VIII
1490 a 1494, il avait acquis sur la population florentine un ascendant extraordinaire, non-seulemenl par sa sainted, par son esprit d'independance a 1'egard des Medicis et par son zele pour le perfectionnement des araes, mais par ses propheties. Plusieurs visions lui avaient re've'le la mission que Dieu lui imposait(l), Lorsqu'il annon^ait que bientot 1'Ilalie serait chati6e et que Ffiglise serait 6galement punie, puis renouvele"e, il croyait obeir a la voixme"me du Seigneur. Le peuple, en voyant certaines predictions se rSaliser, lui accorda line confiance sans bornes. Pendant le careme de 1491 le Frere avait declare en presence d'Alessandro Acciaiuoli, de Gosimo Ruccellai et de Carlo Carnesecchi, que Laurent de Medicis, que le pape et que le roi de Naples ne tarderaient pas a mourir : or la nlort atteignit Laurent le 8 avril 1492, Innocent VIII le 25 avril de la me*me anne~e et Ferdinand P 1 ' le 25 Janvier 1494.
Durant le careme de 1494, le Prieur de Saint-Marc insista avec un redoublement d'eloquence sur rimminence des chdtiments qui allaientfrapper lapatrie, etannonga la venue d'un nouveau Cyrus qui traverserait victorieusement 1'Italie sans rencontrer d'obstacle. Ce nouveau Cyrus, c'etait Charles YIII. II ne tarda pas a paraitre. Appele' par Louis le More, il partit de France le 22 aout 1494, et s'avanga vers la Toscane pour marcher en suite a la conquele du royaume de Naples. Les Florentins lui
(i) Pendant qu'il prkhait 1'Avent de 1492 ! A Florence et pendant qu'il revenait de Bologne, oil il avait prfiche le carfime de 1493. (Voir t. I, p. 192 61196.)
e"taient favorables. Seulement, ilsauraientvoulu, enluilivrant passage, obtenir certaines garanties.. Pierre de Medicis gata tout par son ineptie et par sa lachete". Apres avoir oppos6 au roi quelques faibles troupes, il alia le trouver, et lui ceda, sans avoir consults les ambassadeurs que la Republique avail adjoints a sa personne, Sarzana, Sarzanello et Pietra Santa, pre'cieuses forteresses qui 6taient la clef du territoire toscanet qui avaient coute aux Florentins de longs efforts t et de grands sacrifices. En outre, Pise et Livourne devaient rester entre les mains des Francois jusqu'a la fin de la guerre. A la nouvelle de ces honteuses concessions I'exasperation fut au comble parmi les Florentins. Le peuple, fr^missant, encombrait les rues et menaQait de se livrer aux dernieres violences. Par d'e"loquents appels a la Concorde , Savonarole contint ces forces aveugles, pretes & se d6chainer; il ne fit entendre que des paroles d'apaisement, et, grace a lui, la revolution inevitable, au lieu de s'accomplir brutalement sur la place publique, s'op6ra pacifiquement dansle Palais. Le 4 novembre, la Seigneurie convoqua les principaux citoyens pour les consulter. D'apres 1'avis de Piero Capponi, elle d^clara Pierre de Medicis incapable de gouverner, reconnut que la Republique etait forcee de pourvoir elle-.mSme a son propre salut, et enyoya des ambassadeurs a Charles V1I1 pour trailer directement avec lui. Savonarole fut cboisi comme un de ces ambassadeurs, non-seulement parce qu'il 6tait. cher au peuple, mais parce qu'on pensait qu'il inspirerait une
crainte respectueuse a un personnage represents par lui du haut de la -cliaire comme I'envoy6 de Dieu. Avant de quitter Florence, il adressa encore a la foule des exhortations paoifiques : Si tu veux que le Seigneur persiste dans sa mise'ricorde, s'ecriait-il, sois mise>icordieux envers tes freres , envers tes amis , envers tes ennemis; autrement, tu subiras aussi les chaliments qui s'appretent pour le reste de 1'Italie. Les ambassadeurs de la Republique avaient precede le Frere a Pise, el avaient trouve" leroi fortmal dispose", Pierre deM6dicis lui ay ant fait des promesses exorbitantes. Charles VIII ne voulait trailer qu'a' Florence. Savonarole fut mieux accueilli, quoiqu'il se permit de donner des conseils an roi : Vousvoici parminous, ditle religieuxau monarque, comme le minislre de la justice celeste... Cependant, Dieu vous exhorte, par ma bouche, a pardonner les offenses que vous avez regues des Florentins ou de tout autre peuple... Florence, malgre ses iniquit6s, compte un grand nombre de fideles serviteurs du Christ. Souvenez-vous de votre Sauveur, qui pardonna sur la croixa ses bourreaux. roi, si YOUS suivez mes avis, vous serez partout victorieux (1). A la suite de cette entrevue, Charles VIII sembla vouloir trailer Florence avec menagement.
Mais avant que Saronarole fut de retpur les plus
(1) UAnnde dominicaine contient la Iraduclion complete du discours de Savonarole ( livraison de juiJlet 1862). Nous recommandons tout parliculifcrement les articles consacr^s a Savonarole dans ce recueil.
graves e"venements s'Staient accomplis dans la ville. Le 8 novembre, Pierre de Me"dicis s'6tait vu fermer les portes du palais public, et le peuple, informe de 1'insucces des nSgociateurs florentins aupres du roi de France, insucces du a Pierre deMedicis, avait poursuivi de ses huees et de ses menaces le fils de Laurent le Magnifique. Pierre, ainsi que Jean et Julien, d6clar6s rebelles par la Seigneurie, s'etaient enfuis ft Bologne , puis a Venise.
Des que Savonarole se fut acquitte de son ambassade, il s'empressa de remonter en chaire pour exhorter les citoyens k 1'union, k 1'ordre, a laconcorde; pour les supplier de ne pas dishonorer par la violence le triomphe de la liberty. Enfln, non content de les prote'ger contre eux-mmes, il les prote"gea contre Charles VIII, qui, entr6 ci Florence et irrile du fier langage de la Seigneurie, menagait de tout mettre u feu et a sang. Dieu punit et renverse les rois impies , osa-t-il lui dire; ce sera Ik votre sort et celui de votre arm6e si vous ne renoncez pas au dessein que vous
avez de saccager cette ville Les gemissements des
justes obtiendront vengeance contre vous (1), Ne croit-on pas entendre saint Benoit parlant k Totila? Ne se rappelle-t-on pas involonlairement la figure majestueuse et inspir^e du saint telle que 1'a repr6sent^e Spinello d'Arezzo dans la sacristie de San-Miniato ? Non-seulement Charles VIII renonga & ses cruels pro-
(1) Yoir VAnnti dominicaine, 1862, p. 522.
jets, mais il accepfa les conditions de paix que lui proposaient les Florentins.
Savonarole, on le voit, se Irouvait done mele sans le vouloir a la politique. II y fut bientot pousse" d'une maniere plus decisive par I'impuissance des citoyens a raanier les affaires publiques. Apres soixante annees de servitude, on avait perdu , sinon le gout, du moins la pratique de la liberte; les anciennes institutions n'existaient plus que nominalement, et 1'experience du pouvoir manquait a toutes les classes de la socie'te'. La Seigneurie se fit autoriser par^ un parlamento a remettre 1'autorite entre les mains de vingt Accoppiatori choisis par elle ; mais les Accoppiatori^ divise"s de condition, de caractere et d'opinion , montrerent une impuissance telle, que cbacun sentait le besoin de donner promptement a la Republique une nouvelle constitution. Or, Savonarole, tout en recommandant avec instance dans ses predications la charite", 1'union, la reprise du travail, 1'observation des principes 6vange"liques , temoignait de son sincere int6ret pour le renouvellement des institutions politiques de Florence, Au milieu du desarroi g6n6ral, tous les regards se tournaient vers le religieux qui avait deja rendu de si grands services. C'est a son bon sens, a son d6vouement, a son amour du bien qu'on faisait appel. Pendant qu'on examinait les conditions du nouveau gouvernement , dit Violi, on pria Savonarole, ainsi que plusieurs autres moines de Saint-Marc, de donner leur avis sur la meilleure forme de gouvernement, sur le gouverne-
ment le plus approprie & la ville et le plus favorable & la conservation de la liberte recouvree.
Savonarole pouvait-il resler sourd aux prieres des Florentins et refuser le secours de ses lumieres a sa patrie d'adoption ? Ne devait-il pas venir en aide a ce peuple, qui lui tendait les bras? En se m&lant a la politique, il ne faisait d'ailleurs que suivre d'illustres exemples. Saint Dominique, en Lombardie, avait-il hesite a mettre sa parole an service des inte're'ts materiels de ce pays ? Saint Pierre de Ye"rone , pendant qu'on dfore'tait sa mort a Florence, n'avait-il pas cherch6 a pacifier la Republique? Le frere Niccolo Malabranca, sur 1'ordre du pape Nicolas III, ne s'e"tait-il pas interpose", a Florence et dans les Romagnes, entre les Guelfes et les Gibelins ? Sainte Catherine de Sienne n'avait-elle pas jou6 le role de me"diatrice entre les Florenlins et Gre"goire XI? Enfin tout recemment saint Antonino, archevfique de Florence, n'avait-il pas assiste de ses conseils le supreme magistral de la Republique; n ; avait-il pas 6t6 trouver C6me de M6dicis pour Temp6cher de promulguer des lois injustes; n'avait-il pas rempli plusieurs ambassades aupres de Calixte III et de Pie II ? S'occuper des affaires politiques dans des vues profanes et purement bumaines, c'eut etc" coupable; mais s'en occuper a la maniere des saints, quoi de plus naturel et de plus le*gitime ! Toute ceuvre qui a pour but rhonneur : de Dieu et le salut du procbain ; disait Savonarole, doit etre appe!6e spirituelle et sainte, non temporelle et
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profane. En consentarit a. indiquer au peuple florentin une forme particuliere de gouvernement, le Frere entendait surtout e"tablir la constitution la plus favorable au perfectionnement spiriluel des eitoyens. mon peuple, s'ecriait-il, tu sais que je n'aijamais voulu m'immiscer dans les affaires de 1'Eltat. Crois-tu que je m'en occuperais maintenant si je ne voyais pas que cette intervention est necessaire au salut des dmes?
En effet, Savonarole ne se"para jamais la reforme morale de la reTorme politique : Faites regner a Florence, disait-il a ses auditeurs, la simplicity, I'humilitS et la charite" enseign6es par Jesus-Christ. Avec ces vertus, la justice est mieux rendue, les imp6ls sont moms lourds, la richesse publique est plus grahde et la paix regne dans 1'fitat. II n'y a que les peuples esclaves qu'on maintient en repos au moyen des fetes et des amusements... Gitoyen veut dire habitant d'une ville libre. Or, la premiere et la plus grande servitude est celle du pe"che. Le bon citoyen doit done fuir le p6che, avoir envers Dieu une crainte filiale, suivre la voie de ses commandements, et etre plein de misericorde a 1'egard du prochain Ayez recours ^Dieu; sans lui, il est impossible de se gouverner soi-me'me, combien plus de gouverner une famille, une cite", un royaume!... Pacifiez votre ame, appliquez-vous au bien commun, oubliez les mt6rets prives ; et si dans ces dispositions vous reTormez votre cite, elle sera plus glorieuse qu'elle
n'ajamais et6 (1). Savonarole, commele fait observer 1'auteur des articles publics sur ce grand homme par I'Anne'e dominicaine, proclamait ainsi, bien avant Montesquieu, que la vertu est le premier fondement des royaumes et surtout des re"publiques. Gar lorsque la morale est en pleine decadence dans un peuple et que la corruption est universelle, e'en est fait de sa Hberte (2).
G'est le 12 de"cembre -1494 que Savonarole, pour la premiere fois, donna des conseils politiques, et c'est gr&ce a son initiative que dans 1'espace d'un an les plus sages reformes furent ope"re"es a Florence.
II pensa qu'une re"publique 6tablie sur de larges bases etait la forme de gouvernement la mieux approprie"e au caractere mobile et ardent des Florentins, celle qui satisfaisait le mieux les aspirations duplus grand nombre. Mais le retour aux anciennes institutions, qui n'avaient preserve' la ville ni des agitations ste'riles ni de la tyrannic, lui semblaittem6raire etpresque insenseMlappuya, commeSoderini 1'avait fait dans le Palais, 1'e'tablissement d'une constitution analogue a celle qui avait procur6 a Venise plusieurs siecles de paix et de prosp6rite, et fit adopter la fondation du Grand-Conseil et du Gonseil des Quatre-Vingts (3). Celui-ci etait- une sorte de s6nat. Ses membres, 61us pour six mois par le Grand- Conseil, devaient 6tre lg6s de quarante ans au moins.
( 1) Sermon ix sur Agg6e.
(2) Annee 1863, livraison de Janvier, p. 31, nofel..
(3) Dans la constitution de Florence , il ne devait pas y avoir de doge. /
Us e*laboraient les lois qui leur e"taient proposes par le College et qu'avait a sanctionner le Grand-Conseil (1). En outre, de concert avec les principaux magistrats , i.ls nommaientles ambassadeurs etles capitaines, de"cidaient la guerre ou la paix , jugeaient les affaires les plus importantes del'Etat, et tranchaient les questions qui'ne. se pouvaient examiner en public. Enfin, la Seigneurie e"tait obligee de consulter le Gonseil des Quatre-Vingts au moins une fois par semaine. Quant au Grand-Conseil., il 6tait appele" a choisir les principaux magistrats et a sanctionner les lois. Ses fonctions lui conf6raient done la puissance soiweraine. II se composait detous les citoyens appartenant a la classe des benefiziati, c'est- -dire de tous ceux qui avaient eu leur pere , leur a'ieul ou leur bisa'ieul dans un des trois grands offices (2). Lesbeneftziati ne pouvaient entrer dans le Grand-Conseil qu'a vingt-neuf ans. Lorsque le nombre des benefiziati d6passait quinze-cents, on divisait ces citoyens en trois fractions, et chacune formait tour a tour, pendant six mois, le Grand-Conseil.. Cette assemble se trouvait ainsi moins exposee aux deliberations confuses. De plus, tout en contenant les elements d'une democratic serieuse, elle ne risqnait pas de de"generer en une re"union demagogique, puisqu'elle n'admetfait dans son sein
(1) On appelait College la reunion des seize Gonfaloniers des compagnies et des douze .BMo/-t r oimi > si4geantavecla Seigneurie, a laquelle ils servaient d'assesseurs.
(2) On appelait ainsi la Seigneurie, la charge des .Gonfaloniers de compagnieet celledes Buoni-Uomini.
ni les staluali (1), ni les aggravezzati (2), ni la plebe (3). Au moment de la formation du Grand-Conseil , il n'y avait que trois mille deux cents citoyens reunissant les conditions necessaires pour y entrer. Mais, afin d'exciter toutes les classes aux vertus civiques, il fut e"tabli que 1'on adjoindrait , tous les trois ans, au Grand-Conseil, soixante citoyens non benefiziati et vingt-quatre jeunes gens de vingl-quatre ans (4).
Telles e~laient les bases de la constitution nouvelle, adoptee le 22 decembre 1494 ; cette constitution devait 6tre perfectionne"e pen a peu, suivant les conseils de I'exp6rience. Pour la rendre plus chere ci tous les citoyens, Savonarole desira que la promulgation en nit suivie d'une amnistie g^n^rale. II esperait que la cle"mence 6teindrail les rancunes et les haines , et que la liberte veritable, en s'appuyant sur la gen6rosit6, se concilierait, sinon 1'amour, dumoins le respect de tous les partis. Jusqu'alors, apres chaque revolution, les vainqueurs n'avaient jamais manque" de mettre a'mort ou d'exiler les vaincus, de proc^der par les confiscations et par des violences de toutes sortes. Savonarole crul mieux servir sa chere ville de Florence en inaugurant
(1) Les Siatuali ^talent admissibles a loutes les magistratures, pourvu qu'ils fussent^neWi di specchio, c'esl-a dire pourvu qu'ils n'eussent pas ete not6s parmi ceux qui n'avaient pas paye les imp6fs.
(2) Les Aggramzzaii, quoique assujeitis aux imp&ts, e.taient exclus des fonctionspubliques, mais ils avaient le privilege de porter les armes, et efaient affranchis de certaines taxes.
(3) La plebe se composait des simples artisans.
(4) Voir, pour plus de details, le cinquieme chapitre du livre II.
par la douceur le nouveau gouvernement. Le 6 Janvier 1495, il prononQait a Sainle-Marie-des-Fleurs ces belles paroles : La paix dontje veux parler doit consister en ce que le gouvernement n'acceptera aucune accusation politique contre les partisans des Medicis... Je pense que vous de"creterez cetle paix pour une raison surnaturelle et divine. Vous devez pardonner a vos concitoyens, co'mme Dieu vous a pardonne depuis trois mois en usant envers vous de la plus grande misericorde. Qui devous, d'ailleurs, n'a rien a se reprocher?Et puis, si vous entrez dans la voie des represailles, les bourreaux deviendront victiraes a leur tour ; toutes les families seront divise"es; les innocents seront mis a la torture, ce qui provoquera la colere de Dieu ; les citoyens exiles iront reveler vos secrets d'Elat aux princes etrangers; vous ferez germer sourdement des names violentes qui s'eleveront un jour contre vous... La Seigneurie doit done publier un 6dit pour r6tablir la paix et la concorde. Elle doit decr6ter que les partisans des Medicis seront estim6s desormais bons citoyens et amis du nouveau regime, et qu'il est express6ment defendu de s'appeler Blancs, Gris, ou de tout autre nom qui re"veillerait les passions. Voila 1'homme qui a et6 accus6 d'avoir proyoque des divisions a Florence, d'avoir excit6 les citoyens les uns contre les autres ! Ses nobles exhortations toucherent ses contemporains, et 1'amnistie fut proclam6e le 18 mars U95.
En meme temps parut une loi, due encore a 1'initiative de Savonarole, et qui elaitcomme le corollaire de
1'amnistie : cette loi, appelSe la loi des six f eves (1), 6tablissait le droit d'appel centre les sentences des Huit ou des Seigneurs, qui , avec v six feves, c'est-a-dire avec six voix, pouvaient, en matiere politique et criminelle , atleindre irr6 vocablement les citoyens dans leur fortune et meme dans leur vie. Par malheur, on ne suivit pas de point en point les avis de Savonarole : au lieu de defe"rer 1'appel a une commission de quatre-vingts ou de cent membres, prise dans le Grand-Conseil, il fut decid6 que 1'appel serait port6 devant le Grand-Gonseil tout entier. Celte modification au projet du Frere fut imagined par ses ennemis : soumettre les plus graves questions a 1'arbitrage de la multitude, c'etait ouvrir la porte aux discussions orageuseset a des desordres dont on esp6rait profiler pour changer la forme du gouvernement, soit au profit des Medicis , soit au profit de 1'aristocratie,
Parmi les reTormes les plus necessaires figurait, en premiere ligne, la reforme des impots. II s'agissait de substituer aux pr&ts volontaires ou forces, qui n'etaient jamais rembourses, aux taxes arbitrages etau capricieux cadastre etabli par les Medicis en 1427 (2), un mode d'imp6t equitable, regulier, a 1'abri de 1'arbitraire.
(\}Legge delle set fave. On votait avec des feves. Les votes favovables etaient exprimfis avec les feves noires, les votes contraires avec les feves blanches.
(2) Les emprunts force's 6taient repartis sur chacun, d'apres 1'evalualion de tousles biens. Celte evaluation, appliqufie au commerce et a Tinduslrie, reposail sur des bases incerlaines et variables , et devenait, entre les mains des M6dicis, un instrument dc tyrannic.
G'est a Savonarole que revient 1'honneur d'avoir fait adopter 1'impSt foncier par le Grand-Conseil (5 fevrier 1495) : tous les citoyens indistinctement devaient payer chaque annee le dixieme du revenu de leurs proprieHes immobilieres, sans avoir droit a aucune restitution. Ce systeme e"tait congu avec lant de sagesse et de prudence, que Papplication s'en est perpe"luee presque jusqu'a nos jours. A cesmesures bienfaisantes il en faut ajouter plusieurs autres, qui furent egalement conseil- Mes par Savonarole. G'est lui qui fit rorganiser le tribunal de la Mercatanzia ou tribunal de commerce, pour mettre fin aux differentesjuridictions qui se disputaient les plaideurs. G'est lui quiproposa de re"digerun code de commerce destine" a mettre d'accord les lois divergentes. C'est lui qui, pour opposer une barriere aux exces scandaleux de 1'usure, fit adopter, le 28 de"cembre 1495, Tetablissement du Mont-de-Piete", en vain recommande sous Laurent le Magnifique par le frere Bernardino da Feltro. Enfm, c'est lui qui obtint 1'abolition cles parlamenti (13 aout 1495), assemblees populaires et tumultueuses que reunissaient sur la place de la Seigneurie tous ceux qui voulaient renverser le gouvernement et s'emparer du pouvoir (1).
(t) Voir le sermon du 28 juillet 1495 sur 1'abolition cles parlamenti (t. I, p. 346), et celuidu 11 octobre centre les tyrans (t, II, p. 20-21). Ce sontles seuls discours oil Savonarole ait oublie lesprincipes religieux qui lui commandaient la cldmence et la douceur. Ne considerant que les dangers dont la Re"public[ue etait enveloppfee, il conseilla de mettre a mortquiconque songeait a retablir les parlamenti ou a restaurer la tyrannic.
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. A la fin de 1495, lorsque les reTormes urgentes furent acheve'es, la Judith de Donalello fut placee devant le palais public comme le symbole du triomphe de la liberte" sur la tyrannic , et Ton grava aux pieds de la statue cette inscription : Exemplum Sal. Pub. Gives posuere MCCCCXCV. L'ceavre de 1'immortel sculpteur n'etait cependant point, sous tous les rapports, Timage fidele de la revolution qui venait de s'accomplir, car la renaissance de la Iibert6 n'avait pas coute une seule goutte de sang. Grace aux predications du Frere, 1'ordre ne cessa pas de r6gner une minute dans cette ville habitude aux soulevements de la multitude. Par 1'autorite de sa vie, par sa prudence, par son amour du bien public, Savonarole dominait les mauvais instincts de la foule comme les passions des classes superieures. Tout le monde e"lait emerveille de celte haute sagesse qui tronvait si bien le remede aux maux dont souffrait la societ6. L'action du Prieur de Saint-Marc s'exergait uniquement par la persuasion , du haut de la chaire. Jamais sa voix ne se fit entendre sur la place publique. S'il parla plusieurs fois dans le Palais, ce fut sur Tinvitation de la Seigneurie. Sa pense"e devenait tout naturellement la pensee des magistrals ; ses expressions se retrouvaient dans les discours des jurisconsultes et jusque dans le texte des lois. En un mot, il etait Fame du nouveau gouvernement, mais il ne joua jamais ce role detribun qu'on lui a quelquefois atlribue. II ne fit que r6pondre a 1'appel presque unanime du peuple et ne gagna le casur des Florentins par aucune flatlerie,
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par aucune concession indigne du caractere religieux. Rare exemple d'un reformateur polilique qui ne s'appuie que sur les aspirations elevees de 1'ame humaine , et qui ne donne pour fondement a 1'edifice auquel il travaille que ramour de Dieu et le sacrifice des inle'rets prives aux interets publics !
La constitution de 1494 a e'te' souvent attaquee par les e"crivains modernes, les uns la trouvant trop democratique, les autres lui adressant le reproche oppose. Machiavel, Giannotti, Guichardin (1), qui elaient, ce semble, plus a rneme de porter un jugement Equitable puisqu'ils furent presque les contemporains de Savonarole, ont rendu pleine justice au genie polilique du Prieur de Saint-Marc. Us s'accordenl a louer les institutions recommand6es par le Frere et a reconnaitre que les Florenlins eurent raison de s'y allacher, parce qu'elles assuraient la liberte g^nerale. Les liommages de Machiavel et de Guichardin ne sauraient elre suspects de partialite, car ces personnages n'avaient aucune sympathie pour le reformateur religieux de leur palrie, pour 1'ennemi des Medicis.
Le gouvernement etabli sous 1'inspiration de Savonarole n'etait, en realite, ni de"magogique nj restrictif des droits legilimes et naturels. II n'etait pas non plus theocratique, corame on 1'a parfois affirme". Qui dit : gouvernement theocratique dit : gouvernement exerce d'une maniere directe ou indirecte par le clerge. Or,
(1) Voir 1. 1, p. 357-3GI.
le clerge ne regut, par la constitution de 1494, aucun privilege ; il ne participait en rien aux affaires publiques. Les citoyens seuls etaient maitres de la republique. Le Prieur de Saint-Marc institua, pour parlernotre langage moderne, le gouvernementdu pays parle pays. S'il s'efforga de diriger Florence dans les voies de la justice etde la morale evangelique, il ne chercha jamais a confisquerlaliberte pour lui-meme , a en faire un vain mot, a devenir le tyran d'une ville qui n'aurait echappe au joug des Medicis que pour retomber sous celui d'un moine. Son proces et celui de ses partisans ont demontre qu'aucun conciliabule politiquene se tint au couvent de Saint-Marc (1), etque le Frere, quand la constitution de Florence eut ete vote"e , n'entra point dans le detail des affaires publiques, afin de favoriser tel citoyen aux depens de tel autre , afin d'assurer le triomphe de tel ou tel parti. II se bornait a ccencourager legouvernemenllibre et a recommander les lois capables de rameliorer, tout en souhaitant que les homines du parti popula'ire reslassent unis et forts, non pour attaquer, mais pour se defendre. Jamais Savonarole n'abandonna cette ligne de conduite (2). Voici comment il s'expliquait devant tout le peuple. Je ne me suis mel6 des affaires de 1'Etat que dans la mesure permise a tout religieux; j'ai
(1) Ycir, dans 1'AppencUce du Sayonarole de M. Yillari, les proce.s de i'ra Doinenico, de t'ra Silveslro, de Piero Cinozzietde Roberto da
' GagHario.
(2) Yoir, b 1'appui de celle vdrite, an passage des sermons sur Ruth otMchee.t. II, p. 106-107.
recommande la concord^, 1'extinction des vices, 1'adopdon des bonnes lois, la maniere de vivre selon Dieu ; . mais je ne me suis pas immisce' dans vos reunions politiques, dans vos offices, dans vos partis, dans les elections, et je ne veux pas m'en occuper, parce que ma profession s'y oppose (1). Ces assertions sont conformes aux fails. Plusieurs envoyes du pape et du roi de France e"tant venus trouver le Frere', comme s'il 6tait le maitre de la ville , il les renvoya aux premiers magistrals de Florence. Ceux-ci reconnurent eux-memes que le Prieur de Saint-Marc se tenai.t en dehors de toute intrigue. Le 46 avril 1496, ils 6crivaient a Beccbi, ambassadeur de laRepublique aupres du saintsiege : Nous ne pouvons nous empecher de rire en lisant ce qu'on dit h Rome, ou 1'on s'imagine que le gouvernement de noire ville depend de Savonarole. Jamais le Frere n'a tente de conduire les affaires publi- . ques Les propos qui circulent Rome sont des fables colportees par des gens qui d6sirent nous cre"ei' des embarras et nous nuire.
Est-ce k dire que Savonarole ne se souciait pas de la fagon dont les Florentins entendaient mettre en pratique la constitution de 1494 ? Nullement. Le Frere ne renonga pas a leur dormer des conseils ; mais ces conseils furent toujours de"sinte"resse"s, et montrent que le Prieur de Saint-Marc, loin de vouloir la liberle pour ses seuls partisans, pre" tendait en faire jouir ses ennemis,
(1) Sermons sur 1'Exode; V jour du caifime de 1498.
ceux-la me'me qui cherchaient a 1'assassiner. Voici ce qu'il disait dans le sermon du deuxieme dimanche de care" me, en 1496 : J'ai appris que quand un citoyen brigue les suffrages du Gonseil, certaines personnes disent : Donnons lui la feve noire ou la feve blanche, parce qu'il appartient a tel on tel parti. Quelques-uns vont meme jusqu'a dire : II est partisan du Frere, donnons-lui les feves noires. Est-ce done la ce que je vous ai enseigne" ? Je n'ai pour amis que le Christ et quiconque fait le bien. N'agissez plus de la sorte, car c'est aller centre mes intentions, et vous susciteriez bientot des divisions parmi vous. Que celui qui vote accordeson suffrage aux citoyens qui lui paraissent bons et prudenls , selon sa conscience, commeje vous 1'ai recommande autrefois ; prenez garde seulement de ne pas vous prononcer pour des hommes me'chants ou incapables, et ne jugez personne d'apres les apparences. Je crois que vous avez e"Iu une bonne Seigneurie. Je ne connais guere les citoyens de Florence, mais, d'apres ce que 'j'entends dire, 1'election est bonne. .
Savonarole recommandait aussi, comme 1'innovation la plus favorable au riouveau gouvernement , la liberte" de discussion la plus complete : -Quand les citoyens sont rassembles, on ne parle utilement que si Ton dit tout ce qu'on a surle co3ur. Laissez done dire a chacun ce qu'il veut. Mais, mon Pere , il y a beaucoup de citoyens auxquels on ne pent se fler. Ne vous inquie"tez point de ,cela, laissez parlerces hommes ; leur vie les fera
toujours connaitre. Ordonnez seulement que personne I. b
ne puisse, sansencourir une peine grave, commenter me"chamment les discours prononces dans le Gonseil. Si les paroles d'un tel ne YOUS plaisent pas, ne dites point de malde lui; venez simplement acette tribune; re"pondez : Cette raison ne me plait pas; et proposez-en une meilleure (1).
Ainsi, Savonarole recomtnandait la liberte dans les elections et dans les discussions, avec une sincerite" absolue. Aucun effort ne lui coutaitpour assurer a tous le bienfait de la liberte. II en preferait le regne au triomphe m6me de ses adherents. Ayant craint un moment que Francesco Valori et sesamis ne voulussentaccaparer le gouvernement et concentrer entre leurs mains tous les pouvoirs, il s'empressa de precher conlre 1'oligarchie, contre la tyrannic du petit nombre, aussi dangereuse que celle d'un seul , afm que, par amour ou par force, ses partisans restassent fideles au gouvernement populaire. Le Frere estimait que les Arrabbiati leur faisaient unulilecontre-poids (2).
Mais si Savonarole pr6chait la liberty il cherchait a 1'entourer des garanties morales, sans lesquelles'la paix publique court les plus grands risques. Selon lui, pour etre vraiment lib re, on devait se rendre digne de la liberte, on devait craindre Dieu, vivre en parfait chre 1 -
(i) Sermon sur Ruth et Michee prononcee le 12 aoflt 1496 dans la salle du Grand-Conseil a la requStedela Seigneurie devant les magistrals et les principaux ciloyens.
(2)Voir, dans 1'Appendice du Savonarole deM. Yillari, le premier proces du Frere, p. CCLVIII, et le second proces,p. CCLXXXV.
lien, aimer le prochain d'un amour desinteresse, mettre fm aux rivalites et aux divisions.
Non, Savonarole ne chercha pas a dominer en tyran sa patrie d'adoption , ni a exciter les citoyens les uns centre les autres, comme on le lui reprocha dans les proces falsifies que firent composer la Seigneurie et les commissaires apostoliques , et comme on 1'a souvent re"pete. On pent me" me af firmer qu'il se sacrifia au salut de Florence, lorsqu'il consentit, sur les instances des magistrals, aremonteren chaireala fin de I'ann6e 1496, quoique le pape lui eut interdit de precher sous peine d'excommunication.
A la lumiere des faits , tous les prejug6s contre le r61e politiquede Savonarole ont du, ce nous semble , se dissiper : ce n'est pas par choix, mais sous 1' empire des circonstances les plus impe'rieuses, que le Frere se inela aux affaires publiques. . Apres avoir recommande aux Florentins une sage constitution , apres avoir aide a la fondation d'un gouvernement libre, il en abandonna la direction aux citoyens eux-mfimes, et se conlenta de . dormer quelques avis ge'ne'raux, pleins de prudence, sur la pratique de la Iiberl6, lorsque les magistrals sollici>taient ses conseils. Enfm, danscette societe si divis6e , si habituee aux soulevements et aux violences, il ne cessa d'insister surl'union, la Concorde, la moderation, et il re"ussit a prevenir les exces que chacun redoutait. . Son interventionnefutquebienfaisante, etles Florentins, lorsqu'ils 1'abandonnerent pour 6chapper aux menaces d'Alexandre YI, montrerent une odieuse ingratitude.
Le Prieurde Saint-Marc, frappe par les censures pontificales, s'e"tait-il donc.ecarle" de Torthodoxie? Doit-on voir en lui un pre"curseur de Luther? G'est 1ft surtout , nous 1'avons dit, ce que nous voulons examiner.
Savonarole eut la ge"nereuse pense'e de reformer, an point de vue moral, 1'figlise etla societe de son temps. Jamais reTorme ne fut plus ne"cessaire.
Grace a 1'enthousiasme qu'excitaient les ceuvres de 1'antiquite , gra"ce a la presence des savants et des philosophes grecs, qui, apres la prise de Constantinople par les Turcs (1453), avaient cherche" un refuge en Italic, le paganisme rSgnait souverainement dans les esprits et dans les moaurs. L'academie platonicienne, fondee sous les auspices de Come par Gemisto Pletone et dirigee du temps de Laurent le Magnifique par Marsile Ficin, ne contribua pas peu a la propagation des idees pai'ennes. Picin entretenait , dit-on, une lampe allumee devant le buste dePlaton, et certains enthousiastes allerent jusqu'a proposer de demander au pape la canonisation du philosophe grec. En deplorant la mort de Gemisto Pletone, le cardinal Bessarion ne.craignait pas d'^crire : J'ai appris que notre pere et maitre, apres s'e'lre d^pouille de son enveloppe, s'est envole vers les cieux dans un sejour d'innocence ou il peut maintenant danser, en compagnie des esprits celestes, la mystique danse de Bacchus.
On sail que le cardm.il Bembo engageait son ami [Sadolet a ne pas lire les 6pitres de saint Paul, dont.le style barbare pouvait corrompre le gout; qu'il donnait aux choses chre'tiennes des denominations toules pa'iennes, appelant de"esse de Lorette la Vierge de Lorette , Zephyre celeste le Saint-Esprit, college des augures le college des cardinaux, interdiction de 1'eau et du feu Pexcommunication; et qu'il avouaitpreferer aubonheur des 61us dans le ciel la vue des yeux de sa maitresse (1). Et qu'on ne dise pas qu'il n'y avail Ik qu'affaire de mode ou d'erudilion , qu'au fond le sentiment chr6tien 6tait demeure vivant sous ces apparences de paganisme. Le doute et le scepticisme avaient, au contraire, envahi la plupart des ames. On pensait gene'ralement, c'est Domenico Benivieni qui nous 1'apprend , que tout dans le monde, et surtout dans les choses humaines, n'a d'autre cause que le.hasard... On niaitla viejuture, on se moquait de la religion. Les sages du. monde la trouvaient trop simple, bonne tout au plus pour lesfemmes et les ignorants (2). Mais comme le besoind'une croyance est inne" chez Thomme, la superstition avait remplac6 la foi. Si Ton ne croyait plus aux v6rite"s du christianisme, on croyait b. I'influence des astres et des pierres. Ficin etait toujours couvert d'amulettes, qu'il changeait suivantl'&at de son ame. Fran- Qois Guichardin et Nicolas Machiavel lui-meme ne dou-
(1) Voir les Hdrdliques d'/taZiepar M. Caniu, 1. 1, p. 308-375.
(2) Voir aussi Michele Bruto, Historia florentina, lib. V
talent pas de 1'existence d'esprits aliens s'entretenant avec les hommes. A I'extinction de la foi correspondait Paffaiblissement, pour ne pa's dire I'aneaiilissernent de la dignite morale. Jamais la corruption ne fut plus profonde qu'au quinzieme.siecle. Les vices les plus honteux degradaient Phumanite'. Du reste, les mauvais exemples etaient donnas par ceux qui auraient du ramener les 6gares a la pratique de 1'Evangile. Qu'il y cut encore des pretres et des moines respectables par leur science et par leur vertu , cela est hors de doute. Mais, en general, le clerge" seculier et regulier ne rougissait pas d'etaler au grand jour une conduile scandaleuse et une incroyable avidite". Pour la plupart des eccle'siastiques et des religieux, le sacerdoce n'etait qu'un metier lucratif. Aussi n'avait-on guere de respect pour les autorites spirituelles et pour les sanctuaires eux-memes. Yeut-on des exemples? La conjuration des 'Pazzi ensanglanta la cathedrale de Florence au moment de 1'elevation, et c'est dans 1'eglise de Saint-Etienne a Milan, pendant la messe, que Galeas Marie Sforza fut assassin^. Personne . n'ignorait qu'AlexandreVIjSouille" de crimes abominables, n'avait duqu'a la simoniele tr6ne pontifical. Enfin, les chefs ou plutot les tyrans des petits Etats italiens se 'distinguaient, au sommet de la sociel6 civile, par leur perversit6, souvent meme par leurs sanguinaires forfaits. Gal6as Marie Sforza due de Milan, Buccolino Guzzoni } d Osimo, Galeotto Pic h la Mirandole, Ferdinand I a Naples , les Oliverotti a Fermo , les Baglioni i Perouse,
les Ordelaffi a Fermo et Cesar Borgia a Rome, montraient a quels deteslables exces la toute-puissance se laisse .entrainer quand elle a perdu le frein salutaire de la loi morale. Laurent le Magnifique lui-meme ne se faisait pas scrupule de jeter en prison, d'exiler, de mettrea mortles citoyens qui mi portaient ombrage, et de subvenir a ses depenses en s'appropriant les biens de la Commune ou les dots des jeunes filles. Apres avoir discute' sur I'immortalite" del'ame, il se melait aux jeunes gens les plus dissolus et s'abandonnait eperdument a la de~bauche. Ce delicat esprit, ami des plaisirs raffines, epris des lettres et des arts, trouvait un bonbeur singulier a composer des po6sies obscenes que Ton chantait dans les rues de Florence. On dirait que Savonarole a trace le portrait de Laurent lorsqu'il 6crivit ces lignes : Les tyrans mettent a mort les gens de bien el les hommes pieux, ou ils les trainent en prison , ou bien encore ils les emp&chent deparvenir aux emplois publics. Ensuite, ils abolissent et font entierement oublier toules les bonnes lois, toutes les bonnes mceurs et tous les usages favorables a la liberte. Enfin, pour detourner les citoyens de la pens6e d'un changement, ils savent distraireetoccuperles esprits par desfeles, des parades et des spectacles. Jamais, en effet, Florence nefut plus gaie , plus seduisante que sous Laurent le Magnifique. Les arts y r6pandaient un eclat incomparable ; le luxe embellissait la vie ; on ne songeait qu'au bien-etre , aux divertissements, et le plaisir de 1'heure presente semblait la preoccupation unique de Texistence. Mais
cette elegante civilisation voilait h peine les miseres morales les plus tristes, 1'abaissement des caracteres et la degradation des ames.
Tels 6taient les maux que Savonarole entreprit de gue"rir. II commenga par son propre couventla re" forme qu'il revait, Ensuite il s'efforga de ramener Florence ainsi quetouteritalieal'amourdeDieu, etde faire observer 1'fivangile, delaisse" pour Platon, Aristote, Virgile et Cic6ron. Enfm , il tenta de rendre a PEglise sa puret6 primitive, de lareHablir dans son ancienne discipline, de lui reconque"rir son antique honneur et sa legitime influence sur les peuples. II mil au service du perfectionnement moral de ses contemporains un veritable coaur d'apotre et une merveilleuse Eloquence, qui avait sa source, non dans les artifices de la rhetorique , mais dans le de"vonement aux ames et dans la sinc6rite des convictions del'orateur. Par son erudition theologique, parses arguments empruntes a la raison, par sa dialectique ,souvent subtile, il entrainait les esprits passionnes pour Aristote et Platon. Le reste des fideles ne resistait guere h ses exhortations v6hernentes et patb^tiques. Au moyen des allegories , des anecdotes, des dialogues, le Frere tenait en 6veil 1'attention de tous ses auditeurs. Les Emotions qu'il voulait communiquer, il les eprouvait lui-m^me , et plus d'une fois il confondit ses larmes aveccelles des assistants. Dureste, ce qu'il rdclamait, ce n'e" taient pas des apparences de devotion, c'etait une adoration en esprit et en v6ril6. Un ave Maria, r6cit6 avec attention et avec piet6 , disail-il , est plus agre"able ^ la