‹ Jérome Savonarole et son temps [microform]Chapitre 4 sur 42 · XXXII · texte numérisé non relu

XXXII

Yierge que cent ave Maria dits a la hate avec distraction, car c'est le cceur que veulent Dieu et sa me* re. Et ailleurs le pre"dicateur s'e'crie : Us se vantent partout de leurs vertueuses pratiques et disent : Je remercie Dieu de ce qu'il m'a accord^ la grace de me confesser a Paques. Ne parle pas ainsi, mais regarde si tu t'es bien confesse, si tu ne reiombes plus dans le pe'che ; regarde si lu es dans des rapports de charite" avec ton frere ;- regarde si tu es pret mourir pour le Christ; regarde si tu as restitue le bien d'autrui et 1'argent gagne" par 1'usure; regarde si tu vis avec simplicity et si tu as supprim6 le superflu; regarde si tu as change" de vie. Autrement, il ne te servira de rien d 'avoir jeune la veille de saint Sebaslien, de saint Martin et de saint Antoine (1). La prudence de Savonarole e"galait d'ailleurs son zele. II ne voulait pas qu'on cherchat h marcher trop vite dans la vie spirituielle ; il recommandait a chacun d'accomplir son devoir a la place de'lerminee par Dieu et de la fagon que Dieu le demandait. En fait de vocations religieuses, il se montrait tres-rigoureux, et soumettait i\ de longs de"lais 1'ardeur quelquefois pre"cipit6e des postulants. Quant k la puissance de sa parole, elle tenait surtout ei I'^tude approfondie qu'il fit de 1'ficriture sainte. Rompant avec les usages des pre"dicateurs en vogue, qui n'empruntaient leurs arguments qu'aux auteurs de 1'antiquite et qui ne cherchaient qu'a flatter 1'oreille sans toucher le cceur, il habitua les Atheniens

(1) Sermon du seconJ dimanche decarfime, sur Amos. Voir aussi 1'ouvrage deM. Villari, p. 150-151 de noire Iraduclion.

de Florence h 1'auslere langage de la Bible. II ne cessait de me"diter ce livre, dont les versels se prdiseiitaient d'eux-memes sur ses levres quand il elait en chaire, et pour lequel son enlhousiasme n'avait point de bornes. uQuelle douceur ineffable, disait-il, Tame cliretienne ne trouve-l-elle pas dans la lecture de I'Ecriture sainte ? L'homme fatigue du long pelerinage de la vie s'assied et se repose quelquefois sur la route pour se rafraichir et se fortifier par ce viatique, et alors il jouit, pour ainsi dire, de la presence du Christ son bien-aime , et il se soulage par les larmes d'attendrissement que lui fait venir le spectacle des misericordes de Dieu... Florence, si mes ennemis sont assez puissants pour me chasser de tes murs, je n'en serai point abattu; car je trouverai bien quelque part un desert ou je pourrai me refugieravec ma Bible et jouir d'un repos qu'il ne sera plus au pouvoir de tes citoyens de troubler (1). G'est dans la lecture assidue de la Bible que Savonarole puisait la demonstration des cha" timents dont il voyai.t l'Italie et l'%lise menaces, demonstrations terrifiantes par lesquelles il exerga sur le peuple florentin une extraordinaire influence.

Mais cette influence il ne la dut pas a des doctrines nouvelles. Savonarole fut un reformaleur, non un novateur.En d6pit des persecutions d'Alexandre VI, il resta

(1) Ce passage est cite par M. Rio dans son bel ouvrage sur 1'aii chrelien. M. Rio a noblement compris le rdle de Savonarole et a decrit avec beaucoup de verve 1'influence du Frere sur les artistes Horentins d'alors.

fermement attache* k 1'Eglise , dont 1'unite lui etait

chere.

Comment done est-on: arrive a soupgonner son orthodoxie? Quelles preuves donne-t-on k 1'appui de la these qui revendique Savonarole cornme un apotre anticipe" de la Reforme? Lulher en 1523 traduisit 1'explication du Miserere composee en prison par le Prieur de Saint-Marc , et 1'aceompagna d'une preface oil il reconnaissait en Savonarole son precurseur : Quoique un pen de fange th6ologique, ecrivait-il, reste encore attachee aux pieds de ce saint homme, il a neanmoins soulenu la justification par le moyen de la foi seule sans les ceuvres... Christie canonise par notre interme'diaire, du'ss&nt le pape et les papistes en crever de rage. Or, voici le passage de Savonarole sur lequel Luther appuie son assertion : J'espe>erai dans le Seigneur, et je serai bientot delivre de toute tribulation. Et par quels merites? Non par les miens, mais par les tiens , 6 Seigneur 1 Et un pen plus loin , 1'Esperance (lit au prisonnierabattu par la tristesse : As-tu la foi? Oui, je 1'ai. Eli bien, sache que c'est la une grande grdce de Dieu, parce que la foi estun don de sa bonte" et non le resultat de nos oeuvres. Dieu 1'a voulu ainsi, afm que personne n'eut le droit de se glorifier. Ces paroles ne sauraient justifier les pretentions de Luther. Que la foi soit un don gratuit de Dieu, c'est une verite qu'a reconnue le concile de Trente. Dieu ne nous doit rien. Mais il ne s'en suit pas que nos oauvres soient inutiles, car elles inclinent la bonte de Dieu a nous

donner la grace et la foi. D'ailleurs, dans la meme meditation sur le Miserere, Savonarole reconnait formellement Pefficacite' des ceuvres : Que la Tristesse cite , si elle le peut, un p6cheur, quelque coupable qu'il soil, qui, ayant fait retour a Dieu et s'eHant converfi, n'ait pas e"t bien accueilli et justifie"... Qui est-elle pour poser des limites a la misericorde de Dieu et pour croire que les eaux de la mer puissent tenir dans sa propre main?N'as-tu pas entendu direau Seigneur : Toutes les fois que le pe"cheur pleurera et se repentira de ses pe"clies, je ne me souviendrai plus de ses iniquite's? La misericorde de Dieu n'a pas de bornes. Estu tombe, releve-toiet la misericorde te recevra. T'estu enfonce dans 1'ablme, crie et la mise"ricorde viendra.

Ea ctioisissant certains passages des sermons de Sa- . vonarole sur le psaume Quam bonus, et en les isolant des passages quiles entourent,Rudelbach, dans notre siecle, a soutenu , comme Luther, que le Prieur de Saint-Marc avait ni6 la cooperation de 1'homme au salut et Putilile des oeuvres (1). Sans doute, ga et la, Savonarole, quand il parle de la grdce, semble 1'exalleraux d6pens des ceuvres etnepenser qu'aelle; mais, quelques pages plus loin, il corrige ce que ses expressions pouvaient avoir eu d'excessif. Pour peu qu'on lise sans parti pris {'ensemble des Merits du Frere, on esl force" de constater qu'il insistait a chaque instant sur la n^cessile

(1) Yoif les pages 213, 214, 215 de ce volume.

des ceuvres et sur le libre arbitre, que les ceuvres etaient a ses yeux des semences d'immortalite. (1) , et que , selon lui, le croyant n'est pas un instrument passif dans la main du Seigneur, comme le pretend la doctrine luthe'rienne.

Voici plusieurs declarations , 6crites ou prononce"es k

des epoques diff6rentes pendant les diverses phases de

la vie de Savonarole, qui ne permettent aucun doute :

II y a trois moyens de se disposer a recevoir la

grace : s'efforcer de croire, prier et agir (2).

Si 1'homme ne peut, par sa propre force, parvenir a sa fin , il peut cependant se preparer et se disposer naturellement aux moyens qui 1'y conduisent , c'est-adire a la foi et a la grace , avec le secours divin , lequel ne lui fera jamais deTaut (3).

Quoique la beatitude ce"leste soit au-dessus de la portee Immaine , cependant 1'homme doit s'en preparer la possession par un motus ad beatitudinem, qui lui donne les dispositions necessaires pour larecevoir. Iln'yaque Dieu qui soit heureux par lui-meme ; 1'homme a besoin de faire des efforts multiplies, et ces efforts ne sont autre chose que les bonnes oauvres,, appele"es aussi m6rites, parce que la beatitude est la recompense des actions vertueuses (4).

c< L'homme doit se disposer a recevoir la grilce. Pour

(1) Ge root esUle saint Bernard.

(2) Sermon surle psaumc Quam bonus, edit, do Prato, p. 216.

(3) Sermon sur le psaume Quam bonus, p. 238.

(4) Compendium philosophise moraiis, L. I, 25.

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atteindre ce but, les oeuvres exte"rieures seront non-seulement uliles, mais indispensables (1).

. Si vous cherchez Je"sus,..: ia lumiere divine vous e"clairera etvos aspirations seront satisfaites... Vousqui cherchez Jesus par la pratique de la vertu, vous avez beau ne pas le connaitre, il est en vous... Que faites-vous ici? Efforcez-vous d'aller ou est votre chef, car c'est la qu'est votre* felicit^ ! Venite et videte, dit 1'ange aux Marie , c'est-a-dire : venez et regardez dans le sepulcre : le Christ n'y est plus, il est ressuscite". Sed ite, mais allez , c'est-a-dire : marchez de vertu s en vertus dans la vie presenfce, si vous voulez trouver ensuite Jesus-Christ dans 1'autre (2).

Le commentaire surHabacuc, probablement compose en 4497 avant que 1'excommunication eut etc* lance"e, est plus explicite encore : Us ne pensent qu'aux choses pr^sentes, et quant aux maux futurs , ou ils n'y croient pas fermement, ou ils s'imaginent, dans leur pre'spmption, que la mise'ricorde de Dieu est assez grande pour sauver les hommes sans leur cooperation (sine operibus}.

Le libre arbitre est aussi defmi par Savonarole avec une nettele" parfaite : Ge qui distingue 1'homme des animaux, c'est le libre arbitre. Le libre arbitre n'est pas une qualite" ou une habitude, il est 1'essence meme

(1) Traild sur I'

(2) XLV e sermon sur Job. Voir aussi dahs 1'ouvrage de M. Villari (p. 418-419de notre traduction) 1'aualyse du traite sur la simplicity de la vie chre"tienne.

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