CHAPITRE V
PREMIER SEJOUR DE SAVONAROLE EN TOSCANE ; VOYAGE EN LOMBARDIE; RETOUR A FLORENCE.
Savonarole avail a peine passe" quelques jours a Florence qu'il se trouva iso!6 de nouveau. A mesure qu'il connaissait plus intimement les Florentins, il apercevait, a travers la culture de 1'esprit, un doute kernel dans les &mes, un sarcasme continuel sur les 16vres. Gette absence universelle de principes et de foi le portait a' rentrer en lui-mfime et 1'afiligeait d'autant plus queses esperances avaient et6 plus grandes. Lesfreres de Saint-Marc ne lui semblaient avoir aucune religion v6ritable ; et si Ton prononc.ait souvent autour de lui le nom de Samt-Antonino, c'6tait plutot par vanite" que par charite". Les fameuses etudes.des moines 1'indignaient plus que tout le reste. En entendant les religieux discuter avec passion sur des mots de Platon ou d'Aristote, et contredire , par esprit de parti ou par entrainement oratoire, les bases du christianisme, sans s'en inquie'ter ou s'en apercevoir, Savonarole e"prouvait un e"tonnement mSle" d'horreur. II .commen<ja des lors a concevoir une sorte de de'dain et de m^pris pour les Audits, les Iitt6rateurs et les philosophes , ra6pris qui augmenta sans cesse et qui le poussa quelquefois a d^tracter la philosophic elle-mSme , quoiqu'il y fut pass6 maitre, grace a un labeur opiniatre.
Sans doute aussi les Florentins ne purenl lui te"moigner aucune sympathie, car une profonde et "irre'coneiliable difference de caraclere ies s6parait du frere r6cemment arriv6. Chez celui-ci ; les 61ans ge'ne'reux du cosur exerc,aient sur la pens6e une influence souveraine. Les manieres de Savonarole et les formes de son langage e"taierit d'ailleurs rudes et ne'glige'es; sa prononciation e*tait dure, son geste impe'tueux et presque violent. Ce que les Florenlins aimaient chez leurs pr6dicateurs, c'eHait la moderation 6tudiee des gestes, des mots et des phrases; c'6tait 1'imilation manifeste de la mesure antique; c'etaient les citations continuelles : quant & la substance des sermons, ils n'en faisaient que peu de cas; souvent meme ils applaudissaient 1'orateur qui laissait entrevoir ses doutes, Savonarole, au contraire, lancsait en chaire des invectives centre les vices, contre 1'indifference religieuse du clerg6 et des laiques; d6criait les poetes et les philosophes; condamnait le fanatisme pour 1'antiquite et ne voulait citer d'autre livre que la Bible, sur laquelle il appuyait tous ses discours. Mais & Florence presque personne ne consentait a lire la Bible, parce qu'on en trouvait le latin incorrect et qu'on craignait de gater son style (1). Aussi a Saint-Laurent, ou Jerome prechait en 1483, il ne se re"unit jamais plus de vingt-cinq auditeurs, tandis qu'a San-Spirito, ou parlait un frere appele Mariano da Gennazzano, 1'eglise ne suffisait pas h contenir la foule.
(1) Le cardinal Bembo dcrivail a Sadolet : Ne lisez point les epitres de sainl Paul; ce style barbare pourrait vous corrompre le gout; laissez de cote" ces bagatelles indignes d'un homme grave. C'esl pour Iem6me motif que Polilien, precept eur des enfants de Laurent, interdisait a ses Sieves la lecture des psaumes. ( Note du trad. )
Fra Mariano etait un favori des M6dicis. Ceux-ci lui avaient fait construire, hors de la porte San-Gallo, un couvent ou Laurent le Magnifique, qui voulait e"tre regard6 comme un homme universe!, allait souvent le visiter pour discuter avec lui sur la the'ologie. Le pr^dicateur etait devenu celebre ii Florence, snrtout parmi les courtisans lettre"s, qui assistaient avec empressement a tous ses sermons et le vantaient avec enthousiasme. Dans une lettre a Tristano Caleo, Politien de"erit eloquemment les merites de fra Mariano ; mais en le louaht, il re" vele, sans s'en apercevoir, les deTauts de 1'orateur et ceux de 1'auditoire. J'arrivai, dit-il, tres-pre"venu contre Mariano; la multiplicity des eloges m'avait rendu defiant. Mais a peine entrai-je dans I'Sglise, que le port, le visage et la personne entiere du pr6dicateur changerent mes dispositions; tout de suite jepressentis etj'attendis quelque chose de grand. Je t'avoue que plusieurs fois je crus le voir prendre dans la chaire des proportions supe"rieures a la figure humaine. II commence a parler. Je suis tout oreilles a sa voix sonore, a ses paroles choisies; je suis (out a ses hautes pensees. Je distingue ensuite Vhabilete des incises, je saisis la construction des periodes,je. suis ravi par les cadences harmonieims, etc. (!). Ainsi, un homme savant, un homme de gout comme Politien, s'arrelait a remarquer avant tout le choix des mots et la
(1) Politiani Epistolx., Lyon, 1533, t. II. Yoir la letlre 6crite a Tristano Calco en avril 1489, t. I, page 116. Cette lettre est cit^e par M. Villomain ( Cows de litteralure au moyen age ). . Yoir, en outre, Mccolo Yalori, Vita LaurentUMedicis. Quetif donne aussi ( t, II ) quelques details sur fra Mariano. On pent consulter e*galement Macliiavel (I&torie Florentine, YIII, 392; et Tiraboschi ( Sio~ ria della Ictteratura Ualiana, YI, 1118).
cadence des p6riodes. La posterity il est vrai, a oubli6 le nom de fra Mariano (1) ; mais les contemporainsportaient aux nues ce pr6dicateur, et Savonarole 6tait Eclipse" par lui. Girolarao Benivieni lui-me'me disait a Savonarole, de quii!6tait de"ja devenu le partisan : MonPere, onnepeut nier que votre doctrine soit vraie, utile et n6cessaire; mais la maniere dont vous pre"sentez vos arguments est de'nue'e de charme, surtout quand on la compare a celle de Fra Mariano. Savonarole r6pond.it : Cette 616gance de paroles doit c6der le pas, chez un predicateur, a la simplicity de la saine doctrine (2). Mais en d6pit du succes que 1'avenir reservait a 1'ami de Benivieni, 1'auditoire de fra Mariano s'accroissait chaque jour. Le moine augustin 6tudiait ses phrases, ses paroles, ses gestes; declamait avec elegance des vers latins et grecs; citait continuellement Aristote et Platon. Ses sermons 6taient une imitation des discours de Ficin a l'Acad6mie
(1) Nous ne connaissons aucun recueil, iinprime' ou manuscrit, des sermons de Gennazzano. On cite de ce religieuxun sermon pre'che' devant le pape Innocent Y1II et imprim6 a Rome ; mais il est dcvenu tresrare.Unecopieen existe danslabibliotheque Vaticane,ou, du moins, elle est indique'e dans les catalogues : pourtant , malgr^ de nombreuses recherches , nous n'avons pu la relrouver. Le sermon dont parle M. Villari a pour litre : Oralio habita dominica tertia adventus, coram Innocentio Pont. Maximo, MCCCCLXXXVH, XIII lial. Januarias. Voici le tilre d'un autre sermon qui fut egalement imprim6 a Rome au quinzieme siecle : Oratio de passione Jesu Christi dicta Alexandra VI Pont. Max. frequenti Senatu, idibus Apri- Us MHD. M. Antonio Cappelli donne la peroraisondece discours dans la brochure intitulee : Fra Girolamo Savonarola e notizie intorno ilsuo tempo. (Note du trad. )
(2) Lettre ecrite par Girolamo Benivieni a Cle'meht VI f pour dtifendre la doctrine et les propheties de Savonarole. Ms. de la bibliotheque Riccardi, cod. 2022.
platonicienne, discours regards alors comme les parfails modules de toute Eloquence. Souvent il racontait des anecdotes qui provoquaient le rire parmi ses auditeurs ; tout lui 6tait bon pour attirer une grande foule autour de sa chaire.
Le triomphe d'un pareil rival ne devait certes pas humilier Savonarole, Gependant , quand on connait les nombreuses tribulations qui accompagnent les premiers pas dans la vie, quand on songe aux cruelles incertitudes contre lesquelles il faut lutter avant d'acqu6rir la conscience de soi-mSnae, quand on se rappelle combien la sympathie de 1'auditoire est n6cessaire a 1'orateur, on comprend sans peine que Savonarole ne pouvait rester insensible a la froideur qu'il rencontrait. II se voyait comme arre"te" au commencement de son chemin; la seule route conduisant ail but qu'il avait rfive" lui paraissait impraticable. Aussi fut-il un moment sur le point d'abandonner la predication pour ne se livrer qu'a 1'enseignement; mais, son impe'tuosite naturelle reprenant le dessus, il r6solut d'employer toute la puissance de sa parole h d6raciner les vices de ce peuple endormi et a le re"veiller de sa lethargic.
Son imagination excitable s'exalta des lors de plus en plus. Au lieu de reculer, il r6solut de mettre ses projets a execution. L'indifference du peuple continuait a le convaincre de sa mission divine. II se rappelait 1'histoire des anciens prophetes, qui tous et toujours avaient du combattre 1'ingratitude du peuple hebreu, La comparaison enflammait 1'esprit de Savonarole et forlifiait en lui la volont6 de faire a la corruption de son temps et aux scandales de la cour pontificale une guerre acharn6e, qtfil regarda bientot comme or-
dnn6e par le Seigneur. Dans la priere, dans la contemplation, dans les extases, ilattendait cette vision directe de Dieu qne la philosophic de Ficin promellait a ses adeptes comme une faveur presque habiluelle, et il la desira si ardemment qu'il finit par se croire exauce.
Au milieu de cette Strange exaltation d'esprit, il n'est point etonnant que Savonarole ait ete re"ellement entour6 de visions nombreuses et variees. Un jour, pendant qu'il parlait a une religieuse, le ciel sembla lout a coup s'ouvrir devant lui; le fervent dominicain vit ecrites les futures calamites de 1'Eglise , et il entendit une voix qui lui ordonnait de les annoncer au peuple (I). A partir de ce moment, il se tint pour assure de sa mission divine, la considera comme le suprfime devoir de sa vie, et ne pensa qu'a 1'accomplir. II aurait voulu pouvoir se faire entendre par toute la terre et crier a tous les hommes : Rentrez en vous-memes el revenez au Seigneur. Les visions de 1'Ancien Teslamenl et de 1'Apocalypse sepressaient devant son imagination comme des r6alites ; elles lui repre"sentaient les malheurs de Tltalie et de 1'Eglise, et symbol isaient a ses yeuxles conditions de la re'ge'ne'ration future qui devait tre op6ree grace a lui. Partout retentissaient a ses oreilles des voix qui lui commandaient de continuer a suivre la route ou il etait entr6, et de ne se laisser ni vaincre par la fatigue, ni decourager par 1'apathie des Florentins.
La m6me annee (1484) cut lieu la mort du pape
(1) Voir le proems impi-iine". II existe deux proccs <Je Savonarole : 1'un d'eux a ete imprirac au quinzieme.si6cle cl plus, lard par Baluzio; 1'autre a ete relrouve par nuus, et nous aurons 1'occasion d'en parler plus longucment. Voir aussi le- P. Marchese, p. 118 ;.BurlaJnacclii; Fra Beneiletlo ; .elc.
Sixle IV, et pendant qu'on altendait de la nouvelle Election un soulagement aux maux de 1'figlise, on apprit que dans le conclave les dissensions entre les cardinaux taient assez violenles pour iaire craindre un schisme. Savonarole ecrivit alors une po6sie, ou, s'adressant a Je'sus-Ghrist, il disait :
Deh ! mira con pietade in che procella
Si trova la tua sposa , E quanto sangue, oimeltra noi s'aspcUa,
Se la lua man pietosa, Che di perdonar sempre si dilelta,
Non la riduce a quclla Pace die fu quando era poverella (1).
L'election du nouveau pontife enleva, cependant, 1'esperance aux honneHes gens. On ne tarda pas a connaitre les marches honteux passes durant le conclave; 'on n'ignora pas le prix des votes et le nom des cardinaux qui s'etaient vendus. Innocent YIII , a peine monte" sur le trone do Saint-Pierre, se conduisit defac^on a faire regretter, contrairement a loutes les provisions, le regne de Sixte IV. II ne couvrait pas du nom de neveux ses prote'ge's; il les reconnaissait publiquement pour ses fils et leur donnait letitre de princes; non-seulement il affichait sa honteuse paternit6, mais il se montrait si indulgent pour tous les vices, que la cour romaine devint le refuge de toules les debauches et de tons les scandales. On e'tait
(1) .< Je I'en supplie, jette un regard de pitie sur Ion Spouse mise en danger par latempfile, et vois combien de sang s'apprele, Iielas! a couler parmi nous, si ta main secourable, qui se fait un plaisir de pardonner, ne lui rend pas .la paix dont ellc a joui quand elle dtail faible elpauvre, .' (Hymne'composce en 1484; po(!sie VIII dans 1'edilion de Florence. )
epouvante" au re"cit de ces faits, qui menaijaient la religion et deshonoraient I'humanite' ; on ne savait vers quel abime celte serie de papes c!6testables allait conduire la 8001616. A la mort de Sixte IV, on avait cru impossible de ne point avoir un meilleur pape; et voila qu'on perdait tout espoir et toute confiance dans 1'avenir. Si un peuple corrompu e"prouvait tant d'indignation , quels sentiments devaient agiterSavonarole?Il est plus facile d'imaginer que de decrire la tempete qui bouleversait son ame. Par bonheur, on 1'envoya pre'cher les carfimes de 1484 et de 1485 a San-Gimignano, petite ville skue"e au milieu cles montagnes de Sienne (1). Ce n'elait point alors le pays pauvre et abandonne" qu'on voit aujourd'hui. Les monuments, les hautes tours qui se dressent avec fierte" et qu'on decouvre de si loin en parcourant la Toscane, les eglises parses des plus charmantes conceptions de Ghirlandajo , attestent encore que la cite de San-Grimignano fut autrefois passionne"e pour les arts et animee du plus pur pairiotisme (2). La population ne connaissait pas les raffinements et les delicatesses des Florentins; elle n'allerait pas[l'ingenuite spontan6e de son co3ur par les etudes sub tiles et par les sophismes; ses pens6es ne se perdaient pas sous les phrases; elle ne cherchait pas
(1) Nous devons rappclcr, a 1'honncur du p^sre Marchese , que, clans sou Bistoire de San-Marco , il a relabll avec beancoup de pevspicacita la chronologic relative a la \ie de Savonarole , en corrigeant les nombveuses erreurs ou ftaient tombcs les aulres biographes.
(2) Au nom de Ghiilandajo il 'convient d'ajouler ceux de Lippo Memmi , de Bcrna , de Benozzo Gozzoli et de Ber.e.letlo da Mai'ano. Voir dans la Gazette des beaux-aiis (livraisons de mai, juillet et .aout 1870) le travail quo nous avons coasacr^ aux Monuments de Part a San-G'tmignano. (Nct3 du trad, )
uniquement chez les predicaleurs, a 1'exemple de Politien, 1'habilete des pe"riodes et des incises , la cadence harmonieuse des mots. Sur ces montagnes et dans les plaines environnantes, la campagne sourit d'un sourire 6ternel, le printemps est presque divin. Les horizons larges et tranquilles qu'on de"couvre de ces hauteurs reconcilient 1'homme avec la nature et le rapprochent de Dieu.
A San-Gimignano Savonarole se montra plus sur et plus maitre de lui-m&me qu'a Florence. II exprima pour la premiere fois les ides qui le dominaient depuis longtemps , et proclama les trois propositions qui devaient elre desormais son cri de guerre et le mot d'ordre de toute sa vie :
1 L'l^glise sera chatiee ; 2 Elle sera ensuite renouve!6e ; 3 Ces 6v6nements arriveronl promptement.
Mais Savonarole nous apprend que, ne croyant pas le peuple de San-Gimignano suffisamment pr6par6, il ne pr6senta pas ces prophelies comme des revelations di-. vines, et s'appuya seulement sur 1'autorite de la Bible et de la raison naturelle (1).
L'histoire du peuple h6breu n'etant qu'un enchainement continuel tie desobeissances et de punitions, Savonarole y d6couvrait mille arguments pour prouver que la depravation generale de PEglise rendail inevitables les terribles effets de la colere c61este. Ges arguments 6taient exposes par lui avec d'autant plus de force qu'il
(I) Dans son Compendium revelationum el dans scs sermons de 1497 el de 1498 , on Irouve plusicurs fois n-p^lee 1'histoire de sa predication. Voir aussi le Proccs, la letlre de Benirieni , Burlamacchi , Fra Benedetto , etc.
y avail rencontr6 d'abord la confirmation de ses idtfes, avant que celles-ci eussent pe'ne'tre plus profonde"ment dans son ame en revetant pour ainsi dire les apparences de la realite' et en prenant la forme de visions divines (1). Toutes les fois qu'il parla de la corruption des mosurs, loutes les fois qu'il annomja les chatiments futurs, il sentit son esprit grandir ; sa parole 6tait plus degagee, plus efficace , plus eloquenle; 1'attention du peuple etait violemment stimuli , 1'auditoire ne se poss6dait plus. A San-Gimignano, Savonarole reconnut sa voie; il constata que les tristes pressentiments dont il etait obs6de agitaient sourdement aussi le cceur des multitudes, et qu'en annongant avec hardiesse les maux a venir, il revelait les Italiens a euxme'ines et trouvait parlout un 6cho. II revint done a Florence plus tranquille, car il 6tait sur de sa vocation; mais, en meme temps que ses principes 6taient devenus inebranlables, Pexpe'rience lui avait appris que pour parler a ce peuple indifferent, il devait se montrer plus reserve", plus prudent et plus circonspect,
II reprit ses modestes fonctions de lecteur jusqu'au car&me de 1486 (2) , 6poque a laquelle on 1'envoya preacher dans les diff^rentes villes de la Lombardie. A Brescia, il expliqua 1'Apocalypse. Sa parole e'lait ardente, sa voix impe'rieuse et vibvante. II reprocha au peuple ses peches, accusa I'llalie entiere et la mena^a de la colere divine. En parlant des vingt-quatre vieil-
(1) Jo. Francisci Pici , Vila, etc. Le cinquieme cliapilre de cetle biogruyhie expose en detail comment Savonarole Irouv a dans la Bible les premieres raisons qui lui donnerent un clair prcssentimeut des Iteaux reserves a 1'Italie ct a 1'figlise.
(2) Le Iccleur e"tait charg^ d'instruirc les novices. (Rote du Irad.)
lards, il imagina que 1'un d'eux se levait pour annoncer les futurs malheurs des habitants de Brescia. Un jour viendrait ou la ville serait en proie a des ennemis furieux, ou Ton verrait des ruisseaux de sang dans les rues, ou ies femmes seraient enlevees a leurs maris, les vierges vio!6es, les enfants massacres sous les yeux de leurs meres; partout la terreur, le sanget le feu. Savonarole termina sou discours en invitant chacun a la p6nitence, afm que le Seigneur eut pitie des gens de bien. La myste'rieuse image du vieillard produisit sur le peuple line profonde impression; on eut dit que la voix de I'oraleur avail 1'accent d'un autre monde; aussi, les predictions sinistres de Savonarole jeterent-elles I'Spouvante dans les cceurs. Lorsqu'en 1512 les feroces soldats de Gaston de Foix saccagerent la ville et massacrerent environ six mille personnes, les habitants de Brescia se rappelerent le vieillard de 1'Apocalypse et le prddicateur de Ferrare (-1).
Le succes de ce careme coramenga a faire connaitre en Italic Savonarole et decida de sa vie, car des lors le
(1) Pic, Burlamacchi , Marchese, clc. Yoir aussi Barsanli, Delia Storia del Padre Girolamo Savonarola da Fcrrara ( Livourne , 1782). Cette biographic, public sans uom d'auteur, est faite d'apres Pic et Burlamacchi; elle est cepeuclant precieuse, parce qu'elle contienl plusicurs fragments des Giornafe de Lorenzo Violi, dont I'important manuscril est perdu. On croil que ce manuscrit, conserve du lernps de Barsanti chez les soeurs de Sainle-Catherine , a ele vendu , il y a peu d'anne'es , au libraire Molini ct revendu a quelque Anglais ; il n'en existe plus aucune trace. Nous citcrons egalement la biographic ecrile par Razzi , autre compilation , mais de moindre importance , que Ton Irouve manuscrite da'ns beaucoup de bibliotheques. Razzi a recueilli e'galement de nombreux e'crits apologetiques relatifs a Savonarole , et nous a laisse un resume asscz e'lendu de loutes les Giornatede Violi. Yoir cod. Riccard. 2012.
y avail rencontre" d'abord la confirmalion de ses ide"es, avant que celles-ci eussent p6n<Hre plus profonde"ment dans son &me en revetant pour ainsi dire les apparences de la realit6 et en prenant la forme de visions divines (1). Toutes les fois qu'il parla de la corruption des mo3urs, loutes les fois qu'il annonga les cha'timents futurs, il sentit son esprit grandir ; sa parole etait plus degage"e , plus efficace , plus eloquenle ; 1'altenlion du peuple etait violemment stimule'e , 1'auditoire ne se poss6dait plus. A San-Gimignano, Savonarole reconnut sa voie; il constata que les tristes -pressentiments dont il etait obsede agitaient sourdement aussi le coeur des multitudes, et qu'en annonQant avec hardiesse les maux k venir, il revelait les Italiens & euxm^mes et trouvait partout un 6cho. II revint done a Florence plus tranquille, car il elait sur de sa vocation; mais, en meme temps que ses principes 6taient devenus inebranlables, l'expe>ience lui avait appris que pour parler a ce peuple indifferent, il devait se montrer plus reserve", plus prudent et plus circonspect.
II reprit ses modestes fonctions de lecteur jusqu'au carSnae de 1486 (2), ^poque a laquelle on 1'envoya pr6cher dans les diff6rentes villes de la Lombardie. A Brescia, il expliqua 1'Apocalypse. Sa parole 6lait ardente, sa voix imp6rieuse et vibrante. II reprocha au peuple ses peches, accusa 1'Italie enliere et la menaga de la colere divine. En parlant des vingt-quatre vieil-
(1) Jo. Francisci Pici , Fi/, etc. Le cinquieme cliapilre de cetle biographie expose en detail comment Savonarole Irouva dans la Bible les premieres raisons qui lui donnerent un clair prcssentiment des il^aux reserves a 1'Italie et a 1'figHse.
(2J Le Iccleur e"iait charge* d'instruire les novices. (Xotedu (rad.)
Ho
lards, il imagina que 1'un d'eux se levait pour annoncer les futurs malheurs des habitants de Brescia. Un jour viendrait ou la ville serait en proie a des ennemis furieux, ou Ton verrait des ruisseaux de sang dans les rues, ou les femmes seraient enlevees a leurs maris, les vierges vio!6es, les enfants massacres sous les yeux de leurs meres; partout la terreur, le sanget le feu. Savonarole lermina son discours en invitant chaeun a la p6nitence, afm que le Seigneur eut pitie des gens de Men. La myste"rieuse image du vieillard produisit sur le peuple une profonde impression; on eut dit que la voix de I'orateur avait 1'accent d'un aulre monde; aussi, les predictions sinistres de Savonarole jeterent-elles I'Spouvante dans les coeurs. Lorsqu'en 1512 les feroces soldats de Gaston de Foix saccagerent la ville et massacrerenl environ six mille personnes, les habitants de Brescia se rappelerent le vieillard de 1'Apocalypse et le predicateur de Ferrare (!).
Le succes de ce careme commenc.a a faire connaitre en Ilalie Savonarole et decida de sa vie, car des lors le
(1) Pic, Burlamacchi , Marcliese, clc. Voir aussi Barsanti, Delia Storia del Padre Girolamo Savonarola da Ferram ( Livourne , 1782). Cctte biographic, publie"e sans uom d'auleur, esl faite d'apres Tic et Burlamacchi; elle est cependanl precieuse, parce qu'elle contienl p'lusicurs fragments des Giornale de Lorenzo Violi, doutrimportaut mavrascril esl perdu. On croil que ce manuscrit, conserve du temps de Barsanti chez les soeurs de Sainle-Catherine , a ele vendu , il y a peu d'ann^es , au libraire Molini et revendu k quelque Anglais ; il n'en exisle plus aucune trace. Nous citerons egalement la biographic ecrile parRazzi, autre compilation , mais de moindre importance, que Ton trouve manuscrite da'ns beaucoup de bibliotheques. Razzi a recueilli e"galement de nombreux Merits apologetiques relatifs a Savonarole , et nous a laisse un resume asscz etendu de tputes les Giornatcte Yioli. Yoir cod. Riccard. 2012.
Frere de Saint-Marc ne doula plus de sa vole. Cependant, telles e* taient la candeur el la bonte de son a" me, que sa modestie et son humilite croissaient avec sa legitime confiance en lui-me'me. D'apres le re"cit de Fra Sebasliano de Brescia , son compagnon , il etait conlinuellement ravi en extase pendant qu'il priait, tant sa foi, tant son exaltation religieuse avaient d'iritensii6; pour celebrer la messe, il e"tail force de rechercher la solitude, parce que sa ferveur le metlait hors de lui-me'me; quelquefois sa tete apparaissait environn6e de lumiere (1).
Ce grand succes ne fut pas le seul qu'obtint Savonarole. Le chapitre des dominicains s'etantreuni a Reggio pour examiner des questions de theologie et de discipline (2), Savonarole y intervint en presence d'un grand nombre d'ecc!6siasliques et de quelques la'iques tres-celebres dans les lettres et dans les sciences. Parmi ces derniers, celui qui altirait principalement 1'attention 6tait 1'illuslre Jean Pic, prince de la Mirandole (3). 11 n'avait alors que vingt-trois ans, mais il etait deja regarde" comme un prodige d'inlelligence, et Ton s'accordait a lui donner le nom de Phenix des genies. Des son enfance il avail excit6 1'etonnement par la precocite de son esprit etpar sa merveilleuse m^moire, Apres avoir promptement achev6 ses e"tudes, il voulut parcourir toutes IPS universitcs d'ltalie et de France, assister a loutes les lemons. Non content d'ecrire le latin et le grec plus facilement que sa propre langue, il fut le premier de ses contemporains a apprendre les
(1) Burlamacclu , Barsanli , etc.
(3) Oncle do Jean Francois Pic de la Miraiulole qui ^crivit la vie de Savonarole.
langties de I 'Orient, et loules celles qu'il put se rendre familieres avecle secours d'un maitre ou au raoyen d'une grammaire; si bien qu'il eut la reputation d'en savoir vingt-deux. Dans les sciences, comme dans les langues, il esperait devenir universel et s'imaginait pouvoir embrasser toules les connaissances de son temps. L'es 61oges qu'il rec,ut de toutes parts lui inspirerent une si haute opinion de lui-meme. qu'etant alle a Rome, il offrit de soutenir publiquement neuf cents propositions ou il pretendait avoir renferme" tout ce qui est du domainederintelligence humaine, et il invita lous les savants a ce tournoi intellectuel, promeltant aux moins aises de payer les frais du voyage. Ges propositions, en re'alite', n'avaient qu'une faible port6e et ne contenaient rien au fond; quelques-unes, cependant, a cause de leurs rapports avec Pastrologie divinatrice, furent entierement condamne"es par le pape, et le deli n'eut pas de suites. Pic e'crivit aussitot son apologie et se soumit a la cour de Rome, quoique sa reputation , au lieu, de diminuer a cause de cet incident, n'eut fait que s'accroitre. Apres le nom de Laurent de Medicis, il n'y en avail aucun qui rut aussi celebre que celui de la Mirandole. Mais la posterite s'est montree beaucoup plus severe que le quinzieme siecle, et peu a pen cette renomme'e s'est obscurcie. La vaste Erudition de Pic 6tait, en somme, assez superficielle. Ce personnage ctait tres-inferieur & Politien dans les lettres, a Ficin dans la philosophie (1). II connaissait si me'diocrement les vingt-deux langues qu'il se vantait de posseder, qu'un juif put lui faire acheter
(1) Jo. Pici Opera (Btile, 2 vol. in-fol. ). Sa philosophie n'etait qu'une faible imitation de cclle dc Ficin.
comme des livres Merits par ordre d'Esdras soixante manuscrits eontenant simplement la cabale. De cerlaines langues, il ne savait guere plus que 1'alphabet. En italien, il ecrivait sans aucune Elegance, et son jugement 6tait si peu sur qu'il partagea 1'opinion des gens qui preferaient les po6sies de Laurent a celles de P6irarque.ct de Dante (l).MalgTe" ces reserves, les merites de Pic elaient nombreux. G'est a lui que revient 1'honneur d'avoir eiargi 1'enidition de son sieele en 1'appliquant aux langues orientales, dont avant lui personne ne s'etail occupe"; il donna 1'exemple d'une activite" infatigable au service des letlres, et montra qu'un prince pouvait renoncer aux prerogatives de son rang pour vivre en^gal avec Jes hommes adonn^s auxlravaux de 1'intelligence. Son g^nie facile, sa'm6moireprodigieuse, sa conversation vive et variee, ses manieres nobles et gracieuses, sa jeunesse et sa beaute, ses abondants cheveux blonds qui relombaient en boucles sur ses epaules, tout eveillait la sympathie en sa faveur et contribuait a elendre sa imputation (2). Tel etait 1'homme autour duquel se groupaient lous les savants r6unis dans le chapitre de Reggio, et auquel les plus hauts dignilaires
(1) Lelfre a Laurent dc Mcclicis ( Idibus Julii 1484). Bou iionibre tie pcrsonnes tenaieut alors en mediocre esllme la poesie dc Dante.
(2) Beaueoup d'ccrivains parlent de Pic de la Mivaudole. Pour 1'apprecier sainement, il faut lire ses letti-es qui foment, dans 1'ensemble de ses oeuvres, deuxgros volumes : dies traitcnt, des sujets les plus divers , souvenl avec bcaucoup de 16geret6 , mais loujours avec un amour ardent et sincere de la verits . Parmi les historions de Pic , nous en recommandons un qui donne sur lui , ainsi que sur Polilien ct d'aulres siwants, des details exacts, recueillis avec soin. C'csl le r6ve'rend AY. Pair Greswcll, auleur des Melanges hisloriques publics aMancbester en 1805.
de 1'Eglise temoignaient eux-mfemes une siriguliere deference.
Profondement concentre en lui-meTne, Savonarole siegeait paraii les moines , la tete baiss6e sous son capuchon. Son visage etait maigre et pale, son ceil cave, immobile et cependant plein de vivacite, son front sillonne de rides profondes. L'ensemble de sa physionomie attestait un esprit domine" par de fortes pens6es. Si 1'on avail compare Savonarole a Pic, on auraitvud'un c6le un homme gracieux, aimable, sociable et 16ger; de 1'autre, un personnage grave, solitaire, severe et presque dur; on aurait era que ces deux caracteres etaient absolument contraires et qu'ils ne pourraient jamais s'entendre; et pourtant, c'est a I'assembl^e de Reggio que Pic et Savonarole devaienl se Her etroilement pour la vie. La renommee de Pic, son amour propre,les eloges auquel il ctait habitue, n'avaient pu luigater le .cceur. Tres-diffcrent des savants d'alors, il etait essentiellement bon et s'abandonnait avec ingenuit6 aux saintes inspirations du bien et du vrai ; c'est ce qui allait, maigre loutes les" oppositions apparentes, etablir entre deux hommes si disscmblables une 6ternelle amitic.
Savonarole s'.exalta pendant les discussions du chapitre. Tant qu'on rie parla que du dogme, il res'.a calme et silencieux; il ne prit aucune part aux questions qui n'exigeaient que de 1'habilel'e scolastique; mais quand on en vint a la discipline^ il se leva; sa voix vibra comme a Brescia , et, semblable & la foudre, terrifia les auditeurs, les tint immobiles et stupefaits. II stigmatisa la corruption du clerg6, et se laissa tellement enlrainer par I'impe'tuosi.tc de ses paroles, qu'il
eut peine a s'arreter. Chacun le regarda comme un homme extraordinaire, animd d'un esprit snperieur ({). Un grand nombre de personnes voulurentle connaitre; quelques princes entrerent en correspondence avec lui; mais, plus que tous, le jeune Pic, subjugue" partant d'eloquence, devint l'admirateur du dominicain, son partisan, son ami. II commenga a porter aux nues le nom de Savonarole et a le populariser. S'etantarrete & Florence, il n'eut de repos qu'apres a\ 7 oir decide" Laurent de Medicis a faire revenir le frere Jerome dans le couvent de Saint-Marc. G'est 1ft que se resserra i'amitie du savant et du religieux. L'admiralionde Pic alia toujours croissant. Une mort pre'malure'e empGcha seule 1'eminent erudit de revetir 1'habit monastique et d'adopter la vie du cloitre.
Savonarole resta en Lombardiejusqu'a I'anneel489(2). Avant de Mourner a Florence, il se rendit a G6nes pour y pr^cher le careme. Lorsqu'il passa par Pavie, il ecrivita sa mere une longue lettre, affectueuse et pleine d'abandon. II s'excuse de n'aider sa famille que par ses
(1) Burlamacchi , 1'ic, Barsanli.
(2) M. Antonio Cap[>elli ( Fra Girolumo e notteie intorno il suo tempo, Modena, 1869), a solklement elahli que Savonarole vint a Florence pour la seconde fois , non en I'lOO , comme 1'a prctendu le p. Mavchese, mais en 1489 : 1489 esl, en elTet,la dale indiquecpar lous les anciens biograpbes du Frerc, et ellc est rappelce par Savonarole Iui-m6me dans le Compendium Revelationum, ainsi que dans le sermon du 25 aoul 1496. Le traite que Benivieni a consacrd a la defense des doctrines de Savonarole confirme le dire de M. Cappelli. On y lit que Jerome preeha le careme de 1493 a Bologne, mais que depuis k mois d'aout 1489 jusqu'au mois de mai 149C , il preeha tons les autres cartoies et tous les avenls a Florence. Lc p. Marchese a ele induit en erreur par la letlre qne Savonarole ecrivit de Pavic a sa mere , letlre qui porlft xme date evronee. ( Noiedu trad. )
prieres, la profession de religieux ]'emp6chant d'agir autremenl; mais il prend part en esprit atoutes les douleurs , a loutes les joies de ses parents. J'ai renonce" au monde et j'ai entrepris de travailler a la vigne du Seigneur en diffe"rentes villes, pour sauver non-seulement mon ame , mais celle des autres. Les talents que Dieu m'a departis, je dois les employer comme bon lui semble; et puisqu'il m'a choisi pour ce saint ministere, soyez conlente que je 1'exerce hors de ma patrie, parce que j'opere ici beaucoup plus de bien qu'k Ferrare. II me serait arrive" dans cette ville ce qui est arrive au Christ, lorsque ses compatriotes disaient : Celtii-ci n'est-il point charpentier et fils d'un charpentier? Mais hors de ma patrie, on ne me parle pas ainsi; quand je veux parlir, les hommes et les femmes pleurent , tant on attache de prix a mes paroles... Je comptais n'ecrire que quelques lignes ; mais 1'amour a entraine ma plume, et je vous ai ouvert mon cosur plus quejeii'avais pense" le faire. Sachez done que je suis ine"branlablement resolu a consacrer an service de Dieu et au salut du prochain mon ame, mon corps et toutle savoir que le Seigneur m'a donne", et puisqu'il m'est impossible de re"aliser ce dessein dans ma patrie, c'estailleurs que je veux 1'exe'culer. Encouragez a vivre saintement tous ceux qui vous entourent. Je partirai aujourd'hui pour Genes (I).
Au mois d'aoiit 1489, Savonarole, sur les instances de Laurent le Magnifique, fut rappele* par ses snpe"-
(1) Yoir les letlres incites de Savonarole, publiees par le p. Marthese ( Arckivio slorico italiano). Nous donnerons en entier latraducllon de cette leltre dans 1'Appendice. (Note du trad.)
rieursa Florence. Ainsi , 1'implacable ennemi des M6dicis, le futur destructeur de leur puissance, devait son retour dans cette ville a leurs pressantes sollicilalions. Laurent, malgrS sa prudence, ne se doutaitpas des malheurs qu'il pr6parait a sa maison ; il ne sotipconnait pas quel foyer de destruction il allumait dans le. couvent conslruit par son aiieul (1).
Savonarole n'avait pas encore oublie" 1'indifference glaciale des Florentins et ne voulait pas s'y exposer une seconde fois. II reprit done a Saint-Marc 1'enseignement des novices, et ceux-ci devinrent peu a peu I'objet de ses soins les plus tendres, de ses esperanees les plus cheres. En attendant des jours meilleurs, il leur inculquait ses sentiments et ses idees. Mais son nom etait de"j& connu, et 1'opinion de Pic avail beaucoup de poids a Florence; aussi, un certain nombre d'amis prierent-ils Savonarole cle satisfaire la curiosit6 publique en admettant au moins quelques personnes a ses legons. II finit
(l) Que Savcnarole soit venu a Florence, pour la sccondc fois, i\
la priere cle Laurent , qui avail cte decide par Pic a solliciter le rrtour
du Frere, c'est un fail raconte par tous les biographcs ancicns et mo-
dernes. M. Perrons le nie, en s'appuyant sur un rnanuscrit dans lequel
il reconnait lui-nieme une mauvaise paraphrase de Burlamacchi ou
p'.ulot une copie de Burlamacchi avec quelques adjonctions arbilraires.
Mais on doit suivre roriglnal de preference a une mauvaise copie qui
se Irouve en contradiction avec toufes les autres biographies. La
seconde raison alleguee par M. Pcrrens, et aussi peu acceptable,
est que trop de temps s'etait dcoule en Ire le chapitre de Reggio et la
venue de Savonarole a Florence , et que Laurent etait habitue" a Mre
lout de suite obii. 11 est possible que Pic ne se soit pas rendu imme'-
diatemcnl a Florence el que Laurent n'ait pas accueilli sa proposition
avec empressemenl ; en tout cas, un frere n'obeissait pas direclement
aux ordres d'un M&licis. (Voyez Burlamacchi , p. 15 ; Barsanli , p. 20 ;
Mavcliese , p. 25, etc. )
par y consenlir. Dans le cloitre de Saint-Marc , a 1'abri d'un rosier de Damas , que la veneration des freres a toujours renouvele, il commenQa 1'explication de 1'Apocalypse devant un cercle restreint d'auditeurs bienveillants. Mais Taffluence augmentait chaque jour; chaque jour on insistait pour que le professeur se fit entendre en chaire. Ne voulant plus register a ces demandes , il se recommanda aux prieres de ses auditeurs ordinaires, et il leur dit, un samedi : Demain nous paiierons ; dans 1'eglise ; notre entretien sera tout a la fois une letjon et un sermon {!).
Le premier dimanche d'aoiit 1490, I'e'glise de Saint- Marc etait encombre'e par une foule curieuse de connaitre ce nouveau predicateur qui,.apres avoir passe" inapenju a Florence, avail su conquerirune si grande notoriete dans le reste de 1'Italie. Savonarole, enfin, monta en chaire. II a ecrit lui-meme qu'il prononc,a un sermon terriflant. Tout en continuant Texplicalion de 1'Apocalypse , il 6nonc,a pour la premiere fois ses fameuses conclusions sous les voutes de Saint Marc, et re"ussit a communiquer pour un peu de temps a cette multitude l'impe"tueuse ferveur de ses sentiments. Sa voix sembla plus qu'humaine. Le succes fut complet. Dans loutes les reunions, la socie"te florentine ne paiia que de Savonarole; les erudits abandonnerent un mo-
(1) Comme nous 1'avons dojadit, Vhisloirc de la preacatioiule Savonarole se trouve nou-sealcmeiit dans les biograplics , mais encore , avcc plus d'exactitude , dans le Compendia dl Rivdazione, et dans plusieurs sermons que nous aurons 1'occasioa de citer. Le proces imprime, et celui que nous avons decouvert, sans parler de la Ictlre de Benivieni et des ocuvres de Fra Benedetto , fournisscnt aussi de nombreux details.
ment Plalon, pour discuter sur les m6rites clu pr.e'dicateur Chretien.
Mais Jerdme ne se laissa pas abuser par ce triomplie momentane' ; ilcompril que les erudits luiferaient bient6t une guerre acharne'e, et que, ne pouvant lui adresser d'autre reproche, ils 1'accuseraient d'avoir des connaissances insuffisantes. Pour repousser d'avance ces attaques, il publia quelques-uns de ses Merits; ilesperait, par la, instruire le peuple et repondre en m6me temps a toutes les objections. Nous allons examiner ces travaux de Savoparole , afm de faire mieux connaitre la puissance de son esprit, donl nous n'ayons pu rien dire encore, parce que les sermons et les e"crils composes jusqu'alors par le Frere sont presque tous perdus.