A SA MÈRE
Ma mère vénérée , Que la paix du Christ soit avec vous. Je sais que vous vous étonnez de mon long silence. Ne l'attribuez pas à un oubli de ma part, mais au manque de messager. Pendant ces derniers temps, il n'en est parti aucun de Brescia pour Ferrare. A la vérité, un des nôtres est venu ici après la fête de Noël; mais j'étais alors si occupé, que l'idée de vous écrire ne revint pas à ma mémoire , ce dont j'eus ensuite les plus vifs regrets. J'ai vu , depuis , fra lacomo de Pavie , qui a été prieur de notre couvent des Anges (2) avant le prieur actuel, et il m'a dit que vous vous plaigniez de mon silence. Je lui ai répondu que, la route entre Brescia et Ferrare n'étant pas trèsfréquentée, on ne pouvait se procurer facilement un messager fidèle; et, comme je parlais d'aller bientôt à Gênes, fra lacomo m'a assuré qu'en passant à Pavie
(1) On peut lire le texte italien de cette lettre dans l'ouvrage de M. Villari sur Savonaroie. (Voir l'Appendice de l'édition italienne.)
(2) Couvent des dominicains de Ferrare. Ce couvent n'exisîe plus.
j'aurais chaque jour des courriers à ma disposition, et il m'a recommandé de vous écrire dès mon arrivée dans celle ville. Mes supérieurs m'ayant envoyé prêcher ce carême à Gênes , je vous écris de Pavie, ainsi que je me l'élais proposé.
Je me porte bien ; mon esprit est satisfait et mon corps en parfaite santé, quoique le voyage m'ait fatigué et que j'aie encore un long chemin à parcourir avant d'arriver à Gênes. Je n'ai rien de parliculier à vous annoncer, si ce n'est que je n'ai reçu aucune lettre de vous, depuis que je ne vous ai vue; sans fra I^como, je n'aurais pas eu de vos nouvelles. Je m'imagine que vous êtes dans la tribulation, aussi je prie sans cesse Dieu pour vous, dans la limite de mes faibles forces. Voilà tout ce que je puis faire pour vous ; si j'avais un autre moyen de vous venir en aide, je ne le négligerais point. Mais lorsque j'étais libre, je me suis fait esclave par amour pour Jésus qui s'est fait homme par amour pour moi et qui a pris la forme d'un esclave pour me rendre libre. En toutes choses, je cherche la glorieuse liberté des enfants de Dieu. Autant que je le puis, je m'efforce donc de servir le Seigneur et de ne sacrifier cette tâche à aucune affection terrestre et charnelle, travaillant de tout mon cœur à la ^igne de Dieu en différentes villes, afin de sauver, non-seulement mon âme, mais celle des autres , et redoutant par dessus tout le jugement que j'encourrais dans le cas où je trahirais ce devoir; car si Dieu m'a confié un talent, je dois en faire l'usage qui lui plait. Ainsi, ma mère bien aimée, vous ne devez pas vous affliger de ce que je m'éloigne de vous et de ce que je porte ma parole de pays en pays : je le fais pour le salut d'un grand nombre d'âmes. Je prêche, j'exhorte.
je confesse, je fais des lectures, je donne des conseils; je ne vais et je ne viens qu'afin d'atteindre un but qui est aussi celui de mes supérieurs quand ils m'envoient de côté et d'autre. Vous devez donc vous consoler en pensant que Dieu a daigné jeter les yeux sur un de vos enfants et lui imposer une pareille mission. Si je restais continuellement à Ferrare, je n'y ferais point, croyez-le, autant de bien qu'ailleurs : car il n'y a pas de religieux où il n'y en a que fort peu qui réussissent à ramener leurs concitoyens à une sainte vie. Aussi l'Écriture nous presse- t-elle toujours de quitter notre patrie, parce qu'on écoute moins les avertissements et les conseils d'un compatriote que ceux d'un étranger , et notre Sauveur lui-même dit que nul n'est prophète en son pays, vérité dont il a fait l'expérience. Donc, je le répèle, puisque Dieu a daigné me choisir, malgré mes péchés, pour un si haut ministère, faveur dont je le remercie mille fois, soyez contente que je travaille dans la vigne du Christ hors de ma patrie. Loin de celle-ci, j'en ai la certitude, je fais incomparablement plus de bien à mon âme et à celle des autres que je n'en ferais dans la ville deFeirare; si j'y restais et que je voulusse y piocher comme dans les autres villes, on me dirait ce que les compatriotes du Christ disaient en l'entendant parler : «N'est-ce pas un artisan, fils d'un artisan et de Marie ? » et l'on se détournait de lui. C'est ainsi que mes concitoyens diraientde moi: «N'est-ce point là maître Jérôme qui commettait tels et tels péchés et qui ne valait pas mieux que nous? Nous savons bien ce qu'il est. » Et l'on n'écoulerait pas mes paroles avec dévotion. Certains habitants de Ferrare, sachant que je marchais de ville en ville, m'ont dit plus d'une fois que notre ordre dcvaitmanquer
de sujets. Ils se figuraient, sans aucun doute, que si nos frères se servaient en toute occasion d'un instrument aussi vil que moi , c'est que les sujets leur faisaient défaut. Mais hors de ma patrie jamais on ne m'a tenu un tel langage. Quand je suis sur le point de partir,, hommes et femmes se mettent à pleurer, tant mes paroles sont appréciées. Je n'écris point cela par orgueil y. par amour pour les louanges humaines ; je veux seulement vous démontrer pourquoi je reste hors de ma patrie, afin que vous soyez bien convaincue que si je m'en éloigne, c'est pour être agréable à Dieu, c'est pour être plus utile au prochain età moi-même. Voilà ce que je préfère à tous les trésors du monde : ceux-ci, quand je lescompare à mon gain, ne sont à mes yeux que de la fange.
Ainsi, ma mère vénérée, ne vous attristez point de monéloignement, car plus je me rendrai agréable à Dieu, plus mes prières pour vous seront puissantes auprès de lui. Et, parcequevous êtes danslatribulation, ne croyez pas qu'il vous ait abandonnée. Il se sert des afflictions pour vous forcer à revenir vers lui; il veut peut-être, grâce à ce moyen, vous sauver ainsi que les vôtres; il veut exaucer les prières que je lui adresse, non pour qu'il vous donne les biens terrestres, mais pour qu'il vous accorde sa grâce et qu'il vous conduise à la vie éternelle par les voies qui lui plaisent.
J'avais l'intention de vous écrire seulement quelquesmots, mais l'amour a fait courir ma plume et je vous ai ouvert mon cœur plus que je n'avais pensé le faire. Sachez donc, encore une fois, que j'ai pris l'inébranlable résolution de consacrer à l'amour de Dieu et au salut du prochain mon âme et mon corps, toute la science et toute la grâce que je tiens de Dieu. Comme je ne puis
réaliser mes desseins dans ma patrie, je suis décidé à en poursuivre ailleurs la réalisation. Ne cherchez point, je vous en supplie , à entraver mes courses apostoliques. Vous n'ignorez pas que si je puis vous aider en quelque chose, je n'y manquerai pas; au besoin, je viendrai coûte que coûte à Ferrare; mais lorsque ma présence n'y est pas indispensable, je croirais commettre un grand péché en délaissant pour des motifs sans importance les œuvres dont Dieu m'a chargé. Je vous engage à prendre patience en toute occasion et à consoler mes sœurs. Dieu a pris leur intérêt mieux qu'elles ne le croient. S'il les avait autrement traitées, s'il leur avait donné fortune et honneurs et les avait mariées, elles seraient plus engagées dans le monde qu'elles ne le sont, et auraient commis de graves péchés dont elles n'ont aucune idée. Je voudrais qu'elles ouvrissent les yeux et reconnussent la grâce que leur a faite le Seigneur. Elles doivent se recommander à lui de tout leur cœur, parce qu'il n'abandonne jamais ceux qui mettent leur confiance en lui. Exhortez mes frères et tout votre entourage à vivre vertueusement. Aujourd'hui, après mon repas, je prendrai la route de Gênes. Priez Dieu qu'il me conduise sain et sauf et qu'il m'accorde de recueillir dans cette ville une abondante moisson. Recommandez-moi au souvenir de mon oncle, de matante, de mes cousins et cousines. Que Dieu vous assiste de sagrâce et vous préserve du mal par amour pour Notre-Seigneur Jésus-Christ. Amen.
Écrit de Pavie, en toute hâte, le jour de la conversion de Saint-Paul, J490 (1).
(1) C'est-à-dire le 25 janvier, — Voir, dans le tome I, la noie 2 de la page 120.
A FRA DOMENICO BUO.NVICINI DA PESCIA (I).
A mon cher frère en Jésus-Christ. Paix et joie dans i'Esprit-Saint.
Nos affaires marchent très-bien grâce à la puissante intervention de Dieu , quoique les grands nous fassent une redoutable opposition. A votre retour, je vous raconterai tout au long ce qui s'est passé; il ne serait pas opportun de vous l'écrire. Beaucoup ont craint que je ne partageasse le sort de fra Bernardino et ne sont point encore rassurés (-2). 11 est certain que ma tâche n'a pas été sans péril ; cependant, j'ai toujours espéré enDieu, sachant, comme dit l'Écriture, r/?/e Dieu tient entre ses mains le cœur des rois et qu'il le dirige à son gré. Oui, j'espère en Dieu qui par ma bouche fera beaucoup de bien, car il me console tous les jours. Quand je suis un peu abattu, la voix des anges m'encourage et me répète : <t Ne crains rien, dis avec confiance ce que Dieu t'inspire; le Seigaeur est avec loi. Les scribes et les pharisiens te combattent, mais ils ne remporteront pas. )) Quant à vous, prenez courage et soyez ferme : notre œuvre réussira. Ne vous chagrinez pas en voyant peu de fidèles venir à vos sermons; il suffit qu'un au- /litoire restreint vous ait entendu; dans une petite se-, inence se cache une grande vertu. Fra Giuliano et sa
(1) Fra Domeiiico prêchait alorsleCârérrle à ^isê.^» Celte lettre, écrite <'n latin, a été traduite en italien par le P. Igria;^l0 Manandrode Ferrare, Elle a été publié par le P. Marchese dans {'ArchiriO storico italiano.
(2) Le franciscain Ira Bernardino avait prêché contre l'usure et ïivaît tâché d'établir à Florence un mont-de-i>iété. Son zèle fut récompensé i>ar l'exil (li73).
sœur vous saluent. Celle-ci vous exhorte à ne pas vous décourager, parce que le Seigneur est avec vous. Pour moi, je prêche très-souvent la rénovation de l'Église et les tribulations à venir. Je ne les annonce pas d'une manière absolue, mais en m'appuyant toujours sur l'Écriture , de sorte que personne ne peut rien trouver à reprendre dans mes paroles, excepté ceux qui ne veulent
pas vivre chrétiennement
Florence, 10 mars l'iOi.
A STEFAXO DA CODIPû>'TE (I).
Que la paix de Dieu, qui dépasse la portée de l'intelligence humaine, prenne possession de votre âme, mon bien cher frère en Jésus-Christ. Surchargé d'occupations, je n'ai pu satisfaire à votre désir. Je vais parfois jusqu'à m'oublier moi-même, et je suis souvent contraint de ne pas réaliser les projets qui me tiennent le plus au cœur. Aujourd'hui, cependant, les témoignages de votre affection et les excès de votre ferveur m'obligent à vous conjurer de suivre la vocation qui vous est inspirée. Il n'y a que des bons dans le ciel, que des méchants dans l'enfer; mais les bons et les méchants sont confondus dans ce monde. Il en a toujours été ainsi. Or, beaucoup d'hommes, désirant mener une vie sainte et refusant de s'en rapporter à l'expérience des anciens, cherchent ici bas l'impossible. Ils veulent, en effet, demeurer parmi des saints et ne pas
^ (1) Voici l'adresse de cette lettre : Frère Jérôme de Ferrare, de l'ordre des frères prêcheurs , au novice Slefano da Codlponte , 'son bien aimé frère en Jésus-Christ. Couvent de Sainle-Callierine, à Pise. ï'- 20
— /io8 — rencontrer une seule àme mauvaise ou imparfaite; sinon ils renoncent à leur vocation, et tombent bientôt dans l'égarement. Trompés par le démon, ils glissent d'erreur en erreur et s'éloignent sans retour de la véritable sagesse. 0 mon fils, vivre vertueusement, c es faire le bien, souffrir le mal et persévérer ainsijusquà la mort! Pour vivre mal au milieu des saints, ne laudrait-il pas être pervers et tout à fait abandonne de la grâce divine? Il n'y a pas grand mérite à se conduire d'une façon irréprochable parmi les bons. Je ne veux pas dire par là que les religieux de votre couvent soient mauvais. Non, ils sont bons, quoique peut-être il y en ait quelques-uns d'imparfaits; seulement vous prenez pour des poutres de simples fétus. Sans doute, il fau éviter les hommes mauvais, il faut éviter les pervers et rechercher les bons, parce que vomvous sanctifierez avec les sainU, vous vous rendrez digne du salut avec les élus et vous vous pervertirez avec les pervers (1)- Mais si vous prétendez fuir absolument les méchants, tl faudra eue vous sortiez de ce monde (-2). U est vrai que vous eles déjà sorti de ce monde et vous avez cru en le quittant entrer immédiatement dans le paradis. Vous n avez atteint pourtantque le vestibule du paradis , non le paradis lui-même. Autrefois, vous viviez au milieu des scorpions ; à présent, vous avez à vivre saintement au milieu d-hommes parfaits, d'hommes s'acheminant vers la perfection et d'hommes imparfaits ; vous n'êtes plus au milieu des méchants. S'il se trouve un faux frère, ne vous en étonnez pas; vous n'auriez lieu d'être surpris que si