A MARTA A^'GELA SFORZA^ DUCHESSE DE FERRARE
Très-chère sœur en Jésus-Christ , le désir que vous m'exprimez de plaire à Dieu et d'être secourue par nos prières, quelque indignes qu'elles soient, ne peut venir que de l'inspiration divine et d'une âme éprise de la vertu. Je crois donc que si vous obéissez à cette sainte impulsion et que si vous lui ouvrez votre cœur, Dieu habitera secrètement en vous. Il vous prodiguera ses lumières, pourvu que vous cherchiez à vous approcher de lui par les bonnes œuvres, avec une conscience pure; pourvu que vous considériez combien tout , en dehors de lui^ est instable et vain.; pourvu que vous vous unissiez
h lui, qui, dans sa bonté souveraine et infinie, accorde aux fidèles une incroyable félicité^ et va jusqu'à leur faire trouver le bonheur et la joie au milieu des plus grandes tribulations. Le secret de la perfection chrétienne consiste uniquement à aimer Dieu par-dessus toutes choses, à éviter ce qui peut l'offenser, à imiter la conduite de l'épouse bien aimée à l'égard de son cher époux, car il n'est rien que l'amour n'enseigne à faire. Oui, je prierai pour que vous aim-iez passionnément Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui a daigné venir au monde sous une chair humaine, afin que la créature put le contempler face à face et connaître cette bonté sans limites par laquelle il nous a rachetés de son propre sang. Puisqu'un peu de temps passé à son service nous vaut une éternité de bonheur, il est juste que , reconnaissants d'un' si grand bienfait, nous suivions Jésus-Christ avec empressement; il est juste que nous tournions toujours nos regards vers les choses éternelles, à l'exemple du pilote qui pense constamment à revenir vers le port, où il trouvera une véritable sécurité. Ainsi,. vous rappelant la brièveté et l'incertitude de cette vie, vous rappelant la gloire sans fin des bienheureux, vous aurez le mal en horreur, et vous prendrez un indicible plaisir à mener une vie irréprochable. Je suis tellement occupé, que je ne puis vous en écrire plus long, mais je me souviendrai de Votre Seigneurie dans mes prières : elles seront d'autant plus agréables à Dieu que vous en aurez assuré l'efficacité en priant pour moi de votre côté,, en vous livrant à des œuvres louables et saintes. Je me recommande à votre époux et à V' olre Seigneurie, Du courent de Saint-Mare à Florence, 24 mai 1497.
A ALEXANDRE YI (1).
Très- Saint-Père, je baise vos pieds sacrés. La foi qui s'appuie sur des miracles innombrables et sur les œuvres merveilleuses des hommes les plus illustres, la foi qui est sans cesse fortifiée par les témoignages, les raisonnements, la science et le sang d'une infinité de martyrs, donne au cœur humain la seule tranquillité, la seule consolation véritable. Comme elle est au-dessus des sens et de la raison, comme elle a pour fondements la puissance et la bonté de Dieu, comme elle transporte notre esprit vers les choses invisibles, elle nous détache pour ainsi dire de ce monde et communique à notre âme une incomparable grandeur. Grâce à elle, non-seulement nous supportons avec patience toutes les adversités , mais nous mettons notre gloire dans les tribulations, car il est écrit : non contrisiabit justum quidquid €i accident. Or le juste est celui qui vit de la foi; c'est Dieu qui l'atteste lorsqu'il dit : Juslus meus in fide sua vivet. Bienheureux donc l'homme qui est appelé par le Seigneur à cette grâce de la foi, sans laquelle personne ne peut avoir la paix , ainsi que l'affirme Isaïe : A^on est pax impiiSj dicit dominusDeus meus. 0 Très-Saint-Père, puissé-je apprendre de vous que votre tristesse s'est tout à coup changée en joie : le Seigneur est si bon ! Sa miséricorde surpasse infiniment nos péchés. Toute autre consolation est impuissante et trompeuse : tempus brève est et ad perpetumn transmigramus. Il
(1) Celte lettre fut écrite après l'assassinat du duc de Candie, un des fils du pape. Voir le texte latin dans l'ouvrage de M. Perrens sur Savonarole.
n'y a que la foi qui réjouisse notre cœur loin des régions éternelles. El ce que je dis, je le sais par expérience; mes yeux l'ont vu, niiîs mains l'ont touché. Aussi, je souffre volontiers la persécution pour me concilier Jésus-Christ et pour éviter les peines de l'autre vie, parce qu'il est horrible, je le sens, de tomber entre les mains du Dieu vivartt. Que Votre Béatitude trouve donc un adoucissement h son chagrin dans les œuvres de la foi , œuvres auxquelles je travaille sans cesse, prêt à ne pas reculer devant les chaînes. Ne prêtez point l'oreille aux impies, et le Seigneur vous fera passer de la désolation à la joie. Mes prédictions sont vraies. Qui a résisté à Dieu sans perdre la paix ? Ces paroles, Très-Saint-Père, je vous les adresse humblement, sous l'impulsion de la charité , car vous êtes imparfaitement renseigné, et je désire que Votre Béatitude trouve dans le Seigneur, non pas des consolations passagères, mais des consolations durables. Heureux en effet, lorsque bientôt sa colère se sera allumée, tous ceux qui auront su se tourner vers lui. Que le Dieu des miséricordes, qui a ressuscité Notre-Seigneur Jésus-Christ, le grand pasteur des brebis rachetées éternellement par 3on sacrifice, vous assiste au milieu de toutes vos tri-. bulatioiiS.
Florence, 7 juillet 1W7.