‹ Jérome Savonarole et son temps [microform]Chapitre 24 sur 42 · LAURENT LE MAGN1FIQUE ET LES FLORENT1NS DE S0.\ TEMPS · texte numérisé non relu

LAURENT LE MAGN1FIQUE ET LES FLORENT1NS DE S0.\ TEMPS

Quand Savonarole vinl a Florence , Laurent le Magniiique y exerc. ait le pouvoir depuis plusieurs anne"es deja ; et avait atteint 1'apogee de sa renomme'e et de sa puissance. Sous son gouvernement , tout avait pris une apparence prospere et heureuse : il n'e"tait plus question des partis dont la turbulence boulevers'ait autrefois la ville a chaque instant; on avait emprisonne", exile on mis a mort les citoyens qui refusaient de se plier a. la domi-

(1) Laurent de Medicis naquit en 1 448 et gouverna de 1469 a 1492. Nous ne remplirons pas ce cliapitrede citations inutiles. Les auteurs qui parlent de Laurent de Medicis sont trop connus pour qu'il soil ne"cessaire de les nommer. Nous dirons seulement que Roscoe ( The life of Lorenzo de' Medici ) , a qui tout le monde recourt, est le guide le moins sur qu'on puisse consulter. 11 vaudrait beaucoup mieux lire Fabroni ( Yita Laurentii Medicis), de qui 1'ouvrage entier, y compris 1'appcndice, a et6 pour ainsi dire pil!6 par .Roscoe. Mais c'est avant tout dans ses propres Merits que Laurent de Medicis doit fitre etudie (Poesie di Lorenzo de' Medici, Firenze, 1825, 4 vol. in-4; Canti Carnascialeschi , dans la collection de 1750). Les livres nombreux que les contemporains ont ecrit librement , sans arriere-pensee de courtisan, sonl aussi d'excellentes sources d'informations. Les Opere inedite de Guichardin , publiees a Florence par les comtes Guibbardin , avecdes annotations de Joseph Canestrini, jeltent egalement beaucoup de lumiere sur la vie de C6me et de Laurent de Medicis ; il faut surtout lire le dialogue sur le Reggimcnio di Firenze, torn. II. Enfm, quelques Discorsi de Jacopo Nardi , qui se trouyent ingdit's dans la bibliotheque Riccardi ( cod. 2022 ) , peuvenl servir aussi a confirraer nos jugements sur la domination des M<klicis .

nation des Me"dicis ; le calme el la Iranquillite re"gnaient partout; les fe"tes, les danses, les tournois occupaient continuellement ractivite" populaire; les Florentins, apres avoir ele si jaloux de leurs droits, semblaient avoir oublie" le nom me" me de la liberty.

Laurent 6tait toujours raele" a ces plaisirs ; il en cherchait, il en imaginait tous les jours de nouveaux. Parmi loutes ses inventions,- la plus ce"lebre fut celle des chants carnavalesques(Cawfa'caraascfa/esc/w), composes parlui et destines a 6lrechant6s dans les mascaradesducarnaval pendant que la jeunesse noble, travestie pour repre"senter tanlot le triomphe de la raort, tant&tune troupe de diables ou quelque autre bizarrerie de ce genre, parcourai t bruyamment la ville. La lecture de ces chants, beaucoup raieux que toute autre description , nous fait connaitre la corrupliondecette 6poque. Aujourd'hui, non-seulement la jeunesse aristocratique, mais la lie du peuple'roiigirail de ces vers, et croirait, en les chantant dans les rues, offenserla defence publique, commeltre un acte qui ne pourrait resler impuni. Les Canli carnascialeschi 6taient pourtant 1'occupation favorite d'un prince Iou6 dans le monde enlier, regarde comme le modele des souverains, corarae un prodige de prudence, comme un ge"nie politique et lilte'raire, Beaucoup d'historiens voudraient encore porter sur lui le meme jugement. On lui pardonne le sang qu'il repandit pour maintenir un pouvoir injustement acquis par lui et par les siens; on oublie le desordre qu'il mil dans la republique, 1'audaoe avec la- 'quelle ilvola les biens de la Commune pour subvenir a sesd^penses exlravagantes , les debauches ehont^es (I)

(1) i( II fut plongd d'une fafon surprcnaiite dans les plaisirs sensuels. Machiavel , Istorie fiorentine.

auxquelies il s'abandonnait aveuglement malgr6 la faiblesse de sa sant6 chancelante, enfin cette rapide et infernale corruption du peuple a laquelle il travailla sans cesse, de toute sa puissance, en y consacrant toutes les ressources de son esprit; et ces crimes lui sont pardonn6s parce qu'il a 6t6 le protecteur des letlres et des arts I II y. avail alors dans la condition sociale de Florence une singularite tres-frappante. L'instruction 6tait universellement re"pandue ; on savait en general le latin et le grec; on admiralties classiques; un grand nombre de femmes 6taient re'pule'es pour re"16gance de leurs vers grecs et latins. AveeMasaccio, Jean de Fiesole, Filippo Lippi, etc., la peinlure, restee presque stationnaire depuis Giotto, avail repris une vie nouvelle. Partout on voyait s'elever des palais , des 6glises , des Edifices 616gants. Mais les artistes, les litterateurs, les politiques , la noblesse et le peuple avaient 1'esprit corrompu, manquaienl absolumentde vertus publiques ou privees et meme de sens moral. La religion etait un moyen de gouvernement ou servait les calculs d'une basse hypocrisie. Dans la vie civile eomme dans.la vie religieuse, en morale aussibien qu'en philosophic, iln'y avail aucune foi ; le doute m6me 6tait sans force. Ce qui dominait , c'6tait une complete indifference pour tout principe. Sur les visages se peignaient la p6n6tration, la finesse, la subtilite" de 1'intelligence ; et Ton accueillait avec un froid sourire de sup6riorit6 ou de compassion les hommes, peu nombreux d'ailleurs, qui manifeslaient de 1'enthousiasme pour les id6es nobles et g6n6reuses. On ne combattait pas ces idees, on n'en mettait pas en doule la justesse , a la maniere des philosophes sceptiques; mais on plaignait les personnes qui pensaient

de la sorle. La force d'inertie opposait a la vertu un obstacle beaucoup plus grand que n'aurait fait une guerre ouverte et declaree.

Un tel etat moral devait ne"cessairement exercer une action puissante sur la culture intellectuelle. La philosophie 6tait r6duite a 1'erudition; la scolastique, centre laquelle on a tant de'clame' et qui eut pourtant une jeunesse, une vie , une ardeur que Ton chercherait en vain dans les ecrits du x\ e siecle, e" tait tombe'e en decadence ; la litte'rature n'etaitplus que de la philologie ouuneimltalion de Virgile, d'Homere, de Pindare et d'aulres auteurs anciens. Apres la mort de Boccace, Franco Sacchetti deplorait de'jadans sesvers, empreints de simplicity et de candeur , le d6perissement des lettres. Ge qui 1'affligeait le plus , ce n'elait pas la perte des grands genies, c'6taitla certitude de n'en pas voir surgir de semblables, le chagrin de constater qu'on ne les comprenait meme plus (1). S'il avail v6cu a I'e'poque dont nous parlons, il aurait eu bien d'autres snjets de plainte; il aurait enfcendu declarer que la langue italienne 6tait incapable d'exprimer les sentiments Sieves; il aurait vu meltre la Divine Comedie au-dessous ties-Ballades et des Chants carnava-' lesques de Laurent le Magnifique (2). Les arts eux-me'mes, qui sont pourlant les deruiers a se ressentir des souf-

(1) Poesies de Franco Sacchclti, Canzone IV, clans leslyriques italiens, Florence, 1839.

(2) Le fameux Pic de la Mirandole (ifait de eel avis. Void 1'edition la plus recherch^e des chants cama\alefques : Tutti i Monfi, cam, maschcrale, o canli carnascialeschi andali per Firenze, dal tempo del Magnifico Lorenzo vecchio de' Medici , quando egli hebbero prima cominciamenlo , per infino a questo anno presents 1559, etc. Fiorenza (stamperia di Lorenzo Tomnlino), MDLVUII, in-8. ( Kote du trad. )

frances morales et politiques d'un peuple , n'exprimerent plus ces hautes et universelles pense"es que Giotto, Orcagna et tant d'autres, avaient traduites avec un incontestable genie sur les edifices de 1'Italie. Le Dome et le Palais-Vieux n'auraient pu trouver dans ce siecle un autre Arnolfo pour leur imprimer le sceau d'un pareil esprit de libertS et d'inde*pendance.

Si la perte de la liberty avail eu, en general, des conse"quences de"sastreuses, elle n'avait pas ete" sans profit, sous certains rapports, pour les leltres et pour les arts. Tandis qu'aucune. activity politique , aucune ambition civile, aucune verlu publique ne pouvait plus se produire au grand jour ; tandis que le commerce et 1'industrie, qui avaient edifie" des fortunes si extraordinaires, tombaient en d6cadence , les forces vives qui restaient encore se tournerenttoutes du c6te" des arts et des iettres. Quoiqu'il ne se trouvatplus d'esprits aussi puissants qu'a Tepoque de la re"publique, il y avail un eritrainement universel vers l'6tude, un besoin general d'apprendre des langues nouvelles, d'ecrire des livres et de order a 1'aide du pinceau des O3uvres originates, besoin d'autant plus ardent qu'on ne savait passe servir de 1'etude pour s'&ever plus haul. La ville avait 1'apparence d'unegrande 6cole; la passion dominante consistait a reunir des manuscrits et des statues antiques; toutes les discussions avaient pour objet la grammaire, la philologie on I'^rudition. Les Grecs, qui, apresla chute.de Constantinople, serefugiaient en Occident, e"taient accueillis a Florence avec enlhousiasme. Par leurs legons, par leurs doctrines, ils provoquaient de plus en plus Tamour pour les anciens, le.desir de connaitre la Grece, de faire des investigations dans ses convents et dans ses temples, de creuser le sol

poury trouver des fragments antiques. On entreprenait des expeditions en Orient , et apres avoir couru de nombreux perils, subi une foule d'avanies, depense souvent des patrimoines considerables, on revenait charge de tre"sors plus ou moins pre*cieux. Les recherches heureuses de Poggio Bracciolini dans presque toutes les villes de 1'Europe sont fort connues. On n'a pas oublie les voyages en Orient de Guarino de Verone , qui perdit par un naufrage le fruit de toutes ses peines, et qui ressentit alors un si profond chagrin que ses cheveux blanchirent tout a coup. Jean Aurispa, apres mainte exploration, rapporta a Venise deux cent trente-huit manuscrits, mais ce succes lui avait coute toute sa fortune ; aussi, dans son extreme vieillesse, il se trouva riche de gloire, mais trespauvre d'argent. Frangois Filelfo et beaucoup d'autres partaient alors pour interroger les terres classiques de la Grece. Toutes les foisque 1'un d'eux revenait en Italic, son arrived 6tait une fete publique, untriomphe, surtout a Florence. Les premiers personnages du pays allaient a sa rencontre; il etait regu par le prince avec de grands honneurs; ses decouvertes etaient ceiebrees dans les ecrits des contemporains et devenaient 1'unique sujel de la correspondance de ses amis. Les discussions commengaient ensuite sur 1'authenticite et 1'interpretation des manuscrits ; les questions philologiques et grammaticales donnaient lieu a des disputes acharnees, etlescoleres n'avaient plus de limites ; ces savants se dechiraient , par tous les moyens les plus violents , dans leur reputation, dans leur honneur. On peut dire que c'etait la seule liberte laissee aux Florentins.

Quant aux beaux-arts, ils furent plus heureux. Les artistes s'abandonnaient a la vie gaie de ce temps et se

livraient tour h tour au travail et au plaisir avec la meme insouciance. Comme 1'habitude de prote*ger les arts elait devenue ge'ne'rale dans tOQte 1'Italie, les riches, les nobles, les e"glises et les couvents recherchaient h. 1'envi les teuvres des artistes. Architectes, peintres et sculpteurs e"taient partout desire's et bien acctieillis partout. Joyeux de cette existence, ils menaient de front le labeur et les jouissances de toutes sortes. S'ils perdirent beaucoup sous le rapport de l'61e*vation et de 1'universalit^ des conceptions, ils firent d'immenses progres la ou il ne s'agissait pour eux que d'imiter le vrai, de dessiner savamment et.de manier habilement les couleurs. C'est alors qu'on decouvrit la peinture a 1'huile , qui ouvrit une nouvelle periode dans 1'histoire de 1'art. La sculpture et 1'architecture, qui, moins. encore que la peinture, sont independantes de la matiere, r6aliserent aussi de grands progres , soil en s'aidant des statues ou des monuments grees et remains , soit en apprenant a surmonter par la pratique mille difficulte's : aussi, les noms de Brunelleschi, de Ghiberti, de Donatello resterent-ils immortels. L'art atteignit certainement a cette 6poque une perfection qu'il n'avait pas eue auparavant et qui lui e"chappa vers le milieu du siecle suivant.

Mais les faits que nous venons de d6crire eurent lieu en grande partie avant que la domination des Medicis ne se fut 6tablie; 1'influence de cette famille y 6tait ^trangere. L'amour des Etudes classiques , tres-repandu d6ja quand vivait Boccace, avail augmente de jour en jour. Dans les voyages et dans les recherches que nous avons indique's , bon nombre de savants avaient e"puis6 leurs propres fortunes, n'espe"rant d'autre compen-

salion que la gloire. Quant aux artistes, ils appartenaient presque tous , par leurs ceuvres principales , au commencement du siecle, comme Brunelleschi (1337- 1446), Ghiberti (1381-1455), Donatello (1386-1468), Masaccio (1402-1443), etleur ge"nie se developpa sans 1'appui, sans I'intervention des Me"dicis (1). La cpupole de Brunelleschi fut commandee a la suite d'une de"libe"ration des ciloyens, librement reunis dans la eathe'drale, en 1407. G'est en 1403 que les portes de Ghiberti furent commence'es , et 1'enorme somme de 30,798 florins fut paye"e tout entiere par la corporation des doreurs, La chapelle del Carmine, ouMasolinodaPanicale, Masaccio et Pilippino Lippi travaillerent successivement, dut sa decoration a la munificence de simples eitoyens; et les fresques de Beato-Angelico furent exdcutees par amour de 1'art, sous 1'inspiration de la ferveur religieuse et presque toujours sans retribution d'aucune sorte.

Les Medicis ne cre*erent done pas un etat de choses qu'aucune force humaine ne pouvait cre"e.r. Get etat de choses ne fut que la consequence inevitable des vicissitudes traverses pendant tant de si&cles par la R6publique, le r6sultat du renversement g6n6ral de toutes les libertes en Italie. Mais en trouvant celte situation toute faite, les Me"dicis eurent 1'adresse de seconder les circonstances et de les mettre a profit. S'il y eut jamais un homme capable d'exploiter la soci6t6 de son temps, c'etait, sans aucun doute, Laurent le Magnifique. II tenait de G6me une astuce et une subtilite qui, sans.faire de lui un grand homme d'fitat, le rcndaient prompt a ima-

(1) C6me revint del'exil en 1434; Laurent, comme nous 1'avons dit, ne prit en main le gouvernement qu'en 1469.

giner des expedients. Grace a sa prudence et a sa finesse, il deployait une rare habilele" dans ses .relations avec les ambassadeurs , et savait habilement se debarrasser de ses ennemis. Hardi et cruel a 1'occasion , il ne tenait aucun compte de la fide'lite' , de Thonneur, de la position sociale des citoyens ; il allait droit a son but, sans me* nagement pour 1'humanite, sans scrupule a regard des choses divines. L'horrible sac de la malheureuse ville de Volterra; le vol commis au prejudice du Monte clelle Fanciulle, vol qui precipita dans le vice une fonle de jeunes Giles privies de leur dot; enfin, 1'avidite avec laquelle Laurent puisa dans les tresors de la Commune , sont des tacbes que ses adulateurs les plus ze'le's ne purent effacer (1). Son visage refle'tait fidelement son caractere : on y remarquait quelque chose de sinistre et de desagre'able. Laurent avail le teint olivatre, la bouche tres-grande, le nez 6crase, la voix nasillarde; mais son ceil 6tait vif et pe"netrant, son front 61ev6. On s'imaginerait difficilement que personne, dans son siecle ^16gant et cultive", ait pu avoir des manieres plus nobles que les siennes ; sa conversation 6tait pleine d'animation, d'esprit etde science; quiconque 6tdt admis dans sa familiarite" trouvait en lui un charme irr6sislible. II fortifia les tendances de son sie 1 cle et porta au comble, par tous les moyens possibles, la corruption qui existait de'ja. Non content de s'abandonner aux plaisirs, il poussa son peuple ^ 7 ers les jouissances effr6n6es p*our 1'enivrer et l'6tourdir. Florence 6tait devenue, sous sa direction, un lieu deletes et d'orgies.

Laurent avail, cependant, pour la poesie et pour les

(1) Voir Guichur.lin -. del Reggime-nto di Firenze.

arts un gout lres-de"licat. Ayant complement abandonne" sa maison de commerce, il consacra ses loisirs a la litte"rature. II avail eu pou'r guides les hommes les plus savants de son temps : Landino lui avait enseigne" la poe"sie, Argiropoulo la philosophic d'Aristote, Ficin celle de Platon. Tout jeune encore, Laurent avait montre" une predisposition singuliere pour le culte des Muses, une intelligence facile et prompte, une rare precision de style, une imagination pleine de vivacite". Plus iard, lorsqu'il se mil a protdger les savants et les artistes, sa demeure devint le rendez-vous des plus illustres ge"nies. On voyait chez lui tous les hommes qui avaient a Florence de la reputation comme litterateurs; et, des autres parties de 1'Italie, les esprits les plus distingue*s venaient vivre au milieu de ce cercle priviiegie". Non-seulement dans les reunions du palais M6dicis, mais dans la fameuse Academie platonicienne, les qualit^s Iitt6raires de Laurent se de"veloppaient au contact de cette compagnie d'elite et brillaient d'un vif ^clat. Aussi, Laurent fut-il range parmi les e"crivains remarquables de son epoque, et ses oauvres, alors porters aux nues, jouissent encore anjourd'hui d'une certaine renomm6e, Ses poesies vulgaires et surtout la fable d'Ambra ont une desinvolture originale et une 616gance spontane"e ; on y trouve un talent d'observation et un sentiment de la nature qui n'elaient pas communs au xv e siecle. Sans doute, 1'imilation des Octaves de Politien est parfois trop manifeste; cependant, on ne peut s'empficher de reconnaitre le nitrite reel de 1'auteur. Laurent etait bien 1'homme de son siecle; toutes ses quality's avaient leur source, non dans son C03ur, mais dans son intelligence; ses ma-

nitres meme 6taient la consequence de ses habitudes intellectuelles et non de la noblesse naturelle de son ame; la protection qu'il accordait aux savants 6tait un moyen de gouvernement, ou un agrSable passetemps. Sa vie pr6senta des contrastes Granges. Apres avoir employe" toutes les forces de sa volont6 a, d&ruire par quelque nouvelle loi les derniers vestiges de liberte, apres avoir fait decider quelque nou-. velle confiscation ou. quelque condamnation a mort (1), 'il entrait a TAcad^mie platonicienne, et discutait chaleureusement sur la vertu et sur 1'immortalite de Tame; a peine sorti de cette solennelle assemble, il allait se meler a une.jeunesse dissolue, chantait les Canti carnasdaleschi, s'abandonnait au vin et a ladebauche; enfin, de retour chez lui, il s'asseyait a table avec Pulci, avec Politien, r6citait des vers avec eux ou s'entretenait de poesie : et ces diverses occupations absorbaient tellement tour a tour son activite, que chacune d'elles paraissait etre le but unique de sa vie. Mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est que, dans une existence si varie, il est impossible de citer un seal acte de Laurent qui denote chez lui, al'egard de sonpeuple, de ses familiers ou de ses parents, une gene"rosite v6ritable; car s'il y en avait eu un seul, ses pane*gyristes ne 1'auraient pas omis, G'est la le signe d'une ame corrompue et d'une 6poque plus corrompue encore : si la vertu et la justice avaient et6 honor6es alors, Laurent , avec le caractere qu'on lui connait , se serait certaine-

(1) On peut trouver dans Sismondi la longue liste des ciloyens dout Laurent provoqua la condamnation a mort pour cause politique : la plupart d'entre cux appartenaient a la noblesse. Voir aussi Guichardin, del Reggimento di Firenze, p. 43 et suivantes.

ment efforc6, par une sorte d'ostentation theltrale, de passer pour juste et verlueux,

Autour de Laurent de Medicis on voyait toujours deux hommes dont la regulation s'etait re"pandue partout en Europe et que la post6rite n'a point oubli6s. L'un d'eux e" tait Ange Politien, le savant qui a posse"de la plus vaste Erudition Iilt6raire qu'on ait constatee dans ce siecle si 6rudit, le seul horame qui ait eu dans I'ame. une veritable veine de po6sie. A 13 ans, 11 avait 6crit de tres-belles 6pigrammes lalines; a 17, il en avait e"crit d'autres en grec ; et Ton pretend qu'il ne comptait guere plus de 18 ans quandil composa, sur le tournoi entre Laurent et Julien, ces admirables Octaves qui le mirent an premier rang des poe'les de son temps et immortaliserent son nom. Grace a ce poerae, il conquit la faveur de Laurent. II devint son secr6taire particulier, son biblioth6caire, le precepteur de ses fils et habita toujours la meme maison que lui. Or, dans cette condition nouvelle et plus aisee, Politien semble avoir perdu la flamme sacr6e de la poe"sie ; son Erudition s'accrut seule de jour .en jour, et atteignit des proportions extraordinaires. Laurent mit largement a profit les services et la conversation d'un homme dont la science e"tait si etendue, mais cette familiarite excessive nuisit beaucoup h la r6putation de Politien, qui fut accuse" de vices tellement monstrueux que 1'histoire a honte de les rappeler. L'autre amiintime deLaurentfulLuigiPulci. Ge jeune homme, de noble famille, e"tait le frere des deux po6tes dont il a fait presque oublier les noms par son fameux Morganie Maggiore, poe' me brillant et vif, plein de fantaisies etranges, ou 1'invocation de la Vierge sert de prelude a 1'invocation de Ve"nus et une satire contre

1'immortalke de 1'ame. Tel etait le poeme, tel aussi fut 1'homme : esprit essentiellement bizarre et gai, sceptique, passionne" pour 1'ironie, amoureux des plaisirs et de 1'ivresse des sens. Pulci ne faisait qu'un corps et qu'une ame avec Laurent, 1'accompagnait toujours dans ses e"quipees nocturnes, partageait ses passe-temps permis et non permis. Ce fut aux instances de Clarice Orsini, mere de Laurent, qu'il e'crivit son poeme, et il le lut a la table de ses protecteurs au milieu des libeV tions. Quoique Laurent eut une predilection particuliere pour Politien et pour Pulci, il passait une grande partie de son temps parmi les artistes ; 51 etait de moitie clans leurs divertissements, aimait leurs aventures Granges etleurs habitudes d'esprit. S'il ne put les proteger aulant que Gome, qui avait de'pense' des sommes conside"rables pour fonder des palais et des eglises, il les accueillait toujours avec un visage joyeux, les secourait et les aidait de tout son pouvoir. Quand m6me il n'aurait fait que cr6er les jardins de Saint-Marc, il serait deja digne des plus grands e'loges au point de vue des arts. II rassembla dans ces jardins loutes les statues, tous les fragments antiques qu'il put acquerir, ainsi que les dessins des plus vaillants artistes; et il ouvrit ces collections a tous les jeunes gens qui donnaient quelque espe"rance. G'esl la que Michel -Angetraga ses premieres 6bauches, et qvie, jeune encore, pauvre et peu connu, il trouva cette hospilalite qui fit tant d'honneur i Laurent (1).

(1) A cepropos, nous citeronsun travail pnblie recemment en Anglelerre : The life of Michael Angela Buonarroti , also Memoirs of Savonarola, Raphael andVittoria Colonna, by John S. Harford; 2 volumes, Londres, 1857. Cetouvrage conlient de nombreux details

Mais jusqu'a present nous n'avons rien .-dil d'un homme qui, plus que tout autre, dut aux M6dicis ce qu'il fut. Nous voulons parler de Marsile Ficin, ami et mat Ire de Laurent, chef decette Academic platonicienne, dont les idees se re"pandirent alors dans presque toute PEurope. Ces id6es modifierent tellement les vues de Savonarole que nous croyons ne"cessaire d'en parler avec plus de details dans le chapitre suivant.

sur 1'epoque. Quoique 1'auteur ne professe pas les monies idees politiques que Roscoe, il en adopte les jugemenls lilteraires. II reconnait que Laurent fclait un tyran, et veut, neanmoins, le faire passer pour le plus grand poe'te d'alors et pour Ic restaurateur des beaux-arts.

GHAPITRE IV.

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