-ils à ce dernier, rien faire qui fût plus agréable i\ vos concitoyens ; la sagesse du peuple entier vous
(1) Burlamacchi décrit longuement ces jeux et cetle réforme des enfants, p. lOi et suiv. INardi, à ce i>roi>os, s'exprime ainsi : «c Un fait <- qui parut alors digne de remarque entre tous , ce fut l'abandon vo- •> lontaire du stupide et bestial jeu des pierres, usité pendant les jours « de carnaval. Ce jeu était tellement passé dans les m(eurs depuis « plusieurs siècles , que les édils les plus sévères et les plus ef- « frayants des magistrats n'avaient jamais pu, je ne dis pas l'abolir, « mais le modérer. » {Storia di Firenze, p. 96.) Savonarole s'ctonnaii lui-même du succès qu'il avait obtenu pendant ce carnaval. « Vous '< savez que dans les temps passés aucun magistral n'a roussi, ni par '< les édils, ni par les peines rigoureuses, à supprimer la détestable '<■ habitude de lancer des pierres durant le carnaval, balùtude qui, " chaque année , coulait la vie à quelqu'un : et voilà qu'un simple * frère, avec quelques paroles et par le seul moyen delà persuasion, '< a déraciné cet usage. A'ous savez, en outre, que pendant le carnaval « on commettait beaucoup de péchés; et voilà que les enfants « même se sont confessés ; le dernier carnaval a ressemblé à un ca- « rème. Ces changements ne peuvent être que l'œuvre de Dieu- « Enfin, d'ordinaire, les enfants mendiaient pour manger et pour boire, « pour faire un feu de joie avec du bois et des fagots : et voilà qu'en '< faveur des pauvres ils ont mendié tant d'argent que, malgré \olre « habileté, vous n'auriez jamais pu en réunir autant. » Premier sermon du carême de li'JG.
saura toujours gré de ce service. » (26 janvier 1-496) (1). Il semble qu'a l'aide du cardinal de Naples et du cardinal de Lisbonne, Becchi parvint à fléchir, du moins en partie, l'esprit du pape; car, si un nouveau bref ne révoqua pas celui qui avait suspendu la prédication de Savonarole, le souverain pontife rendit à Jérôme, par l'intermédiaire d'un cardinal, la liberté de prêcher (2).
Un autre fait, qui mérite d'être spécialement pris en considération, semble avoir eu lieu à la môme époque, quoique les historiens ne nous en indiquent pas la date d'une manière précise. Le pape avait remis les sermons de Savonarole à un savant évêque dominicain, en le chargeant de rechercher si ces sermons ne contenaient pas quelque proposition condamnable. Après les avoir examinés, le prélat revint avec le volume dans ses mains et dit : (( Saint père, toutes les paroles de ce frère sont empreintes de sagesse et d'honnêteté; il parle contre la simonie, contre la corruption des prêtres, qui est assurément fort grande; il respecte les dogmes et l'autorité de l'Église. A votre place, je chercherais à m'en faire un ami, en lui offrant même , si cela était nécessaire, la pourpre cardinalice. » Soit que le pape, commençant alors à redouter Savonarole, voulut simplement le réduire au silence; soit qu'il pensât à lui tendre un nouveau piège; ce qui est hors de doute, c'est qu'un dominicain fut envoyé de Rome pour offrir le chapeau rouge au Prieur de Saint-Marc, à la condition que celui-ci consentirait à changer de langage dans ses prédications. On aurait peine à décrire le trouble et l'indignation qu'é-
(1) Dociinients publiés par le père Mardiese.
(2) Burlamacclii, Ra/.zi, Barsanli, elc.
prouva Savonarole en écoutant ce message inattendu. Il avait désormais les preuves visibles de la vénalité qui régnait à Rome relativement aux choses les plus sacrées. Ne sachant que répondre dans son juste mépris, il dit seulement au moine qui lui transmettait la scandaleuse proposition : u Venez à mon prochain sermon, et vous entendrez la réponse que j'envoie à Rome (1). »
Tels étaient les auspices sous lesquels devait commencer le carême de 1496. La foule accourait avec une curiosité fiévreuse pour entendre celle voix que les foudres de Rome avaient, pendant plusieurs mois, réduite au silence. La nef de la cathédrale ne suffisant plus à contenir une pareille multitude, on avait construit, le long des murs, dans les bas côtés, un amphithéâtre qui montait jusqu'aux premières fenêtres et qui
(1) Ce fait ne repose pas seulement sur l'autorité de Burlaniacchi, de Razzi, de Barsanti, etc.; il est également rapporté par Bzovius ( année 1494 \ par Fonlana et par Souveges ; il est regardé comme indubitable par le père Marchese, parMeier, par M. Perrons, etc. Savonarole lui-même y fit quelques allusions dans ses sermons et dans ses écrits :« Je neveux ni chapeaux, ni mitres grandes ou petites; je « veux seulement ce que tu as donné à tes saints : la moi t. Un cba- « peau rouge, un chapeau de sang, voilà ce que je désire- » (Sermon des fêtes de 1496; xix* sermon prêché le 20 août.) Savonarole dit encore à plusieurs reprises : « Si j'avais voulu des dignités, je ne porterais pas aujourd'hui,, vous le savez bien, un manteau déchiré. » Dans le dialogue : De verttate prophedcd , ch. v, Savonarole affirme de nouveau qu'on a essayé de le tenter par de nombreuses promesses aussi bien que parles menaces. L'authenticité du fait est donc indubitable et nest contestée par aucun biographe ; la date seule reste incertaine. Nous avons cru devoir placer ici cet épisode de la \ie du l'rère, parce que le premier sermon du carême suivant nous semble contenir la réponse faite à la cour de Rome; nous ne saurions, d'ailleurs, voir en quel autre temps pourrait être arrivé l'incident que nous venons de décrire.
se composait de dix-sept gradins où les enfants devaient prendre place. Les enfants formaient une parlie trèsimportante de l'auditoire, et Savonarole s'adressait souvent à eux. Cependant , malgré sa popularité, Jérôme, lorsqu'il se rendait à Sainte-Marie-des-Fleurs, courait de continuels dangers. Un grand nombre de citoyens appartenant à la faction des Arrabbiati cherchaient à le tuer, et l'on disait que Louis le More, voulant aussi se débarrasser de lui, avait envoyé des sicaires à Florence. Savonarole marchait donc entouré d'une foule d'amis armés qui se prêtaient volontairement à la défense d'une existence si précieuse. Ses partisans allaient le prendre à Saint-Marc, et, après avoir entendu le sermon, ils reconduisaient l'orateur, sans le laisser seul une minute, jusqu'au seuil du couvent. Ce carême fut pour Savonarole une occasion d'exaltation nouvelle et toujours croissante. Lorsqu'il rem.onta en chaire, son âme débordait de tristesse et d'indignation. Après avoir entamé avec la cour de Rome une lutte qui s'envenimait de plus en plus, il allait répondre publiquement à la proposition honteuse de ceux qui cherchaient à le corrompre au moyen d'une dignité ecclésiastique; car il avait résolu de défendre sa cause à la face du monde. Ses sermons surpassèrent en audace et en éloquence tous ceux qu'il avait prononcés jusqu'alors. Nous les examinerons dans le chapitre suivant.