LA PHILOSOPHY DE SAYONAROLE
Parmi les Perils de Savonarole, ceux qui traitent de philosophie , et qui presque tous servirent a, 1'instruction des novices , sont les moins appre'cie's. Sans les avoir lus, la plupart des biographes ont pris Phabitude d'affirmer qu'ils etaient une faible et servile imitation d'Aristote et de saint Thomas. Plusieurs motifs ont contribue a repandre cette opinion, selon nous, tresfausse : d'abord le volume exigu de ces Perils ; puis , le peu de cas que Savonarole lui-m&me en faisail; surtout , les accusations passionnes du Frere centre la philosophic, centre les philosophes et centre la vanite" de leurs Etudes. On ne pouvait croire qu'un homme qui a tant decrie la philosophie, eut e^te" susceptible de composer des trailed philosophiques de quelque merite (i), Ces trait6s, n'etant d'ailleurs en maint endroit
(1) Bossuet lui-meme, qui a compost des ouvrages philosophiques rest6s ce'lebres, ne prend-il pas aussi quelquefois en pitie la philosophic ? Comment puis-je me fler a toi , 6 pauvre philosophic ? que vois-je dans les ecoles? que des contentions inuliles qui ne sft'ont . jamais 1erniin6es ; on y forme des doules , mais on n'y prononee point de decisions. Remarquez, s'il vous plait, chr<Hiens , que dcpuis qu'on se m61e de philosopher dans le monde, la principale des questions a ete des devoirs essentiels de 1'homme, et quelle ^lait la lin de la vie humaine. Ce que les uns ont pose pour certain, les autres 1'ont rejete comme faux. Dans une lelle variete d'opinions, que n Ton me niette au milieu d'une assembloe de philosophes un homme
qu'une traduction ou un resume d'Arislote etde saint- Thomas, donnaienl les apparences de la ve"ril6 au jugement qui avail pr6valu.
Malgre* toutes ces raisons , nous avoris voulu verifier nous-meme 1'opinion g^neralement adoptee, et nous avons 6tudi6 se>ieusement la question. Nous savions au milieu de quelles te"nebres se eachaient les premieres lueurs de la philosophic moderne , et combien il etait difficile aux historiens d'en decouvrir la trace; nous savions qu'a cette e"poque les esprits les plus distingue"s imitaient tous Aristote , Platon ou quelque autre philosophe ancien. Cependant, lorsque fut arrivee pour la philosophie 1'heure de la renaissance, lesprincipes nouveaux se frayerent leur route a Iravers les Aristoteliciens et les Plaloniciens, a travers loutes les ecoles. Imitateurs , traducteurs et commentateurs, animus par un souffle inconnu , prirent peu a pen des chemins jusqu'alors ignores ; mais, parmi les premiers novateurs, on auraitpeine a en Irouver un seul qui edt absolument renonc6 a suivre comme guide un ancien. Pour apprecier avec justice un philosophe appartenant au xv e siecle , on rie doit done pas examiner si, dans certains passages, il s'est appuy6 sur Aristote , s'il 1'a imit6 ou copie; on doit examiner s'il a reconnu 1'autorite" de sa propre raison, de sa propre conscience. A- t-il vraiment
ignorant de ce qu'il aurail a faire en ce monde; qu'on ramasse, s'il se peut|, en un mfime lieu tous ceux qui out jamais eu la r^putation de sagesse; quand est-ce que ce pauvre homme se vcsoudra , s'il attend quc de leurs conferences il en rcsulte enfin quelque conelusion arrelee ? Pluldt on verra le froid et le chaud cesscr de sc faire la guerre, que les plulsopkes convenir enlre eux de la ve"rite" de leurs dogmes. (Sermon sur la loi de D;eu. ) (Note du trad.)
en luil'esprit nouveau? Voil& ce qu'on doit se demander. Ainsi , en 6tudiant les 6crits de Savonarole, nous n'avons pas observe combien de fois le Frere a Iraduit Aristote, imite" Boece, copie saint Thomas; nous avons cherche plut6t si, dans quelque page, il n'avait pas dit : Nous voulons croire k notre experience personnelle , a notre raison; nous voulons ehfin croire a la voix qui parle dans noire conscience et dans la conscience, du genre humain.
Ge qui nous a fait suspecter 1'opinion universellement admise, c'est l'6nergie avec laquelle Savonarole a toujours combattu en chaire I'antiquile', qui , avec son paganisme , envahissait la societe". II accusa mille fois de materialisme cette philosophic d'Arislote, dont ses biographes pr6tendent qu'il a ete" 1'aveugle partisan. Yotre Arislote , disail-il continuellement , ne re"ussit pas m6me a prouver 1'immortalite de l'me. II reste incertain sur des points si capitaux , que je ne puis vraiment comprendre comment vous prenez tant de peine a e"tudier ses ouvrages. Mais ce qui , suivant nous, meYite encore plus d'etre pris en consideration , c'est la Iibert6 de raisonnement que d(5notent les trait^s philosdphiques de Savonarole , c'est son ind6pendance , ce sont ses subtiles analyses et ses fines inductions. Si nous nous 6tions range" a Popinion commune, nous aurions etc" force" de dire : Savonarole eut deux philosophies, entierement opposes. Dans Tune il etait esclave d'Aristote , partisan de la scolastique, que gen^ralement on abandonnait deja ; c'est ce.tte philosophic que reproduisent les trait^s de J6r6me et qui fut enseign6e par lui aux novices. Dans 1'autre, il 6tait libre, ind6pendant, plein d'audace et de fierte'; c'est
cette philosophic qu'exposent la pluparl de ses oeuvres the'ologiques et t asc6liques , c'est elle qu'il precha en chaire et qu'il confirma sans cesse par sa conduite. De'sirant resoudrecelte contradiction, nous avonsinterroge avec le plus grand soin les ecrits et les principes philosophiques de Savonarole. Apres cette dtude , il nous a semble" que toute contradiction devait disparailre.
Deux e"coles de philosophic r6gnaient alors en Italie : Pe'eole de Platon et 1'ecole d'Arislote. La premiere, inauguree par 1'Academie de Florence , s'elendit vers le midi. Ses speculations laconduisirent, nous 1'avons vu, a I'ide'alisme transcendental de Giordano Bruno ('!). La seconde, cultivee d'abord par Pomponace et beaucoup d'autres, se de"veloppa dans les universites de Bologne, de Pavie, de Padoue et dans toute Fltalie supe"rieure. Elle recommanda 1'expe rience , donna un grand elan aux sciences naturelles, et atteignit avec Galilee son point le plus e"leve. Pour les modernes, comme pour les anciens, Aristote fut done lefondateur de la philosophic experimentale; si sa renomme'e s'est affaiblie, c'est qu'on n'a pas su distinguer entre le veritable Aristole et 1'Aristote de la scolaslique.
De ces deux ^coles', il en sortit plus tard une troisieme, qui doit son origine a Bernardino Telesio et son etablissement a Tommaso Campanella. Telesio avait 6tudie a Pavie la philosophic experimentale et les sciences nalurelles. II resolut de recommander la m6thode fondee sur I'exp^rience ; mais, en fait, il s'eloigna d' Aristote pour s'attacher a Parmenide. et reproduisit les principes de ce philosophe dans son livre DC rerum
(1) Cli. IV.
natura. Revenu a Gosenza, sa patrie, il y fonda une Acade*mie qui devint ce"lebre. C'est la qu'etudia Tommaso Campanella, moine dominicain, qui, par la tendance ideale de son esprit, etait port6 a devier de la route ou s'etait tenu Telesio. Tels furent les commencements de la troisieme e"cole dont nous parlons. Campanella , d'un c6te", recommandait 1'experience etattribuait, dans la formation de nos connaissances , une si grande part a la sensation , qu'il semble presque un pur sensualiste ; d'un aulre cote, il admettait une coynitio abdita, ou intuition des id6es premieres,, dont il disait que nous avons la plus grande certitude sans le secours dela sensation ; mais il ne put jamais trouver le moyen ni de descendre de ces idees premieres aux sensations , ni de remonter des sensations aux ide"es. Aussi, sa doctrine ne fut-elle , au fond, qu'un imparfait 6clectisme , ou la philosophic experimentale cotoie une espece d'id6alisme n6oplatonicien, vers lequel 1'auleur e"tait port6 par nature. La th6ologie de saint Thomas s'y mele egalement, sans que ces e'Je'ments divers arrivenl jamais a se fondre et a prendre 1'unite d'un systeme. Ca et la, on apergoit cependant de merveilleux Eclairs de g6nie ; on remarque parlout une complete liberte' de pens^e, une ind6pendance absolue. Celte doctrine 6tait certainement con^ue par une intelligence vaste, hardie, entreprenante, et, quoique embrouill^e et confuse, souvent capable d'une penetration et d'une precision extraordinaires (i).
(1) Campanella, Metaphysica; Pails 1638 : la bibliothfcque Magliabechiana posskle cet ouvrage. Dans les bibliotheques Riccardi et Marucelli se trouve la plus grande partie des autres" Merits de Campanella. Baldacchini de Naples a ecrit avec beaucoup de soin la biographic de ce pbilosophe. Quant aux ceimes politiques de Campanella ,
Par un singulier hasard, Savonarole fut place dans
des conditions presque identiques a celles qui plus tard
susciterent la doctrine, philosophique de Campanella.
II avail longuement medite les oeuvres de saint Thomas,
et se les etait assimilees en partie. Apres avoir eludie
pendant sa jeunesse les sciences exp6rimentales et la
philosophie d'Aristote, il vint a Florence, et, avec une
inclination naturelle au mysticisme, se trouva an centre
de la philosophie neo-platonicienne c&te" de Marsile
Ficin et de l'Acade"mie. Le g6nie de Savonarole avail
une grande ressemblance avec celui de Campanelia.
Libre et hardi dans ses aspirations , Je"r6me aurait aussi
voulu embrasser 1'univers par sa pense"e. Tandis qu'il se
perdait dans les formules de la scolastique , il arrivait
egalement quelquefois a, une Iucidit6, a une force inat-
tendue. Mais il avail sur Campanella 1'avantage de pos-
sder au fond de son co3ur et de son intelligence une
croyance morale claire, precise et puissante, qui eHait
1'elme de ses pense'es, la lumiere de sa vie, et qui
constituait 1'unite de son existence. Malgre" cette diffe-
elles onl 6te publiees par d'Ancona , qui les a fail preceder d'uno biograpliie renfermant de curieux details (Turin, 1854). Malheureusemenl, redileur a omis tie publier et d'examiner la Monarchia Messianica , qui complelc lout le sysleme politique de Tauleur. Ayant donne la Monarckia Spagnuola, oil 1'Ilalic esl soumise a 1'Espagne, d'Ancona aurail du necessairement donner aussi la Monarchia Messianic i, oil I'Espagne est soumise a Rome, quiresle, selon Campanella, la Iftle du monde. Si 1'on veut se rendre compte du sysleme philosophique de Campanella , on peul voir les appreciations de Maraiani dans son Rinnovamento , les savants articles de Spaventa dans le Cimenlo,- revue piemontaise, et 1'elude tres-delaillee que Ritler a inse"re dans son Hisloire de la philosophie (GeschicMe der philosophic; Hambourg, 1841-1852).
rence, il y a tant d'analogie entre les philosophies de ces deux religieux, que nous nous demanclons avec surprise comment d'autres avant nous ne 1'ont pas remarquee (1).
Avant d'aborder 1'examen des ouvrages philosophiques de Savonarole, nous devons faire remarquer avant tout que les anciens catalogues des manuscrits qu'il a laisse's fournissent la preuve de ses profondes etudes scientifiques et ['indication de plusieurs travaux qui sont aujourd'hui perdus , enlre autres un abrege de presque
(1) Le pere MarcLese ( Sloria dl San Marco, p. 1C4), a voulu 61&lir une ressemblance entre les icle'es poliliques de Savonarole et celles de Campanella, en comparantle Reggimenw di Firenze avec la Cilia del Sole. Mais les iclees poliliques des deux dominicains elaienl, nous le veiTons, tres-differentes. Ea outre , dans hCitia del Sole se trouve I'ntopia de Campanella, mais non le syslcme qu'il voulail vraiment nieltrecn pratique; le parallele avec le Regyimento di Firenze est done impossible. Nous traiterons ailleurs cetle question. Relativement aux ecrits philosoplii(|ues de Savonarole , le pere Marchese s'exprime ainsi (p. 104) : Ce resume conlient la substance de tous les ouvrages , quoique tres-vavies, du Stagyrite. Meier, qui examine si soigneusemcnl les oeuvros de Savonarole, se borne a dire : Aristote forme nalurellemenl le fond de ces traiteV, cepeudaut, 1'au- Icur se refere souvenl a saint Thomas d'Aquin, etmontre del'orijjinalile" dans ses jugemenls etdans sa critique. Le style est litnpide en general, ell'on ne peut nie'connaitre un effort vers la precision et la clarte . (Savonarola, etc., ch. I, p. 25'). Poli (supplement au livre de Tennemann) avail aussi remarquo 1'esprit methodique e la clarte de Savonavole. Rudelbach s'occupe seu'ement de cherclier les idees protestanles et n'iglige completemenl les e'crits philosophiques. M. Perrens a le me'rite d'avoir pris en consideration ces e'crits ; mais scion sa coutume, il en traduit des fragments, sans s'occuper d'apprecier Pensemble des doctrines. 11 exprime ne'anmoins son opinion en cos termes : Ces ecrits sont, pour ainsi dire , des cutechismes sans pre"lention. Vauleur ii'ij met rien du sien. (T. II, p. 308).
toutes les ceuvres de Platon et d'Aristote (1). Mais les opuscules impriraes ne forment qu'un seul volume renfermant quatre petits traites dont voici les litres : Abrege de philosophic ; abrcge de morale; abre'ye de loyique; division el, dignite de toutes les sciences (2).
Dans I' Abrege de philosophie, Savonarole traite d'abord del'tre,du mouvement, du premier moteur, du ciel, de la generation etde la corruption deschoses; il passe ainsi en revue toute la nature ; et, a partir des objets inanime's , il parcourt toute I'e'chelle des etres jusqu'a 1'homme. II d6crit le monde comme le d^crivaient alors les Aristoteliciens : le monde est une espece de grand animal oft se trouvent trois grandes dmes; la vegetative , la sensitive et rintellective. Nous ne nous arrfiterons pas a examiner minutieusement cette partie du trait6 , parce que 1'auteur se borne a reproduire les ide'es de 1'ecole sans y rien ajouler. Mais dans la theorie de la con-
(1) Aristotelis pene oimnaopera, et Platonis abreviati. Parmi les pieces de 1'Appendice nous donnerons ce catalogue ( De operibus viri divininon impressis) Irouve par nous dans une biographic latine de Savonarole, dont le manuscrit apass6 du couvent de Saint-Marc a la bibliothequeMagliabechiana , I, vu , 28. Le couvent de Sainl-Marc possede un volume manuscrit de melanges, qui,pourla plupart, sont relatifs a Savonarole; il y est aussi question de difterenlcs ocuvres in^dites et de nombrcux aulograplies du Frere, oeuvres et aulographes maintenant perdus.
(2) Compendia di filosofia, di morale, dilogica. Divisione e rfignita di tulle le scienze. Venetiis , apud Juntas , 1542.. Une autre edition en fut faite a Wiltemberg, 1596. Nous ne connaissons pas toutes les autres editions ancienncs. Dans la Magliabechiana de Florence, il se trouve une edition de la logique : Impression Piscie MCCCCLXXXXH, die XV augusti, ad laudem individux Trinitalis. Audin cite une e"dilion , faile au quinzieme siecle , de I'opuscule : De omnium scienliamm divisione, etc., sans date et sans indication de lieu.
naissance , nous decouvrons la main bardie de Savonarole et son Iibreg6nie; aussi exposerons-nous avec quelques details cette th^orie. II faut commencer par les choses les plus connues, dit le Frere , pour aller aux inconnues; c'est seulement par cetle voie qu'on parvient facilement a retrouver le vrai (1)... Les ph6nomenes les plus familiers el les plus rapproches de nous sont les sensations. Gelles-ci son! recueillies par la memoire , cu 1'intelligence reduit plusieurs sensations parliculieres 5. un seul resultat ge'ne'ral qui s'appelle I'exp6rience. Apres cela, 1'intelligence ne s'arrete pas encore, elle va plus loin : dans les experiences nombreuses, r^unies ensemble, elle recueille les ve'rite's universelles (2)... Yoila pourquoi la veritable experience se tourne vers les premiers principes, vers les causes premieres; elle est speculative, libre, tres-elev6e(3)...Toutes oos connaissances doivenl done aux sens leur origine. En philosophie, la partie relative a la substance sensible doit, par consequent, pr6c6der 1'autre qui a pour objetla substance insaisissable aux sens (4)... Ailleurs, Savonarole parle encore de la maniere dontles sensations
(1) Livre I, 17. In omni doclrinci a nolioribus nobis estincipiendum. Sic enim i'acilior esl disciplina , quia faciliter magisnola ducunt in cognitioncm earura qua) sunl nobis ignota vel minus nota, quse ta. men sunt sccundum naturam notiora.
(2) Homo aulem potesl facere talem collationem : ralio enim hominis inferior, est collaliva singularium et inleutionum inclividualium ; undo ex multis memoriis unius rei colligit experimentum. Ex multis autem experimentis fit universalis quwdain acceptio de omnibus similibus. Livre I, 28.
(3) Lib. I, 6,7,8, 9, 10.
(4) Ilia pars hujus scienliae quB est de substau'tia sensibili, prior stea quce esl dc insensibili (ce mot cquivaut id a suprasensilili ) ordine doctrinse. Lib. I, 28.
engendrent les ide"es. Les sensations se reunissent en forme d'iraages dans notre imagination; la, Fintelligence s'en empare, et les change par sa propre .verlu en actes intelleclifs (i). C'est done par les sens, et ind6pendamment d'un raisonnement proprement dit, d'une auiorite doctorale , que se forment nos connaissances. L'intelligence elle-me'me ne pourrait cependant transformer les sensations en idees, sans des connaissances intellectives precxistantes ; si elle en 6tait privee , elle .ne serait qu'une puissance incapable d'arriver a Vacte de connaitre, incapable de comprendre. la signification meme des paroles. Ainsi, toute doctrine doit etre fondee sur les connaissances preexistanles des sens, et sur la connaissance pre'exislanle des premiers principes. On connait ceux-ci sans aucune demonstration, parce qu'ils sont vrais et evidents par eux-memes (2). Us semblent e"loign6s de nous el difficiles
(1) Livre XIV, 7. Jntellectus agens est virtus aniniie. In anima est viiius qujedam, per quam anima se ipsam possit reducere in actum inlelligentli -.hoc antcm fit per hoc, quod sensibilia fiuntaclaintelligibilia-, quod nullo modo fit nisi a conditionibus intlividuantibus abstrahuntur et liunt universalia ; conditiones autem indivMuantes per phantasmala intellectui afi'eruntur, seu appropinquantur, et per virtutem intellect us agentis sirnilitudo universalis resullat ininlelleclupossibili. Logica, lib. XIV, 7.
(2) Omnis doclrina etomnis disciplina intellecliva fit exprseexistenlicognitione..Primvim quidera, oninis cognitio intellect! va fitprceexistenti cognitione sensus. Per sensum enim acquiritnus cognitioncm in intellectu. Qutedam igitur intellectus, absque discursu et absque doctore, mediantibus sensibus cof/noscit; sed doctrinam et disciplinam acquirens, vel per se ipsum vel per alterum habere non potest sine prxexistenti cognitione intellectiva. Si enim omnino nibil cognosceret, esselin pura potentia ad cognitionem, et ideo se ipsum non possetin acturn cognilionis reducere, nee oer alterum reduci posset. Logica. Lib. VIII, 5.
a comprendre; mais, au fond, leur essence m6me est la verite et 1'evidence. Us ne sont pas settlement vrais par rapport a eux-mSmes, mais en ce qu'ils servent de base a la ve"rite de ces autres principes d'expe'rience qui nous paraissent plus rapproche's de nous et plus faciles a saisir. Et, reellement, les choses les plus connues en elles-memes sont celles qui participent le plus de Vaclum essendi, comme Dieu, comme les intelligences premieres et les premiers principes. Notre intelligence passe de la faculte a 1'acte de connaitre : grace a la faculte de connaitre , elle voit avec Evidence et presque par intuition ces premiers principes si clairs, si rapproche's de notre esprit; mais quand elle vient a Vacte de connaitre , c'est-a-dire quand nous sommes forces de monter du particulier au ge'ne'ral, alors nous trouvons au 'conlraire les memes principes tre's-eloigne's et tres-obscurs (I). La difficulte ne consiste pas a se rendre compte des connaissances pr6exis-
(1) Comp. pbil., L. 1, 13. Cognitio veritalis parlira facilis, partira difficilis. Facilis quidem est, quianullus ilaexpers veritatis quin aliquid cognoscal ; ct licet unus solus parum apponat ad veritalem , tamen facile est ut multi faciant magnatn verilatis aggregationem , et maxime quia nullus esl qui erret circa prima priucipia, juxla proverbium : in foribus quis aberrel ? Dil'ficilis aulem est, quia difficilis esl composila resolvendo usque ad ultimas causas, ct componentia usque ad composiiioncm perfeciam reduccre. (Lib. I, 13). Voir aussilib. 1, 17, 18; lib. 11,4; Logical. 111^6,7, 8.) D'apres les fragments que nous avons cites, le lecteur pent facilement veconnaltre que le langage, la forme et un grand nombre d'idees sont aristoteliques, et quo, neanmoins, 1'ensemble de la doctrine estneuf et original. 11 faut aussi observer que, en instruisant les novices, Savonarole ctait force d'adopler celte forme, car alors etlres-longtcmps encore apres, on n'a pas enseigne" dans les cloitres d'autre philosophic que" la scolaslique. Aujourd'bui, les Etudes y ont baisse" et la Ibeologie seule y esl en vigueur ; mais elle est revelue, comme cbacun sail, dela forme scolaslique.
tantes de 1'intelligehce , mais a meltre en rapport les premieres sensations avec les premieres ide"es , a remplir 1'immense vide qui est enlre elles , c'est-a- dire a fonder la philosophie elle-m^me.
Savonarole posait de cette fac.on, avec line grand e penetration , le probleme fondamental de la philosophie; mais il n'allait pas plus loin, et il n'essaya meme pas de surmonter les difficulles qu'il avail si clairement apergues. II re"pete plusieurs fois que 1'induction est la methods la plus efflcace pour passer du connu & 1'inconnu; mais il se contente de ces ge"ne"ralites trop vagues , et laisse ainsi dans son systeme le meme vide que celui qui se retrouve plus tard dans la philosophie de Gampanella. Sansdoute, onpeuttres-souvent reprocher aussi a Savonarole d'avoir mal concili6 differents ordres d'ide"es; suns doute, les doctrines platoniciennes et aristote'liciennes se melent chez lui a la thdologie de saint Thomas sans jamais s'harmoniser complelernent. Mais ces efreurs sorit excusables , parce que Savonarole ne lit pas de la philosophie son unique etude et parce que , dans les courts traites dont nous parlons, traites 6crits seulement pour les novices, il n'avait guere la possibility d'affronter et encore moins de resoudre le prohleme le plus ardu de la science philosophique.
Sur cette premiere parlie des 6crits philosophiques, c'est-a-dire sur la philosophie proprement elite, nous n'avons plus rien a dire , car clans le reste du traite 1'auteur suit servilement Aristole et se borne souvent a le traduire. Passons done i la morale. Ce second traite" reproduitegalement la doctrine de saint Thomas, mais 1'auleur incline un pen plus vers les ide"es n^opla-
loniciennes el Ton sent le voisinage de I'Acade'mie et de Ficin. La fin derniere de 1'homme, dit Savonarole, est la beatitude, qui ne consiste pas dans la me"ditation approfondie des sciences speculatives, comme le veut la philosophic naturelle, mais dans la pure vision deDieu. Nous ne pouvons avoir a present qu'une image lointaine/qu'une ombre incertaine de cette vision; ce n'est qu'apres la vie d'ici bas que nous pourrons en jouir re'ellement et pleinement. Quoique celte beatitude soit au-dessus de la ported humaine, cependant 1'homme doit s'en pre"parer la possession par \mmoliisaclbealitiicUnem, qui lui donne les dispositions necessaires pour la recevoir. 11 n'y a que Dieuqui soit heureux par lui-meme; 1'homme a besoin de recourir a des efforts multiplies, motibus iimltis } et ces efforts ne sont autre chose que les bonnes oauvres appelees aussi me rites, parce que la beatitude est la recompense des actions vertueuses (1). II fautremarquer iei que, en philosophie comme en theologie , Savonarole atoujours insiste surTefficacile, sur la n6cessit6 des bonnes oeuvres, et, par consequent, sur la liberte humaine. Ce qui distingue 1'homme des animaux, dit-il, c'est le libce arbitre; le libre arbilre n'est pas une qualite ou une habitude; il est 1'essence m6me de la volonle, est ipsa hominis vohmtas. (2) Savonarole s'indigne ensuite conlre les astrologues qui pr^tendent que la volont6 est dependanle des astres. Notre volonte ne peut 6tre conduite fatalernent par aucune force ext^rieure, que cette force vienne des astres, des passions ou de D'ieu lui-meme. Le CrSateur conserve
(l)Comp. phil. mor., lib. I, 25.
(2) Idem, lib. I, 2
et ne detruit pas; il dirige I'universaliU} des choses crtfees selon les lois de leur nature. Or, notre volontd est, par sa nature, essenliellement libre; elle estla libert6 meme; Dieu ne peut done agir sur notre volont6 qu'en respectant noire Iibert6, s'il ne vent pas delruire son ouvrage. II serait facile de relever dans ce traite beaucoup de reflexions jusleset fines; nous les laissons de cot6, parce que nous aurons occasion d'en indiquer davantage dans les autres dcrits du Frere. Cependant, nous tenons a ciler quelques lignes sur la veracile : elles serviront a combattre 1'opinion de ceux qui sont disposes a croire que Savonarole prenait sciemment un caractere d'emprunt et feignait d'etre prophete pour mener plus aisement le peuple. Celte opinion est , suivanl nous, en contradiction avec les actes et les paroles de Savonarole. Par ve'racite', dit le religieux, a nous entendons une certaine habitude d'apres lace quelle 1'homme se montre , dans ses actes et dans scs paroles, tel qu'il est v6ritablement, et plut6t in-. ferieur que superieur a lui-meme... Ce n'est point un devoir legal, c'est un devoir moral, qui constitue pour 1'homme une dette d'honneur a 1'egard de son sembl able; la manifestation de la vdrite est toujours (t une parliede la justice (1). Nous ne nous arreterons pas a parler ici de la politiquem de I'economtqite, qui , suivant les doctrines scolastiques, se confondaient avec la morale ; c'est en etudiantles id6es politiques de I'auteur que nous aborderons ces diverses parlies de la philosophic. Quant a la logique, nou^ ne 1'examinerons pas non plus, car elle n'est qu'un resume de la dialec-
(1) Comp. Phil. Mor., lib. IIF, 23.
tique des scolastiques, et nous avons deja expose" plus haul le peu d'idees importantes qu'elle renferme.
II nous reste a dire quelques mots de 1'opuscule relatif a la Division de toutes les sciences, ecritpar Savonarole quand on 1'accusait de me"priser la poesie et de ne faire aucun cas de la philosophic. Pour se defendre, le Frere presenta un tableau general de toutes les sciences, montrant qu'il donnait a chacune sa place et qu'il les respectait toules en proportion de leur dignite. Ge tableau est clair, precis , heureusement trac6 ; mais , au fond , il n'offre que la division des scolastiques. La philosophic est divisee par Savonarole en philosophic rationnelle et en philosophic positive : la premiere, qui sertaguider la raison, est la logique; la seconde traite de 1'etre re"el , et se subdivise en philosophie pratique et en philosophie speculative. La philosophie pratique se divise, a son tour, en philosophie me'canique et en philosophie morale, selon qu'elle traite des professions mecaniques ou des actions morales de 1'homme; et la morale se subdivise en 6thique, en e'conomique et en politique. La philosophie speculative comprend trois sciences : la physique, la mathe'malique et la metaphysique, selon qu'elle traite de ce qui est inse"parable de la matiere, de ce qui ne peut en elre separ^ que par abstraction, ou de ce qui est absolument immateriel. La me"taphysique , reine de toutes les sciences , recherche les plus hautes ve*rites, ennoblit et eleve 1'homme plus que toutes les aulres sciences (1).
(1) Quoique la division des sciences faite par Tommaso Campanella soil portee aux nucs par quelques personncs, elle est presqne identique a celle de Savonarole , et ne dift'ere presque pas, au fond, de celle des scolastiques. Sans doute, on trouvc quelquefois dans Campanella
Ne'anmoins, ajoule Savonarole , ce n'esl que dans un sens purement humain (secondo purinaturali}qu'oi} pent envisager ainsi la melaphysique. Chr6tiennement parlant, la veritable et unique science est la the'ologie, Tandis que toutes les autres sciences considerent les choses particulieres sous leur aspect parliculier, elle seule
cles idees qui pourraient faire supposer une dhision conforme a des principes beaueoup plus eleves ; mats ces idees ne sonl qu'indiquces et sont souvent contrediles par Tdcrivain Iui-m6me . Le tableau suivanl donnera la division des sciences d'apres Savonarole ; nous y indiquerons les divergences entre sa m^lbode ei celle de Campanella. Ajoutons seulemenl que les deux Iheoricie/is sont en parfail accord sur 1'importance el la nature de la theologie.
PH1LOSOPHIE UNIVERSELLE.
PHILOSOPIIIE POSITIVE.
PH1LOSOPF1IE
RATIOKNEUB.
PRATIQL'E
SPECULATIVE