‹ Jérome Savonarole et son temps d'après de nouveaux documentsChapitre 38 sur 65 · A JEAN FRANÇOIS PIC, COMTE DE LA MIRANDOLE · texte numérisé non relu

A JEAN FRANÇOIS PIC, COMTE DE LA MIRANDOLE

Magnifique et Irès-illustre Seigneur, que la grâce de Jésus-Christ soit avec vous. Votre Seigneurie s'étonne peut-être que, malgré ma promesse, je ne lui aie pas écrit depuis longtemps; mais d'une part j'ai été complètement absorbé par mes occupations, et de l'autre vous ne m'avez pas rappelé mes engagements. Aujourd'hui, je dérobe un peu de temps à la multiplicité des affaires pour vous adresser quelques mots : vous vous apercevrez ainsi qu'une nourriture frugale a plus de prix qu'une nourriture abondante, car les hommes prennent surtout avec avidité ce qui leur est parcimonieusement mesuré. La vie chrétienne est engendrée et illuminée par la foi , et de la foi naît l'amour pour notre Sauveur Jésus-Christ, amour qui opère toujours de grandes choses. Plus la lumière de la foi grandit, plus l'amour et la vertu grandissent aussi ; plus la lumière de la foi devient vive, plus le cœur, en détestant le péché et en méprisant les liens terrestres, acquiert de pureté. C'est pourquoi , à mesure que l'âme reçoit cette lumière et qu'elle s'efforce de renoncer aux affections qui sont en dehors de Dieu, la véritable lumière l'encourage à se purifier; et à mesure que l'âme se purifie. Dieu l'éclairé et l'enflamme davantage de son amour. ^L'homme arrive de la sorte non-seulement à oublier le monde, mais à s'oublier luimême; il voudrait s'unir à Dieu et aspire à ne faire qu'un avec lui. Si vous voulez vivre saintement, il faut donc qu'aucun péché ne ternisse et ne souille l'œil de votre conscience; il faut vous mettre au-dessus des af-

fections terrestres, éviter toutes les occasions de péché, telles que les mauvaises compagnies, les amusements elles jeux, ou autres frivolités; il faut prendre plaisir aux choses divines, les méditer souvent et les pratiquer; il faut prier avec l'intention d'accroître la lumière intérieure et l'amour pour Notre-Seigneur Jésus; il faut, en un mot, imiter le pilote, qui tient toujours la main sur le timon et qui ne cesse pas de regarder vers le point où il veut aller. Celui qui croit vivre chrétiennement et qui n'a pas ses regards fixés sur cette lumière, ne peut savoir ce qu'il fait ni où il va; ses progrès spirituels sont insignifiants ; il est semblable à un tireur d'arc qui ne regarderait pas la cible et qui lancerait sa flèche au hasard, à l'aventure.

Comme le démon persécute toujours ceux qui veulent servir Dieu en vérité, il est nécessaire de se prémunir contre les tentations. Elles sont de deux sortes , c'est-àdire intérieures et extérieures; et, dans toutes, les ruses de l'ennemi varient à l'infini. Le moyen le plus efficace de les surmonter, c'est l'humilité, le mépris de nousmêmes, le sentiment de notre néant, la prière fervente et continue. En outre, il est indispensable d'avoir un directeur que l'on consulte et dont on suive les avis. Du reste, on ne doit jamais désespérer de la vertu, si fortes et si longues que soient les tentations; on doit, au contraire, se confier toujours dans la bonté divine. Quant aux tentations extérieures, que suscite le diable, elles sont provoquées par les railleries des méchants. Pour en triompher, il faut suivre courageusement les voies de la vérité ; il faut ne tenir aucun compte du jugement des hommes , dédaigner leurs louanges aussi bien que leur blâme. Agir autrement, ce serait montrer un funeste respect humain;

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•ce serait sacrifier la liberté et la magnanimité de notre âme, présents inestimables de notre Sauveur. Nous avons été marqués au front du signe de la croix et du saint chrême par notre évêque , ou plutôt par Jésus- Christ, afin que nous ne rougissions pas de porter et de prêcher cette sainte croix. Puisque, d'ailleurs, notre salut dépend absolument de la miséricorde divine et non de nos œuvres , si ce n'est quand Dieu les accomplit par nous au moyen de sa grâce ; puisque, dans l'Écriture, il nous est ordonné de faire miséricorde, soyez miséricordieux envers tous les malheureux en général , et surtout envers les pauvres honteux. Je pourrais multiplier les recommandations, mais j'espère que, si vous persévérez à vous abstenir du péché et à prier souvent, Dieu vous enverra son Saint-Esprit et vous instruira sans moi en toute circonstance. Que la grâce de Jésus-Christ soit avec vous. Amen.

Du couvent de Saint-Marc à Florence, 8 mai 1'j97.

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