‹ Jérome Savonarole et son temps d'après de nouveaux documentsChapitre 28 sur 65 · AUX FRÈRES DE SAINT-MARG · texte numérisé non relu

AUX FRÈRES DE SAINT-MARG

Frère Jérôme, serviteur de Jésus-Christ par la miséricorde de Dieu, à ses bien aimés fils en Notre-Sei-

(l)Ps. LXXV, 3.

(2) Cette lettre fut écrite de Bologne en 1493, dans la semaine de la Sexagèsime. — Voir le texte italien dans les additions de Quélif à la biographie de Savonarole par J. F. Pic de la Mirandole, t. II, p. 99.

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gnem-, réunis au couvent de SainL-Marc à Florence. Mes fils bien aimés, que Dieu notre père et Jésus- Christ notre Sauveur vovs donnent la grâce et la paix (I). Je ne cesse d'adresser des actions de grâces à Dieu qui vous accorde la faveur de ne faire qu'un cœur et qu'une Ame en Jésus-Christ, de met Ire à son service une volonté active et fervente. Nuit et jour, je le prie devons confirmer dans toutes les vertus et d'achever ainsi l'œuvre (ju'il a commencée en vous, afin que vous puissiez un jour être la lumière de l'Kglise et soutenir un édifice qui, vous le voyez, s'affaisse et menace ruine. Je vous en conjure par les entrailles de la miséricorde de Jésus- Christ, soyez inébranlables au milieu des tentations et des épreuves : par là, vous deviendrez parfaits et expérimentés, capables d'affronter les plus redoutables tribulations, aptes à enseigner les fidèles quand l'heure sera venue, et à les défendre comme de vaillants soldats du Christ. Il faut avoir longtemps subi les tentations intérieures et les avoir virilement combattues pour acquérir la véritable paix de l'âme. Cette paix, résultat d'une vertu persévérante et de luttes prolongées, a ses fondements et pour ainsi dire ses racines dans l'amour do Jésus-Christ. C'est une paix solide qui dépasse la portée de notre intelligence (2). 11 n'en est pas de môme de la paix que beaucoup d'hommes doivent à leur humeur naturelle ou à leur apathie, en dehors de tout combat : ce n'est qu'une fausse paix. Elle s'évanouit dès qu'il faut combattre, tandis que la paix conquise péniblement au prix des labeurs spirituels estaussi durable que profonde.

(1) I.Cor., 3.

(2; Philip., 1, 7.

Loin de disparaître quand les temps sont mauvais, la pa'x que je vous recommande acquiert une plus grande stabilité; elle s'affermit dans les souffrances et convertit les tourments en consolations. Efforcez-vous donc de combattre avec courage pour arriver à posséder cette paix, trésor inestimable , beaucoup plus précieux que l'univers entier. Si les hommes se fatiguent tant à la recherche de biens qu'ils ne peuvent longtemps garder et qui ne sont rien en comparaison de la paix du Christ, avec quelle patience ne devons-nous pas souffrir pour arriver à recevoir la lumière divine, qui donne le calme et la sérénité aux hommes dignes d'un pareil bienfait !

Quant à moi, absent de corps, mais présent en esprit parmi vous{\), j'intercéderai pour vous de toute mon âme auprès de Dieu et de Notre-Sauveur Jésus-Christ. Je prierai aussi sa très-compatissante mère la Vierge Marie , notre patriarche saint Dominique, ainsi que les autres saints de notre ordre et spécialement notre cher et bienheureux père l'archevêque Antonino, afin qu'ils vous aident et vous protègent contre les ruses, les pièges et les violences de vos ennemis; afin qu'ils vous fassent .croître dans toutes les vertus et surtout dans l'amour fraternel qui doit vous unir les uns aux autres; afin qu'ils vousapprcnnent à vous supporter mutuellement avec sincérité de cœur et sans hypocrisie, avec douceur et simplicité, chacun s'estimant le dernier de tous; afin que, fortifiés par leurs prières, vous aimiez mieux servir que d'être servi; afin que vous vous honoriez réciproquement comme de bons serviteurs du Christ. Renoncez à toute affection déréglée; élevez votre esprit vers les

(0 I Cor., V, 3.

hautes régions; cherchez les biens qui ne peuvent vous ctre enlevés nnalgré vous; en un mot, que Jésus-Christ crucifié soit seul votre espérance et votre consolation.

Appliquez-vous à comprendre et à goûter les paroles 'que Notre-Seigneur adressait à Nicodême : Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, 'pour que ■ceux qui croient en lui ne périssent point et qu'ils aient la vie éternelle (1). Pesez bien chaque mot. Celui qui aime, c'est Dieu. Ce qui est aimé, c'est le monde, ce sont les pécheurs répandus dans le monde, les misérables mortels. Ce qui est donné comme gage d'amour, -c'est^le fils unique de Dieu. Comment a-t-il été donné ? Sur la croix. Pourquoi Dieu l'a-t-il donné? Afin de nous arracher à la mort et à l'enfer, afin de nous ouvrir l'accès de la vie éternelle. Et quedemande-t-il de nous, en retour? Seulement de croire en lui. Croire en lui, c'est aller à lui par l'amour. Et qu'y a-t-il de plus facile que d'aller à lui, si nous voulons vivre saintement? Une longue expérience nous a appris, en effet, que tous ceux qui aiment vraiment Jésus crucifié mènent une vie irréprochable. Je vous l'ai souvent répété , la foi repose sur la vérité; mais ne fùt-elie pas certaine, je !\'oudrais croire pour vivre saintement. Il n'est pas difficile d'avoir la foi quand on la désire. Bien qu'elle soit un don de Dieu, nous pouvons aisément nous disposer à la recevoir, et, après l'avoir reçue, il dépend de nous de la conserver en persévérant dans la vertu.

Ainsi Dieu, qui nous a donné son fils bien aimé, n'exige de nous que la Foi, l'Espérance et la Charité, vertus surnaturelles dont il embellit nos âmes sans

0) s. Jeun, m, ic.

que nous le méritions , pour peu que nous ayons fait quelques efforts de notre côté. 0 inestimable bonté ! 0 amour incomparable î Je ne veux plus méditer, je ne veux plus approfondir, goûter, aimer autre chose que ces paroles du Sauveur ; elles me semblent plus suaves que le miel ; je les trouve préférables à Tor, à l'argent et aux pierres précieuses, aux royaumes, aux honneurs et à toutes les sciences du monde. Repassez-les nuit et jour ; [elles vous révéleront tous les devoirs de la vie, elles rendront doux ce qui est amer. Priez instamment la miséricorde divine de dilater votre cœur et d'y répandre sa lumière, afin que vous puissiez comprendre le sens intime de ces paroles. Heureux celui qui, éclairé par le Très-Haut, devient capable de les savourer jusqu'au fond. Plus d'un, habitué à les entendre avec légèreté et avec peu de discernement, n'y puise aucune force. Pour en découvrir la bienfaisante vertu, il faut les relire souvent et s'en pénétrer; il faut aussi, enlesanalysantjinvoquerle secours deDieu. Enfin, l'étude attentive de l'Écriture sainte vous en facilitera l'intelligence , pourvu que vous apportiez dans cette étude une grande pureté de cœur, le goût du recueillement, du silence et de la prière.

Fuyez l'oisiveté , mère de tous les vices : le démon suggère unefoule d'iniquités à ceux qui demeurent inactifs. Fuyez les conversations des hommes du siècle, celles de vos parents en particulier, et plus encore celles des femmes, même des femmes de votre famille, parce que 7WS principaux ennemis sont dans notre maison (1). Ne vous abandonnez point au murmure ni aux paroles oiseuses,

(!) S. Mathieu, X, 30.

et quand vous ôtes réunis, enlrelenoz-vous de sujets édifiants, profitables à ceux qui les écoutent. Gardezvous d'errer sans cesse dans le couvent: vous seriez comme des poissonshors de l'eau. Aimez, au contraire, il rester dans votre cellule et prenez plaisir à la lecture, à la méditation, à la prière, à la contemplation. Priez avec une infatigable constance. Rappelez-vous cet aveugle dont parle l'Évangile de dimanche prochain. 11 suppliait à grand cris le Sauveur de lui rendre la vue, et comme la foule le repoussait et lui enjoignait de se taire , il cria encore plus fort, et ne se lassa pas d'implorer sa guérison. Demandez ainsi à Jésus-Christ, avec courage et insistance, la lumière spirituelle, et si les nombreux fantômes de l'imagination vous troublent, ne renoncez pas à prier, mais criez plus énergiquement et redoublez d'ardeur. Je suis sur qu'en persévérant vous serez exaucés. De même que l'aveugle obtint la lumière physique, de même vous obtiendrez la lumière spirituelle, cette précieuse lumière qui vous guidera dans la voie du Christ et qui répandra sur votre vie les consolations et la joie.

Je me souviens toujours de votre douce charité et j'en parle souvent avec fra Basilio, mon fils chéri et votre tendre frère en Jésus-Christ. 11 me presse de vous écrire. Son affection pour vous s'est d'autant plus accrue, qu'il ne trouve pas à Bologne une société comparable à la vôtre. Aussi restons-nous presque toujours dans la solitude. Semblables à deux tourterelles qui attendent le retour du printemps pour regagner leur patrie, nous attendons qu'il nous soit donné de revoir les lieux bénis où nous avons l'habitude de vivre au milieu des fleurs et des joies du Saint-Esprit. Je dois

cependant reconnaître que nous avons rencontré beaucoup d'excellents esprits. Quoique notre extrême simplicité les élonne, je crois qu'ils l'imiteront volontiers. 0 mes enfants, remerciez le Seigneur qui vous a ouvert les yeux et qui vous a facilité la vie spirituelle. Ici, les ténèbres sont encore épaisses. Bien des religieux, malgré leur bonne volonté, ne savent pas trouver le vrai chemin ; mais leur généreuse ardeur me fait espérer qu'ils le trouveront et qu'ils y marcheront résolument. Quanta vous, ayez soin de ne pas tomber dans la tiédeur et de ne pas vous laisser devancer par de nouveaux convertis, afin que ces paroles ne puissent vous être appliquées : Les derniers seront les premiers et les premiers seront Jes derniers (i). Déjà, quelques-uns sont venus à moi avec les meilleures dispositions pour me demander conseil; et cependant je n'ai pas encore pris la parole à Bologne, tandis que vous m'avez entendu maintes fois en public et en particulier. Combien donc vous seriez coupables , je le répète, si vous restiez en arrière I Rappelez-vous souvent mes recommandations. Je compte, d'ailleurs, si rien d'important ne m'en empêche, vous écrire une fois par semaine (2). Ainsi, malgré mon absence, vous ne serez pas privés des exhortations que j'avais l'habitude de vous adresser; seulement, je serai forcé d'être bref, car il faut que je prépare mes sermons; vous n'aurez qu'à vous rappeler et à suivre mes instructions d'autrefois.

(1) s. Malliieu, XX, 16.

(2) Dp toutes les lettres écrites de Bologne par Savonarole, celle-ci est la seule qu: nous soit parvenue.

Je sais que mon départ vous a beaucoup affligés; mais Dieu s'est montré miséricordieux à votre égard en vous faisant espérer jusqu'au dernier moment, afm que votre tristesse fût moins prolongée et moins violente. Apprenez désormais, je vous en conjure, à vous détacher de toutes les choses terrestres, des hommes et de moi-môme, car il est écrit : Maudit est V homme qui se confie dans Vhomme{\.). Sans doute, vous m'aimez d'une façon toute spirituelle, pour l'honneur de Dieu et le salut de vos âmes, et votre tendresse est fondée sur la plus pure charité. Cependant, Dieu a voulu, par mon absence, éprouver et perfectionner l'affection que vous me portez, de peur qu'il ne s'y mêlât un peu d'amour propre. Si, depuis mon départ, chacun de vous est demeuré dans le recueillement et s'est conformé à la volonté de Dieu ; si vous avez regardé notre séparation comme un bien, convaincus que Dieu vous gouvernerait sans moi, pourvu que vous ne missiez aucune entrave à son action; en un mot, si vous avez eu plus de confiance en Dieu qu'en moi-même, votre amour était juste et saint. Mais si l'excès de votre tristesse vous a poussés à croire que vous ne pouviez vivre sans moi, votre amour était encore imparfait, etDieu m'a •séparé de vous pour quelque temps afin de vous apprendre à ne pas placer uniquement vos espérances dans les hommes. Je vous en supplie donc, mes fils bien aimés et très-regrettés, vous qui èies ma joie et ma couronne ('2), fortifiez-vous par une union intime avec Jésus-Christ. Travaillez à vous surpasser les uns

<l) Jérémie, XVII, 5.

i'I) PhUip.,IV, 1.

les autres en humilité, en douceur et en charité. Rivalisez de zèle pour le silence, la prière, l'étude et la contemplation. Demandez à Dieu qu'il vous donne de bons pasteurs, et soyez certain qu'il vous en donnerai toujours selon votre cœur et selon votre besoin, car, de ces pierres, Dieu peut susciter des enfants à Abraham (l)v Ce n'est pas que je pense ne plus revenir auprès de vous ; je veux seulement vous montrer en quoi consiste la charité parfaite. Ceux qui la -possèdent s'attachent exclusivement à Jésus-Christ, n'espèrent qu'en lui, ne comptent sur aucun secours humain. Si vous vous conformez aux recommandations que je vous ai faites en vous quittant, ne doutez pas de mon retour, car Dieu ne permettra pas que l'œuvre commencée ne s'achève point : Il atteint d^une extrémité à Vautre avec force, et dispose toutes choses avec douceur (2). Les œuvresde Dieu s'accomplissent lentement et à grande peine; elles rencontrent mille contradictions.

Obéissez tous à vos supérieurs, sans établir entre eux de comparaison et sans préférer l'un à l'autre : C'est le Seigneur qui pèse les esprits (3). Obéissez-leur avec simplicité comme à Jésus-Christ, dont ils sont les représentants ; vous prouverez par là que vous servez Dieu et non les hommes. Que les plus anciens parmi vous soient. aussi les plus humbles; qu'ils donnent le bon exemple aux jeunes et qu'ils ne dédaignent pas de converser avec eux, se rappelant que Notre-Sauveur reprocha aux Apôtres de ne pas laisser les petits enfants

(1) s. Luc, m, 8.

(2) Sap.,VIIf, 1.

(3) Prov., XVI, 2.

's'approcher de lui : Laissez venir à moi les petits enfitnU, disait-il, car le roijamne des cieux est /jour ceux qui leur ressemblent (l). Que les jeunes, de leur côté, Icmoignent aux plus âgés une constante vénération; qu'ils ne s'enorgueillissent pas d'être admis dans la îsociété des plus expérimentés; qu'ils voient en eux des pères et que devant eux ils parlent peu , avec un profond respect et une grande modestie. Supportez-vous les uns les autres, et qu'aucun de vous, oubliant la poutre qui est dans son œil, ne s'arrête à considérer la paille ([ui est dans l'œil de son frère. Que personne ne parle {)Our révéler les défauts de son prochain; que personne ne prête l'oreille à ces révélations. Ne jugez pas; car les jugements humains sont féconds en erreurs. Pratiquez tout ce que peut inspirer l'amour sincère et parfait de Jésus-Christ, afin qu'à mon retour vous trouvant tous remplis de l'Espiit-Saint, je me réjouisse en Notrc-Seigneur de voir que si vous avez travaillé à votre sanctification, ce n'était pas p«rce que f avais l'œil sur vvds (2). Ne cessez pas de prier Dieu pour fra Basilio, mon cher fils et votre frcre, et pour le peuple que j'évangélise. Gardez-vous de l'ingratitude : c'est un vent brûlant qui dessèche la source de la miséricorde. Manifestez à Dieu la reconnaissance que méritent tous ses bienfaits, et remerciez-le surtout de vous avoir ouvert les yeux, de vous avoir révélé l'homme intérieur, de vous îivoir fait comprendre que le salut de l'homme est attaché, non aux cérémonies du culte, mais à la grâce du Christ et à la rénovation intérieure. Afin d'arriver à cette

(1) S.Luc, XVIII, Ifi.

(2) Eph., VI, 6.

rénovation, il faut purifier son cœur de toute affection terrestre, lire les saintes Écritures et la vie des Pères; il faut prier avec ferveur, se livrer à la méditation et à la contemplation. Vous devez d'autant plus rendre grâces à Dieu et le louer par la sainteté de vos œuvres, qu'il vous a choisis entre tous pour vous éclairer sur la vérité, sur la perfection de la vie chrétienne. Adieu, mes enfants bien aimés {Valete, viscera mea),

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