‹ Jérome Savonarole et son temps d'après de nouveaux documentsChapitre 29 sur 65 · A LA MÈRE PRIEURE DU COUVENT DE SAL\TE-GATHER1NE A PISE · texte numérisé non relu

A LA MÈRE PRIEURE DU COUVENT DE SAL\TE-GATHER1NE A PISE

Très-vénérée mère. Que la grâce de Dieu vous conserve dans l'amour de Jésus-Christ!

Votre lettre m'a vivement réjoui , et j'ai lu avec bonheur vos avertissements, car je sais qu'ils vous ont été inspirés par une charité ardente, et je vois bien que vous m'aimez avec cette tendresse sincère que recommande Jésus-Christ. Plut à Dieu que je pusse vous entretenir de vive voix ! Si je vous expliquais le commencement, le milieu et la fin de mon entreprise, vous trouveriez, j'en suis sûr, que tout va selon vos désirs. Pour se prononcer entre deux parties , il ne suffit pas d'entendre l'une sans l'autre. Vos objections sont très-spécieuses: cependant, tout ce qui reluit n'est pas or. Attendez encore un peu avant de juger, parce qu'il est écrit : ne jugez point avant le temps (1); suspendez votre décision jusqu'à ce que vous ayez vu les fleurs faire place aux fruits dont l'arbre se couvrira plus tard. Notre-Seigneur n'a-t-il pas dit : Vous connaîtrez les arbres par leurs

(1) I Cor., IV, 5.

fruits? (1) Cette séparation d'avec la Congrégation deLom- Lardie peut ôtre un bien ou un mal ; mais la sagesse humaine, qui se trompe souvent parce qu'elle ne voit que les dehors des choses, ne saurait porter si vite un jugement définitif. Séparer un membre de notre corps est un bien ou un mal : c'est un bien quand le mauvais état général du corps menace d'atteindre le membre encore sain ; c'est un mal quand le corps entier est sain à l'intérieur et à l'extérieur, c'est-à-dire en apparence et en réalité. Je ne veux pas dire par là que la Congrégation lombarde soit corrompue; je pense seulement que si sa vitalité est aussi réelle qu'apparente , notre couvent , •détaché de cette province, tombera dans la langueur et périra bientôt, comme beaucoup l'affirment. Si au contraire la Congrégation de Lombardie est malade intérieurement, malgré son éclat extérieur, notre couvent, loin de déchoir en se séparant d'elle, reprendra sa vigueur et entrera par Ja grâce divine dans une ère de prospérité toujours croissante. Ce n'est pas à l'homme, c'est à Dieu seul qu'il appartient de juger les intentions et l'avenir; l'homme n'aperçoit que les actes extérieurs , tandis que Dieu sonde les cœurs et les reins (2). 11 nous faut donc attendre que ce qui est caché maintenant apparaisse au dehors. Tout bon arbre , a dit Notre-Seigneur, porte de bons fruits, et tont arbre mauvais de mauvais fruits. Car un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits^ ni un avère mauvais de bons fruits. Ainsi, c'est par leurs fruits quon les connaît (3). Attendez donc le temps des fruits.

(1) Malh.,VlI, IC.

(2) Ps. VU, 10.

(3) Malh., VIT, 15.

Je veux aussi vous démontrer que nous n'avons point adopté un nouveau genre de vie, et qu'on m'a calomnié auprès de vous. Nous n'avons adopté un nouveau genre de vie ni pour le boire, ni pour le manger, ni pour les autres pratiques ; nous nous bornons à observer notre règle et nos constitutions. A la vérité, nous avons supprimé quelques superfluités qui sont en opposition avec les enseignements de nos pères et qui de nos jours ont envahi les cloîtres. Mais ces réformes ne constituent aucune innovation. Suivre fidèlement les constitutions de nos anciens pères , infiniment supérieurs en sagesse et en sainteté aux religieux d'aujourd'hui , construire des couvents d'une simplicité absolue , porter des vêtements grossiers, des frocs vieux et rapiécés, manger et boire sobrement à l'exemple des saints, avoir une cellule pauvre, sans accessoires inutiles, observer le silence, s'adonner à la contemplation, renoncer aux relations mondaines et vivre dans la solitude, est-ce donc là pour des moines un nouveau genre de vie? Ce qui €st une nouveauté pour des hommes faisant profession de mendier, c'est d'élever des couvents qui avec leurs colonnes et leurs marbres ressemblent à des palais; c'est d'avoir des chambres qui satisferaient des seigneurs; c'est de posséder des biens contrairement aux règles de l'Ordre, parce qu'on n'a point confiance dans cette parole de Jésus-Christ : Cherchez d'abord le royaume de Dieu, et le reste vous sera donné par surcroit (1). Ce qui est une nouveauté, c'est de se vêtir, non de l'étoffe la plus commune, mais de l'étoffe la plus fine et la plus recherchée; c'est de prier peu; c'est d'errer et de

i\) Math., VI, 33.

discourir en tous lieux ; c'est de vouloir être pauvre sans manquer de rien ; c'est, en un mot, d'introduire des abus qui scandalisent les âmes. Quant à notre genre de vie , loin d'ôtre une cause de scandale ou d'étonnement, il est une cause d'édification générale et touche principalement ceux qui en sont de près les témoins. Et pourtant je ne dois pas vous laisser ignorer que nous avons à peine commencé à réaliser nos projets, car nous n'avons rien ou presque rien changé aux anciens usages adoptés dans presque tous les couvents. Après de longues prières et de mûres réflexions, quand le moment opportun nous semblera venu , nous ramènerons par degrés la vie religieuse à une plus grande austérité. Maintenant, très-chère mère en Jésus-Christ, pesez bien ce que je vais vous dire; laissez de côté la sagesse humaine; et, avant tout, priez Dieu avec ferveur : il vous éclairera , je l'espère , sur les questions qui nous concernent.

1« Depuis plus d'un an, bon nombre de religieux songeaient à séparer Saint-Marc de la Congrégation lombarde. Ils ne se communiquaient pas leurs pensées, mais tous cherchaient les moyens de mener cette entreprise à bonne fin. Fra Tomaso Bussini était du nombre, et cependant vous croyez , m'écrivez-vous, qu'il a vu avec peine ce qui s'est passé. La séparation avait pris naissance dans l'esprit de chacun, et ce n'est pas tout à coup, sous l'influence d'une rancune ou d'une autre passion, comme quelques-uns le prétendent, qu'elle s'est accomplie.

2® Je ne voulus parler à personne de mon projet qu'après avoir beaucoup prié, et plus je priais, plus je me sentais affermi dans mon dessein. Cependant, ma cer-

titude n allait pas jusqu'à me faire oublier la responsabilité qu, pèserait sur moi. Je ne me dissimulais pas que le monde murmurerait contre moi et que mes amis de la Congrégation lombarde deviendraient mes ennemis Aeanmoins, ma conscience me disait sans cesse : le sage doit faire le bien sans s'inquiéter du qu'en dira-t-on. Les en iques des hommes passent comme des feux de paille et la venté finit toujours par prévaloir, selon qu'il est écrit : Tous ceux gui jurent par Dieu seront glorifiés, ci la bouche des menteurs sera fermée à jamais (I).

3» J'ai fait prier pendant plusieurs mois à cette intention non-seulement dans notre couvent, mais dans toute la ville de Florence. Vous-même, avec vos filles, vous vous êtes associée à ces prières. Quant à moi, je puis certifier la droiture de mes intentions, car je n'avais en vue que l'honneur de Dieu et le salut des âmes • l)ieu m'en est témoin. Dieu qui connaît mon cœur Une VOIX mystérieuse me poussait intérieurement à opérer cette séparation, et je croyais à tout moment entendre ces paroles : Sors de ta terre et de ta parenté (2) Craignant de m'abuser, je révélai mon projet, sous le sceau de la confession, aux Pères les plus anciens et les plus sages. Ils étaient, si je ne me trompe, au nombre de huit. Tous approuvèrent mon dessein; et, persuades que mon inspiration venait de Dieu, ils m'engagèrent à réaliser sans retard la séparation. Je me mis aussitôt à l'œuvre, de concert avec eux.

4» Je révélai aussi mon projetaux religieux qui étaient prêtres. Ils y applaudirent tous. Plus d'une fois, je les

(1) Ps. LXII, 12, (2)Gen,XII, I.

engageai à me parler en toute liberté et à me découvrir le fond de leur pensée, et ils persistèrent unanimement dans leur approbation, comme le prouve l'acte public, signé de tous, qui fut ensuite envoyé à Rome.

5** Dès lors nous fîmes des prières en commun. Les religieux se réunissaient sept fois par jour, pour supplier Dieu de bénir notre cause. « Demandez-lui, leur disais-je sans cesse, ce qui est le plus utile à son honneur et au salut des âmes. » Telles étaient sans doute aussi vos intentions, mes chères sœurs , en priant avec nous. Ces prières se sont prolongées sans interruption pendant sept mois environ.

6" Vous devez penser que parmi tant de religieux (nous étions plus de quatre-vingt-dix, animés du désir de vivre saintement), il y en avait plusieurs qui étaient tendrement aimés de Dieu. Ces serviteurs du Christ, qui aspiraient tous à la perfection chrétienne, s'étaient unis dans la charité et tendaient au même but. Ils ne souhaitaient que ce qui est profitable à la gloire de Dieu et au salut des âmes, et demandaient au Tout-Puissant de faire triompher en cette circonstance la cause qui était la meilleure à ses yeux. Enfin, les prières d'autrui venaient en aide à leurs propres prières. Comment donc pourrait-on admettre , ainsi que plusieurs l'affirment, qu'ils se sont trompés, et que Dieu leur a permis de réaliser une œuvre préjudiciable à sa gloire et à leur salut? Où serait alors la divine Providence? Où serait la vérité de l'Évangile, car l'Évangile contient ces mots : Quiconque demande reçoit; qui cherche trouve; et l'on ouvre à celui qui frappe (1)? Que deviendraient la

(1) Matb., VII, 8.

bonié de Dieu et le sang de Jésus-Christ? Et nousmêmes, où en serions-nous, si, après avoir prié avec tant d'union dans des intentions parfaitement droites et sans nous lasser jamais, nous n'avions pas étéexaucés? Dieu aurait fait le contraire de ce que lui demandaient ses serviteurs. Or, ne voyez-vous pas que le^ prétendre, ce serait blasphémer? Ce serait nier la providence et la bonté de Dieu, ce serait soutenir qu'il n'est pas fidèle et sincère dans ses promesses. Oui , si nous nous sommes tous trompés à propos de cette séparation, nous devons nier la vérité de l'Évangile. Mais on dira peut-être que Dieu n'a point voulu nous éclairer parce que nos intentions n'élnient pas pures et que nousprenions pour guide notre amour-propre. A cela, je réponds d'abord que Dieu seul est juge de cette question. En second lieu, il est invraisemblable, je l'affirme, que tant d'hommes, étroitement unis entre eux, aient eu tous des intentions perverses, après avoir consacré jusqu'à ce jour leur vie aux bonnes œuvres, après avoir depuis longtemps suivi sans défaillance les voies de Dieu. D'ailleurs, si, avec quelques autres, j'avais manqué de droiture. Dieu n'aurait pas abandonné ù cause de nous ses fidèles serviteurs. Nous lisons, en effet, que Dieu n'aurait pas détruit Sodome et les autres villes criminelles, s'il s'était trouvé seulement dix justes au milieu de ces nombreuses populations. Croyezvous donc que, sur centreligieux, il ne s'en soit pas trouvé un seul pour arrêter les effets de la colère céleste à notre égard? Si dix justes ont pu sauver des milliers d'hommes, un seul aurait dû nous concilier la clémence de Dieu, d'autant plus qu'en dehors de notre couvent une foule d'âmes pieuses nous ont sans cesse assistés de

leurs ferventes prières. S'il en élail aiilremenf, où donc serait, je le répète, la miséricorde de Dieu? Eat-cc que le Seigneur oubliera d'avoir pitié de moi (1 j ?

Oh ! si je pouvais vous entretenir de vive voix, je vous démontrerais que le monde est entièrement plongé dans les ténèbres , que la corruption a gagné les hommes et les femmes de toute condition , et qu'il est temps de régénérer le peuple de Dieu. Oui, ma très-chère mère, ii est temps de commencer à vivre saintement, car le genre de vie qu'on mène en général cause des nausées au Dieu tout-puissant, qui s'écrie : Plut à Dieu que tu fusses froid ou chaud! Mais parce que tu es tiède j je suis près de te vomir de ma bouche. (2). Il est temps de se renouveler et de mépriser le jugement des hommes, parce que tous les hommes sont m^'nteurs l^à). 11 est temps de combattre les tièdes et les faux frères. Rien n'est plus vrai que la parole de l'Apôtre : Tous ceux qui veulent vivre avec piété en Jésus-Christ seront persécutés (4). Les tièdes subissent peu de tribulations , parce que le démon ne persécute pas ses amis; mais les fervents sont en but à de cruelles contradictions, parce qu'ils sont les ennemis de Satan. Les œuvres accomplies pour Jésus-Christ ne réussissent point sans de rudes combats. Lors donc que vous faitrs le bien et que vous ne rencontrez pas d'obstacle, soyez dans la crainte, car d'ordinaire Dieu ne laisse pas ses serviteurs à l'abri des attaques. En un mot, vivre chrétiennement, c'est pratiquer la vertu, souffrir le mal et persévérer ainsi jusqu'à

(l)Ps. LXXVI, 10.

(2) Ap., m, 15. (3)Ps. CXV, 11.

(4) II Tim., III, 12.

la mort. Voilà pourquoi vous devez croire que notre séparation a été soutenue ou plutôt opérée par Dieu. Elle a rencontré en divers lieux et surtout à Rome tant d'opposition , elle a suscité contre elle des adversaires si nombreux et si puissants, que sans la protection divine elle n'aurait jamais eu lieu. Aussi les hommes qui connaissent la cour de Rome disaient-ils ; « Cette autorisalion est impossible à obtenir», et quand ils ont vu qu'elle était accordée, ils ont été stupéfaits et en ont reporté à Dieu toute la gloire.

Puisque vous nous avez assistés de vos prières à l'occasion de cette œuvre, qui est le commencement de notre rénovation spirituelle et qui nous permettra de mener une vie plus parfaite, vous continuerez par vos prières à nous venir en aide pour ce qui reste à faire, car notre intention est de marcher en avant et de ne pas reculer. Et n'allez pas, dans vos craintes chimériques , me dire : « Vous n'êtes pas immortel; que deviendra votre œuvre après vous? Comment se continuera-t-elle? d Je vous déclare que de ces pierres Dieu peut susciter des enfants à Abraham [[). Dieu qui a commencé cette œuvre l'achèvera. Nous ne sommes que des instruments, et il ne lui est pas difficile d'enfaire d'autres meilleurs que nous. N'est-il pas écrit : Celui qui plante et qui arrose nestricn; Dieu seul donne V accroissement (2) ? Je serais bien insensé si j'avais assez de présomption pour dire : «Qui dirigera, qui conduira cette œuvre après ma mort? » comme si Dieu avait besoin de ma personne. Il faut faire le bien, ma mère; il faut entreprendre avec confiance les bonnes œuvres par

{l)Luc, III, 8.

{2) I Cor., IIJ, 7.

amour de Dieu, quelque grandes qu'elles soient; il faut ne point penser à soi-môme, mais se reposer sur Dieu : Car ceux qui se confient dans le Seigneur seront comme la inontagne de Si'on; Us seront inébranlables (1). Dieu est si bon que nous devrions être certains d'obtenir de lui tout ce que nous lui demandons pour sa gloire et pour le salut des âmes. Nos appréhensions ont pour causes la faiblesse de notre foi et une connaissance imparfaite delà bonté divine. Tout réussit à celui qui possède une foi vive. 11 y a trois armes plus puissantes que l'enfer et que le monde entier, et qui assurent le succès de toutes les entreprises importantes : une foi vive, l'habitude constante de la prière et une humble patience. Les œuvres de Dieu nous paraissent marcher lentement, mais elles ne s'en réalisent pas moins peu à peu. Bref, j'ai une telle confiance en Dieu relativement à notre entreprise, que, si vous continuez à le prier pour nous avec vos sœurs, je ne doute pas qu'il ne la fasse réussir et qu'il ne nous comble de joie. Votre allégresse particulière sera proportionnée à la peine que vous aurez prise pour nous.

Je ne croyais pas, en commençant cette lettre, vous écrire aussi Icmguement. Dieu Ta peut-être voulu , afin que vous fussiez mieux renseignée sur nos affaires, quoiqueje vous les eusse expliquées plus clairement de vive voix, car il y a des choses qui ne se peuvent écrire. Je vous supplie une dernière fois de prescrire encore pour nous des prières spéciales, et de demander à Dieu ce qui doit l'honorer davantage et sauver un plus grand nombre d'âmes. Persévérez dans cette intention. Je suis sûr que

(1) Ps. CXXIV, I.

tout ira bien et que notre succès vous procurera \& plus douces consolations. Que la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ soit avec vous. Amen.

Florence, 10 septembre 1493.

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