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vea'u Souverain-Ponlife e"tait due & la simonie; on rep6tait parlout a Rome les noms des cardinaux qui avaient vendu leurs votes et FCQU des eraplois eu ^change. Sixte IV ne mettatt poiat de borries a ses debauches. II 6lait aussi prodigue dans ses defenses qu'insatiable dans sa soif de Tor, et ses passions 1'aveuglaient tellement que, pour arriver a ses fins coupables, il ne reculait devant aucun moyen el rejetait tout scrupule. On vit presque en un instant disparaitre le tremor que Paul II avait amasse avec tant d'avidite", et bientot le luxe insolent des neveux de Sixle IV fit comprendre en quelles mains etait tombS ce tresor. Le Souverain-Pontife avait quatre neveux : 1'un d'euxfut ore's" prefet de Rome ; un autre, qui plus tard devint pape sous le nom de Jules II, fut nomme' cardinal; un troisieme acheta pour 40,000 ducats d'or la ville d'Imola et epousa la fille de Galeas Sforza; mais le plus effrontement vicieux de tous et le plus cher a- son oncle etait Pietro Riario. Telle e~tait la preference du pape pour ce jeune homme de vingt-six ans, qu'elle provoqua mille bruits honteux. De simple frere, Pietro Riario fut fait cardinal de Saint-Sixte et obtintj en m6me temps que cette dignite, le patriarcat de Constantinople et 1'archeve'che de Florence. A la cour il exerga une autorite absolue; quand il s'y rendait, les rues n'6taient pas assez larges pour la foule qui 1'accompagnait; ses audiences 6 taient plus recherche'es que celles du pontifelui-meme.Sonfaste, dit un6crivaincontemporain('l), d6passaittoutce que nos peres surent jamais re"aliser, tout ce que nos descendants pourront jamais imaginer. Lorsqu'il recut'les ambassadeurs de la France, il commanda
(1) Jccopo Aramannati.
un banquet a la magnificence duquel concoururent presque tous les arts connus alors : on mit sens dessus dessous le pays, a fin derechercher ce qu'il renfermaitdeplus rare et de plus precieux; tous les efforts furent combines pour que la posterite ne put produire rien de semblable ; etles descriptions de cette ffite, e"crites en vers, non-seulement circulerent dans les villes de I'ltalie, mais passerent les Alpes et se re"pandirent dans toute 1'Europe. Quand Ele'onoro d'Aragon, fille du roi de Naples, s'arreta h Rome (1473) en se rendant aupres du due de Ferrare, dont elle 6tait la fiancee, le luxe 6lale" fut sans limites. Cardinaux el ambassadeurs allerent au-devant d'Ele'onore^t la menerent chez le pape a travers des rues au-dessus desquelles eHaient tendues des etoffes et des tapisseries; ils la conduisirent ensuite dans un palais que le jeune Riario avail fait batir pour la circonstance k c6t6 de sa propre demeure. Les bois lesplus beaux avaient e"le recherch^s pour la construction des murs; & 1'interieur, la soie et 1'or resplendissaient partout; les plats, les verres , la vaisselle entiere etaient d'or et d'argent (1). En moins d'un an, le cardinal Riario avail depense la somme de 200,000 florins, et, malgr6 le nombre de ses emplois lucratifs, il avail deja 60,000 florins de dettes. I! ne s'arretait pas pour cela dans ses exces : la meme ann6e, il partait pour Milan, oti il rivalisait de luxe avec le due Gal6as, un des princes les plus dissolus dePItalie. II alia ensuite a Yenise , ou il s'abandonna si 6perdument a la debauche, que ses forces finirentpartraliir sa volonle perverse ; et de retour ft Rome,
(1) Sismondi , ch. LXXXIH; Muvaton, Anlichila Estensi, dans la vie du due Hcrcule r r .
ilmourut le 5 Janvier U74. Tellefut 1'origine decette plaie profonde el honteuse de la papaute", connue dans 1'histoire sous le nom de nepotisme. Sixte 1Y continua a vivredela mSrae fagon jusqu'en 148-i, derniere ann6e de son pontifical. Quoique ce siecle fut tres-corrompu, on voyait en general avec decouragement I'^lglise ainsi deshonore"e. Le monde regardait avec horreur la conduite des quatre neveux du pape et celle du pape luimme qui, en proie a 1'avarice et k la luxure, donnait aveuglement carriere a toutes ses passions (1).
L'e'tat du reste de 1'Italie ne paraissait pas moins de"plorable que celui de 1'Eglise. Les temps etaient vraiment lugubres. Non-seulement on pleurait la liberte perdue deja depuis longues annees ; mais chez les petits seigneurs qui exergaient la tyrannie, on ne voyait plus cette energie et cette finesse politique qu'on avail admirees chezleurs peres. Les competitions effr6n4es, les ambitions ardentes et demesur^es commenQaienl a s'Steindre; parlout la race des 'princes semblait de'ge'nerer. Dans le royaume de Naples, a Alphonse le Magnanime avail succede" Ferdinand l cr d'Aragon (1458), qui aurail bien merite le nom de Gruel. II ne sut venir a bout de ses adversaires que par la ruse, la dissimulation, la Irahison. En outre, il etait si sordidement avare, qu'il Irafiquait des biens et des propriet6s de ses sujpts. A Florence, 1'habile et intelligent Come de Medicis avail et6
(1) Voir Sismondi , Leo , etc.; Slcph. lufcssurae , Diariwn Curix Romx, in Jo. Ge. Eccardi, Corpus hisloricorum medii xvi, tome H, Leipsig, 1723; Plalina, de Vilis ponUficum , Bale, 1529, Voir aussi Ruclelbach , H. Savonarola mid seine zeit, aus den Quellen dargestdlt, Hambourg, 1835. Einleilmg : die Signalur des funfzeknten Jahrhunderts. I. Papstmacht.
remplace" parl'incapable Pierre (1465), qui, en peu d'ann6es , compromit a tel point la supre"mat-ie de sa maison que, s'il e"tait mort plus lard, son fils Laurent n'aurait pu prendre la direction du gouvernement. A Milan, le valeureux et rus6 condottiere Frangois Sforza avail eu pour successeur le faible Galeas (1466). A Venise, enfin, 1'adroite et entreprenante politique de FraiiQois Foscari e"tait effaced par la conduile de Pasquale Malipiero (1457), qui se contenla de donner des f6l.es magnifiques sur la place Saint-Marc. Gette decadence universelle semblait pour ainsi dire fatale et myste"rieuse : les peres des princes qui regnaient alors s'e"taient empar&s du pouvoir en affrontant mille dangers, en surmontant des obstacles de toutes sortes, en combattant un nombre considerable d'ennemis; tandis que les souverains actuels , nes pendant la paix et elev^s parmi les courtisans, avaient grandi dans la mollesse-
Etcependant, commesitous ces maux n'e"taient pas suffisants pour accabler 1'Italie, il en apparaissait encore beaucoup d'autres, non moins graves. La faiblesse des princes rendait aux peuples le sentiment de leur force. Certains hommes, m^contents dunouvel etat de choses, 6taient disposes a braver tpus les risques, a recourir aux tentatives les plus desespe"r6es. Cette p6riode fut celle des conjurations. II y en eut trois en 1476. J6rome Gentile essaya d'amcher G6nes au joug de Milan. 01giati, Visconti et Lampugnani poignarderent dans une 6glise le due Gale"as, etfurent ensuite massacre's dans les rues de Milan par le peuple furieux. A Ferrare , Nicolas d'Este avec 600 hommes tenta de nouveau la fortune des armes et perdit la vie avec la plupart des siens. Ainsi, ces conjurations furent toutes funestes a leurs auteurs;
elles ne lirent qu'aggraver la condition des peoples, affermir la tyrannie et la rend re plus cruelle.
N6anmoins, la grandeur du pe"ril , au lieu d'epouvanter les esprits, semblait les exciter a des entreprises de plus en plus hardies ; et tous les ans on enlendait parler de nouveaux coups de main. Aucune des conjurations ne fut plus terrible que celle qui eut lieu a Florence le 2fr avril 1478. A Sainte-Marie des Fleurs, les Pazzi poignarderent Julien de M6dicis pendant la messe, au moment de I'elevation ; mais en tombant siirLaurent, ils ne re"ussirent pas a le tuer : Laurent eut-le temps de detainer son 6pe"e, putsedefendre, se'.d6gager et se refugier dans la sacristie. Selon Politien, qui s'empressa d'en fermer la porle, le d6sordre et les cris furent tels que 1'on auraitpu croire a T6croulement du temple tout entier (-1). Dans cette conjuration tout avait ete extraordinaire : la prudence et 1'audace de ceux qui 1'avaient tramee, le moment choisipourTex^cuter, la noblesse des familiesqui y avaienfc pris part, le nombre des personnes qui : furent immediatement etplus tard les victimes de 1'avortement du complot. Mais ce qu'il y eut de plus surprenant, ce fut le nombre et la haute position des eccle"~ siastiques qui avaient figure parmi les conjures : a un pr6tre avait e*t6 confie" le poignard qui devait frapper- Laurent; le cardinal Salviati avait <5te 1'ame de la conspiration a Florence et a Rome; enfin, le plus ardent, le plus infatigable instigateur de ces forfaits avait 6t6. le pape lui-m^me, Sixte IV. II avait espe>6 agrandir la situation politique de ses neveux. Aussi, en voyant Tissue
(1) A. Poliliea , De pacliana conjuratione hisloria sive commentarium. '
de la conjuration, il ne put maitriser sacolere, ct, de'pouillant tout respect humain, il se declara sur-lechamp 1'ennerni des Florentins et entra en guerre ouverte avec eux.
Ges e've'nements ne furent pas sans influence sur la direction que prenait 1'esprit de Savonarole. Le jeiine moine regardait le train du monde et la condition de 1'Eglise avec douleur et degout ; la priere et l'e*tude lui offraient seules des consolations. Ses superieurs, confirmes chaque jour davantage dans les espe'rances qu'ils avaient congues a son e"gard, le firent passer de 1'enseignement a la predication. II aborda ces nouveaux devoirs avec ardeur. La resolution degarder le silence et de ne point quitter la solitude commenc/ait a ce"der le pas aux besoms imperieux et toujours croissants de son activil6 morale et inlellecluelle : les noiivelles obligations qui lui eHaient impose"es plaisaient done infmiment a son caractere, vigoureusement trempd.
Savonarole, dans ses premiers sermons, somble avoir adopte la meme mcthode que dans ses lemons. II s'etendait cependant davanlage sur les observations pratiques et sur les pre'ceptes de morale, s'eloignant peu a peu d'Aristote pour se rapprocher sans cesse de la Bible , qui devait etre a la fin la compagne unique et ins6parable de sa vie. Nous ne pouvons donher d'au.tres details sur les debuts oraloires de Savonarole, car ces premiers sermons n'ayantobtenu, parait-il, qu'un tres-mediocre sucees, aucun ecrivain du temps ne prit la peine d'en citer un seul mot, et il n'en reste aucun vestige (1).
Ses superieurs 1'envoyerent precher c^ Ferrare en 1482.
(1) C'esl dans l'<$glise de Saintc-Marie-dcs-Angcs qu'il prononca ses sermons. ( Note du trad.
Gill s'y conduisit comme s'ir elait mort pour le monde : il ne vit aucune des personnes avec lesquelles il e"tait d'ordinaire en relation, et ne fre"quenta que tres-peu ses parents, 'afin de ne pas re>eiller les affections qui vivaient encore dans son coeur. Les rues, lesmaisons, Icseglises de sa patrie lui rappelaient un passe"qu'il tenait aeloigner de sa memoire. Du reste, ses conciloyens admirerent me"diocrement ses predications, car il s'est plaint dans la suite d'avoir eprouve" la ve'rite' de 1'ancien proverbe : Nul nest prophete en son pays (1). Comme aucun des sermons prononc6s alors par Savonarole ne nous est parvenu, nous ne pouvons guere decouvrir la cause t de Tindifference que te"moigna 1'auditoire. Le jeune moine ne voulut probablement pas se conformer aux habitudes des autres predicateurs, qui se perdaient dans les interminables sophismes de la scolastique ou qui s'abaissaienta des trivialit6s de langage qu'on aurait pcine a tolerer aujourd'hui, mfime au cabaret (2). Savonarole, d'ailleurs, n'avait pas encore pu trouver ce qu'on pourrail appeler sa maniere. II n'etait pas encore assez sur de lui-m&me pour dominer son auditoire etlui tracer des voies nouvelles. Gependant, sa parole avait d6ja une cerlaine eloquence persuasive, comme le prouve lerecit suivant, emprunt6 a ses biograplies, qui racontent un
(1) Lcllrc a sa mere , e"crite de Pavie le jour de la conversion de saint Paul. Savouarole r^pfete tr6s-souvent les m6mes paroles dans ses sermons.
(2) Yoir dans Tiraboschi (Storia della Lctteratura) le passage 'oil il est question des oraleurs sacr6s du quinzienie siecle. Voir aussi les sermons de Fra Paolo. Attavanti, compare' par Ficin a Ovpaee , ainsi que ceux de Fra Roberto da Lecce , le plus fameux disciple de saint Uernardin. Fra Roberto se distiuguuit par une simplicite , par une naivete rtelle , dont il n'existe plus aucuuc trace a la fm du siecle.
grand nombre d'anecdotes semblables. II naviguail un jour sur le P6 , en se rendant de Ferrare a, Mantoue ; a cote de lui se trouvaient treize soldats qui jbuaient en blaspb6mant, sans 6gard pour 1'habit et la dignit6 duFrere. Savonarole, indigne', leuradressaquelques paroles, et aussitot onze de ces soldals, pe'ne'tre's de repentir, lomberent h genoux devant lui (1). En^r6alite, il est moins difficile de s'adresser a quelques soldats et de les convaincre par une allocution familiere et sponlan6e, que de parler du. haut de la chaire a un auditoire nombreux et de faire un sermon. Dans le premier cas , les aptitudes naturelles suffisent, et celles de Savonarole etaient incontestables ; dans le second, il faut de 1'art, et Savonarole semblait encore en manquer.
La meme ann^e (1482), une guerre terrible se pr6parant contre Ferrare, le sup6rieur des dominicains jugea ne"cessaire d'envoyer ailleurs la plus grande partie des freres, et Savonarole regut 1'ordre de se rendre ^Florence. II disait adieu pour la derniere fois a ses parents, & ses amis, & sa patrie, car il ne devait plus, revenir k Ferrare.
Celte guerre, dirigee d'abord contre le due de Ferrare seulement , s'etait elendue peu & peu et avait partag6 . presque toute 1'Ilalie en deux camps. Les causes v6ritables de cetle prise d'armes etaient, d'une part, 1'ambition des Y6nitiens, qui voulaient accroitre leurs possessions sur la terre ferme, et, de 1'autre, le desir immoderd qu'avait le pape d'augmenter les Etats de ses neveux. Ges causes n'^taient point avou^es. Le pape declarait uniquement vouloir se venger du due, qui s'6taitmis i la
(1) Burlamacclii.
solde des Florentins pendant la lulle que ceux-ci avaient du soutenir centre le Saint-Sie"ge apres lichee de la conjuration des Pazzi ; les Y6nitiens metlaient en avant, comme pr6texte, cerlaines contestations de frontieres et reternelle question du commerce da sel. G'est en vain que le due de Ferrare offrit de c6der sur tous les points: Venise et le pape 6taient d6cid6s a la guerre. Us avaient pour allies la re"publique de Genes, ainsi que la plupart des petits seigneurs qui re"gnaient dans les Marches et dans les Romagnes. Quant au due, il 6tait soulenu par la R6publique florentine, par le roi de Naples et le due de Milan, que devaient seconder le marquis de Mantoue, Bentivoglio, seigneur de Bologne, et la puissante maison des Colonna. L'ltalie se trouvait done presque tout entiere sous les armes; seule, la Re'publique florentine ne se meUait qu'en paroles a ces querelles ; partout ailleurs on avait de"ja commence" les hostility. Le due de Calabre en venait aux mains avec les pontificaux, commandes par Robert Malatesta; les Colonna, sortant de leurs domaines, d6vastaient la campagne de Rome; les G6nois atlaquaient la frontiere occidentale. du duch6 de Milan. Mais Tissue de la lutte" de*pendait principalementdes V6nitiens : ils serraient de pres Ferrare avec deux arme'es, tandis qu'une troisieme atlaquait le due de Milan. La promptitude de leurs operations fut telle, que la famine accablait deja la ville de Ferrare et que la resistance ne pouvait durer longtemps. il 6tait Evident que sous peu les Ve"nitiens reeueilleraient tous les fruits de la guerre.
Quand Sixte IV s'aperQut que la proie si ardemment convoite"e allait lui 6chapper, une aveugle fureur s'empara de lui. II fit volte-face et conclut un traite" avec le
roi de Naples; il autorisa le due de Galabre a traverser ses Etats, excommunia les Yenitiens, les appelant ennemis du Christ , et invita lous les princes de I'ltalie & leur declarer la guerre. Ce changement subitne pouvait surprendre que ceux qui ne connaissaient pas le caractere emporte" de Sixte IV et qui ne savaient pas jusqu'ou lasoifde 1'oret I'ambition e"taient capables d'entrainer le pontife. Les Venitiens, il est vrai, ne se laisserent pas intimider ; mais la defection dupape avait modifies toutes les conditions de la guerre. D6ja, le due de Galabre, avec son arme"e , avait approvisionne Ferrare et allait doubler les travaux du sie'ge; de sorte que les choses menagaient de trainer encore en longueur. Les deux ar- 01668 restaient campeesaupres 1'une de 1'autre, sans oser risquer une action decisive. Les eampagnes elaient incessamment devastees; le peuple mourait de faim ; mais personne ne succombait sous le fer. Les e've'nements marcherent avec cetteincroyable lenteur jusqu'en 148-i ; chacun alors se sentit fatigue" d'une guerre e"galement funeste a tons les partis . Le general venitien accepta des propositions de paix; les armees seretirerent ; etenuninsiant les hostilite's cesserentpartout, a la satisfaction ge"nerale. Sixte IV, cependant, n'avait pas cesse" de soufHer le feu qu'il avait allume. II trouvait trop cruelle la pensee de renoncer aux espe" ranees qu'il avait mises dans la guerre. Aussi, lorsque, le 12 aout, on lui presenta les ambassadeurs et qu'on lui lut les conditions du traite", il se leva plein de fureur et s'ecria : Yous m'annoncez une paix honteuse et infame. Le jour suivant, la goutte, donl il souffrait d6ja depuis longtemps , lui remontait dans la poitrine, ei il mourait de la douleur que lui avait caused la conclusion de cette paix.
Telle e"tait done la guerre qui chassait Savonarole de Ferrare vers Florence. En gravissant les penles solitaires de 1'Apennin pour se rendre dans une ville nouvelle, au milieu d'une population inconnue , il se sentait profondement trouble par la pens6e qu'un pape, dans 1'inlention d'accroitre les Etats de deux ou trois jeunes gens dissolus, n'avait pas craint de bouleverser .toute I'ltalie , alors que les Turcs, qui avaient effectti6 une descente a Otrante moins de deux ans auparavant, etaient presque aux portes de la Peninsule. Le vent qui mugissait a travers les sapins et les hetres semblait charge" de maledictions contre les hommes par lesquels e"tait deduce" le manteau de 1'Eglise du Christ , et peut-etre la rafale lui murmurait-elle a 1'oreille le vers trop audacieux :
Se romper si polria quelle grand! ale 1 (1).
Arriv6 a Florence pour la premiere fois en 1482, il entra dans le couvent de Saint-Marc , ou il passa plus tard les ann6es les plus belles et les plus malheureuses de sa vie. Comme aupres de la poslerite le nom de Savonarole est inse"parablement uni a celui de Saint-Marc, il sera bon d'en dire aussi quelques mots.
Au commencement du xv e siecle, Saint-Marc 6tait un Edifice mis6rable et presque en ruine, habile par quelquesfreres Silvestrins(2),qui y menaientune vietellement
(1) All ! s'il etait possible de briser ces grandes ailes ! (2) Les Silvestrins eurent pour fondateuv saint Silvestre Gozzolin. Silveslre .6lait ne a Osirno dans la Marche d'Ancdne (1177). Apr^s avoir etudi^ le droit, il s'adonna exclusivement a la Iheologie et fonda en 1231 un monaslere sur le MonleFano, a douze milles de Fabriano. C'esl la rfegle de saint Benolt qu'il adopta. Innocent IV
scandaleuse que maintes reclamations avaient adressdes- conlre eux a la cour de Rome.'Gbme 1'Ancien, ayant enfin obtenu la permission du pape, 6tablit ailleurs les fibres Silvestrins, et conceda le couvent aux dominicains reTorme's de la province lombarde. Mais il voulut le reconstruire de fond en comble , et chargea le celebre architecte Michelozzo Michelozzi d'elever le nouvel Edifice, qui fut termini au bout de six ans (1443) et couta 36,000 florins (i). C6me 1'Ancien n'e"tait jamais avare quand il s'agissait d'eglises/de monas'teres et d'autres travaux capables d'accroitre sa re- ,nomm6e de munificence ou d'augmenter son ascendant sur le peuple. Pendant les six anne"es que dura la construction du couvent, il secourut sans reUche les dominicains, etlorsque tout fut men6 a bonne fin, il r6solut de les doter d'une riche bibliotheque. Ge n'etait pas'une entreprise facile etpeu dispendieuse, carles manuscrits etaient months & des prix exorbitants; mais le hasard lui offrit une bonne occasion, et il. sut en profiter. Niccolo Niccoli, le plus celebre amateur de manuscrits que Ton connut en Europe, venait de mourir. 11 avait
approuva son ordre en 1247. Saint Silvestre Gozzolin mourut le 26 novembre 1267, Ag6 de quatre-vingt-dk ans, et fut enlerr6 a Fano. ( Yoyez Heliot , Dictionnaire des ordres religieux, t. Ill, p. 561; Migne 1850. ) (Noledutrad.)
(1) Suivant Vasart , c'est uniquement a Michelozzo que revient 1'lionneur d'avoir con?u et execute" les plans du nouveau monastere. Mais plusieurs chroniqueurs de Saint-Marc rapportent que Michelozzo ne fit que metlre en oeuvre les dessins de Brunelleschi. La construction de re"difice fut interrompue quelque temps, parce que les Silvestrins reclamerent aupres du concile de Bale contre la bulle par laquelle Eugene TV avail auloris6 C6me de Medicis a leur retirer Saint-Marc pour les transferer a San-Giorgio : le concile se pron6nc.a en favour des dominicains. ( Note du trad.}
.616; Tun des hommes les plus erudits de son temps, avail .employe son patrimoine et sa vie entiere a rassembler une collection qui excitait I'admiralion de toute 1'Italie. Dans son testament, il en laissait la jouissance au public; mais sa donation demeurait sans effet parce qu'elle 6taiL grev6e de detles nombreuses. Come paya les dette.s , et , apres avoir fait un choix des plus pr6cieux manuscrits, qu'il garda pour lui, il remit le reste au couvent de Saint-Marc. Ainsi fut cre'e'e en Italic la premiere bibliotheque publique. L'ordre que les freres y 6tablirent montra qu'ils etaient vraiment dignesd'unpareildon. Saint-Marc devint, pour ainsidire, un centre d'e'tudes, et comme il appartenait a la me 1 me congregation que tous les couvents de la haute Italie , les freres les plus savants arriverent de toutes parts h Florence et rehausserent i'eclat du nouveau monastere, ou les hommes les plus illustres 'de cette 6poque venaient souvent converser avec les religieux. G'est alors que Jean de Fiesole , plus connu sous le nom de Bealo Angelico, re"pandit a pleines mains sur les murs de ce couvent les incomparables tr6sors de son pinceau. Mais la gloire qui , aux yeux des freres , surpassait toutes les autres gloires, 6tait celle d'avoir eu potirpere et pour fondateur spirituel un saint appe!6 Antonino, un de ces hommes dont le caraclere honore 1'espece humaine tout enti6re.
Onrencontrerait difficilementdans 1'histoire des exemples d'une abnegation plus constante, d'une charit6 plus active, d'une lendresse plus e'vange'lique pour le prochain que cellesde saint Antonino. II n'yapresqueaucune institution de bienfaisance que. cet admirable religieux n'ait creee ou renouvelee & Florence. G'est lui qui
eut la sainte pens6e de changer en un e"tablissement de charile la.compagnie dnBigallo, etablie par saint Pierre- Martyr pour 1'extermination des here"tiques. Des lors, les capitaines de cette confrerie, qui avail maintes fois souille de sang les rues et les murs de la ville , recueillirent et secoururent les orplielins vagabonds , au lieu de tuer ou de bruler (4). A saint Antonino revient aussi 1'honneur d'avoir institue les Buoni Uomini di San Martina, qui ont encore aujourd'hui pour mission de solliciter desoffrandes et deles porter chczles pauvres honteux. II serait impossible de raconter tout ce que le pieux dominicain lit en favour dupeuple. A I'dpoque dont nous parlons , une foule de personnes se rappelaient avoir vu mille fois saint Antonino parcourir la ville ou la campagne en conduisant une b6te de somme charged depain, de vetements ou d'autres objets", pour assister les malheureux que la.peste ou la famine avait desoles, Samort,arrivee en 1459, fut pleure'e a Florence comme un malheur public, et sa memoire e"tait si vivanteet si vne'ree Ioirsqu'enl482 Savonarole entra dans le couvent de Saint-Marc, que 1'ombre du bon arcbeveque semblait errer a travers les cloitres (2). Personne n'evoquait son souvenir sans un pro fond respect; ses
(1) Voir les Herdliqws d'llalie par M. C. Cantu , 1. 1, p. 206- 209. Saint Pierre de Verone vinl a Florence en 1244. Huit.ans plus lard, pendant qu'il se rendait de C6me a Milan , il fut mortellement i'rapp6 par deux ln'Teliques et traija sur la terre, avec son sang, les premiers mols du Credo. M. Villari, dans sa se'verite a I'egard de saint Pierre-Martyr, semhle oublier les violences des Patarins et ne pas tenir suffisamment comple des lois et des usages alors en vigueur, au .milieu d'une societe" donl les convictions ardenles ne connaissaient pas le juste temperament de la Iibert6 de conscience. (Note du trad.)
(2) Saint Antoniuo devint arcbevfique de Florence en 1445.
paroles gcardaient une autorite" souveraine, et quand les freres voulaienl citer un modeie de vertu chretienne , ils ne trouvaient d'autre nom que celui de saint Antonino (-1).
Pendant les premiers jours, Savonarole paraissait ravi de tout ce qu'il voyait. Le charme de la' campagne , les lignes gracieuses des collines toscanes , le langage de plus en plus 616gant, les manieres de plus en plus polies des habitants, a mesure qu'il s'etait approche de Florence,. Tavaient predisposed se trouverheureux danscette ville , ou la nature et 1'art rivalisaient de beaute. Pour son esprit profondement religieux, 1'art florentin etait comme une musique sacre"e, attestant la toute-puissance du genie inspire par la foi. II lui semblait que les peintures d'Angelico avaient du engager les anges a habiter ' les cloitresde Saint-Marc; devantelles, Savonarole etait transport^ dans un monde ideal qui 6 tail le raonde auquelaspiraitson ame. Les saintes traditions d'Antonino., ses oeuvres de charite pleines encore de seve et c61ebr6es a 1'envi par les religieux, enfin les moines euxmemes plus cultives et plus douxque ceux qu'il avail
(1) Yoii'lep&reVincenzo Marchese, Storia'di San Marco, livre I, Florence, Le'Monmer. 1860. Dans cet ouvrage , 6cril avec beaucoup d'elogance , de soin , de precision , on trouve un grand nombre de rcnseignements sur le convent, ainsi que sur la \ie de saint Anlonino. Si Ton desire plus de details encore, on peut consulter la Summa htslonalis ou C/ironfcoji du meme saint, avec les notes du p. Pierre Matu.ro, jesuite; Lugduni, etc., ap.Junctas, 1585 et 1586, t. Ill; et Casliglioni, Vila di Sant' An'onino. Quant aux institutions de bienfaisance , elles sont decrites scrupuleusement dans Passerini , Sforia degl' IstiMi di leneficenza in Firenze. A 7 oir aussi Richa, ftotizie storiche delle chiese di Firenze; Annales conventvs S.- Jl/arci / Fahroni , Vita Magni Cosmi Medicei.
connus jnsgu'alors, lui faisaient esperer qu'il e*tait enfln an milieu de ses- freres. Son cceur se dilatait; il ne se rappelait plus les tristes disillusions dont il avait souffert; il ne s'imaginait pas qu'il pourrait 6prouver de nouveaux d^sappointeraents en apprenant a connaitre de plus pres les citoyens de Florence.