A SON PÈRE
Mon vénéré père , Je ne doute pas que mon départ ne vous ait beaucoup affligé, d'autant plus que je me suis éloigné de vous sans vous prévenir ; mais je veux , pour votre consolalion, vous révéler par cette lettre l'état de mon âme et vous faire savoir que je n'ai pas pris ma résolution avec la légèreté d'un enfant, ainsi que certaines personnes le croient. Et d'abord, je vous en supplie, vous dont le mâle esprit méprise les choses périssables, écoutez la voix de la vérité plutôt que celle de la passion, ce mobile
(1) Sur les vingt-huit lettres que nous traduisons ici, M. Villari n'en donne Intégralement que six (voir V Appendice de l'édition italienne). Dans le cours de son ouvrage, il en résume ou en cite par fragments quelques autres. Nous avons cru devoir reproduire intégralement les plus importantes et y ajouter des lettres presque ignorées en France. Aucun document, pour faire connaître et aimer Savonarole, ne vaut ces pages intimes. En s'adressant aux princes de son temps, à sa famille, aux religieux de son ordre, aux personnages qui le consultaient , le Frère nous initie lui-mèine à sa vie publique et privée ; il nous dévoile le fond de son âme. (Note du trad.)
(2) Cette lettre porte l'adresse suivante :
ISobili et egregio viro Nicotao Savonarolœ parent i optimo, Ferrarix.
ordinaire des femmes, et décidez, sous l'empire de la raison, si je devais fuir le siècle et exécuter mon projet. Ce qui, avant tout, me pousse à embrasser la vie religieuse, c'est la grande misère du monde; ce sont les iniquités des hommes , les viols , les adultères, les vols, l'orgueil, l'idolâtrie, les blasphèmes infimes. Le siècle est si corrompu que le bien n'y est pratiqué nulle part. C'est pourquoi j'ai chanté maintes fois ce vers en pleurant :
Heu ! fiige cmdeles terras, fuge li/tus avanun ! (1)
Car je ne pouvais souffrir la profonde perversité des peuples aveuglés, et je voyais d'un bout à l'autre de l'Italie toutes les vertus disparaître, tous les vices triompher. C'était la plus poignante douleur que je pusse subir en ce monde. Aussi, je priais chaque jour Notre-Seigneur Jésus-Christ de m'arracher à cette fange, et j'adressais sans cesse à Dieu cette courte prière avec une fervente dévotion : Notam fac mihi viam in qua ambulem, quia ad te levavi animam meam (2). Or Dieu, dans son infinie miséricorde, m'a montré, à son heure , la voie où il m'appelle, quoique je fusse indigne d'une pareille grâce. Répondez-moi donc : n'est-ce point un devoir rigoureux de fuir les impuretés et les iniquités de ce misérable monde, pour vivre comme un être raisonnable et non comme une bête au milieu des pourceaux? N'aurais-je pas été odieusement ingrat si, après avoir prié Dieu de m indiquer le droit chemin que je devais suivre, et Dieu ayant daigné me le montrer, je n'y avais pas marché?
(1) Virgile, KiK^nle, 1. III, t. U.
(2) Ps. ex LU, 8.
449 — 0 mon Jésus, plntôt mille morts qu'une telle ingratitude envers toi ! Ainsi , mon bien aimé père, au heu tic pleurer, remerciez Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui vous a donné un fils, qui vous l'a heureusement conserve iusau'à rage de vingt-deux ans, et qui a bien voulu en faire son chevalier militant. Oh! ne regardez-vous pas comme une grande faveur d'avoir un fils qui soit chevaherde Jésus-Christ?
Mais, pour parler bref, ou vous m'aimez ou vous ne m'aimez pas. Je suis sûr que vous ne direz point que vous ne m'aimez pas. Eh bien ! si vous m'aimez, que préférez-vous en moi (car il y a en moi deux parties), le corps ou l'âme? Vous ne pouvez dire : le corps parceque vous ne m'aimeriez pas si vous aimiez la plus vile partie de moi-même. Puisque vous préférez mon âme, pourquoi ne cherchez-vous pas surtout le bien de mon âme'' Vous devriez certainement vous féliciter et vous réiouir dece triomphe. Je sais bien, cependant, qu on ne peut faire violence à la chair, sans qu'elle se plaigne un peu- mais il faut qu'elle se soumette à la raison, principalement chez les hommes sages, chez les hommes de cœur comme vous. Croyez- vous qu'il ne m en coûte pas beaucoup de vous quitter? Oui, je veux que vous me croyiez, car Jamais, depuis ma naissance, ie n'ai ressenti une plus violente douleur, une plus poignante affliction , qu'au moment où j'abandonnai mon propre sang et où j'allai parmi des étrangers afin de sacrifier mon corps à Jésus-Christ et de livrer ma volonté à des hommes que je n'avais jamais vus. Mais en rellechissant que Dieu m'appelait et qu'il n'a pas dédaigne de se faire le serviteur de pauvres vermisseaux comme nous, je n'aurais jamais été assez audacieux pour ne pas
obéir à sa voix si douce et si compatissante , qui nous dit : Venite ad me omnes qui labomtis et onerati estis , et ego re/tciam vos : tollitejwjum meum super vos, etc. (1).
Néanmoins, puisque vous vous lamentez de mon départ secret et de ma fuite précipitée, sachez qu'au moment de m'cloigner de vous, la douleur et l'angoisse ont cté telles au dedans de moi, que si je vous les avais dévoilées mon cœur se serait brisé; et le bouleversement de mes pensées aurait coupé court à mon dessein. Ne vous étonnez donc pas si je ne vous ai rien dit. Du reste, j*ai laissé derrière les livres appuyés contre la fenêtre certains écrits qui vous expliquent ma conduite (2). Ainsi, mon cher père, je vous supplie de sécher vos larmes et de ne pas me causer plus de tristesse et de chagrin que je n'en ai déjà. Ce n'est pas que je regrette ce que j'ai fait, car je ne voudrais pas revenir sur ma détermination, <lussé-je être un jour plus grand que César. Mais je suis de chair comme vous, et les sens se révoltent contre la raison. C'est pourquoi j'ai de cruels combats à soutenir pour empêcher le diable de me sauter sur les épaules, et ces combats redoublent de violence lorsque je pense à vous. De courte durée seront ces jours] pendant lesquels la blessure est encore fraîche; et ensuite j'espère que, vous et moi, nous serons récompensés dans ce monde par la grâce, dans l'autre par la gloire. Il ne me reste qu'à vous demander de consoler courageusemenlmamcre. Jevousconjureainsi qu'elle de me donner
(1) Saint Malliieii, XI, 28-30.
(2) Allusion au petit écrit intitulé : Del dispregin del mondo. On peut lire cet éciit dans l'ouvrage cicM. Yillari. (Voir l'Appendice de rédition italienne.)
votre bénédiction, et j'emploierai toujours toute la ferveur de mon esprit à prier pour vos âmes.
Je vous recommande tous mes frères, toutes mes sœurs, et surtout Albert. Prenez soin de son instruction ; vous vous chargeriez d'une lourde responsabilité et même d'un grave péché si vous lui laissiez perdre son temps.
HlERONlMUS SaVONABOLA,
FUhis V es ter (1).
De Bologne, 25 avril lfi75.