CHAPITRE III
SOULEVJGMENT DE PISE. ENTREE DE CHARLES VIII A FLORENCE; SON TBAJTE AVEC LA REPUBLTQUE ET SON DEPART.
(Norembrel494.)
La situation de la Toscane s'aggravait par des troubles multiplies. Le jour meme ou les M6dicis e"taient chasses de Florence, les Pisans se soulevaient pour revendiquer leur liberte. Depuis qu'ils etaient tombe"s sous le joug florentin, ou, comme ils le disaient, sous lejoug Stranger, ils avaient sans cesse 6pid le moment ou ils pourraient le secouer. Apres avoir perdu leur independence , ils avaient vu presque en un instant le commerce et 1'industrie dep6rir, la population diminuer. tout ordre civil disparaitre. La plupart d'entre eux avaient pre76r6 1'exil a la servitude. Mais, a I'approche des armies frangaises, les esperances se reveillaient, et Louis le More, qui pe"chait toujours en eau trouble et qui avail deja form6 le dessein de mettre la main sur Pise, excitait continuellement cetle ville a la r6volte, lui promettant des secours de toutes sortes et flaltant en secret ses aspirations par I'interm^diaire de certains personnages attaches a la personne du roi. Aussi, a peine Charles VIII entrait-il a Pise, que le peuple parcourait tumultueusement les rues, deiruisait partout les armoiries de Florence, jetait dans 1'Arno le
lion place sur le pont et lui substiluait la statue du roi. On saccagea ensuite les maisons des autorite's fiorentines, etces autorites furent chass6es de lavillepar une foule furieuse. La Iibert6 et I'inde'pendance furent proclame'es, les exiles furent rappe!6s. On rassembla des .armes, de 1'argent et des hommes pour commencer la celebre et malheureuse guerre qui devaituser les forces des deux re"publiques h peine renaissantes et couter la vie & tant de valeureux citoyens, sans avantage pour aucune des parties.
Le roi, t6moin de ces mouvements se'dilieux, songea d'abord a, les encourager; cependant, lorsqu'il vitl'expulsion des autorites florentines, il se montra fort irrite" . II aurait presque voulu que Pise, tout en revendiquant sa liberte, restat soumise aux Florentins. Mais le peuple, lance dans la voie de la revoke , y avanc.ait a grands pas. Charles VIII se contenta de laisser une garnison dans la citadelle et quitta la ville sans s'inquieter des ev6nements qui se passaient, sans r6fl6chir aux esp6rances qu'il avait provoqu6es chez les Pisans. Ainsi , il avait de'ja porte" un coup redoutable k Florence avant d'y en- Irer, en permettant que les sujets de la Re'publique se soulevassent sous ses yeux et en presence de Tarm6e frangaise : exemple dangereux , quine tarda pas a etre imitd par Arezzo, par Montepulciano etpar d'autres villes. Pendant ce temps, Charles VIII poursuivait sa route, ets'arretait quelques jours a Signa, pour attendre 1'apaisement des troubles de Florence et 1'achevement des pr6paratifs que la Seigneurie faisait pour le recevoir avec honneur. 11 se trouvait encore a, Signa quand les Florentins lui envoyerent de nouveaux ambassadeurs pour solliciter encore la conclusion immediate d'un Irait6; mais sa re"-
ponse fut loujours : G'est dans la grande villa que nous reglerons lout (1).
Le sort de la ville 6tait done toujours incertain. Les Medicis venaient a peine d'etre chasses; 1'ancien gouvernement etait delruit et le nouveau ri'etait pas encore organist; le roi, a la tele d'une arm^e puissante , de"ja couverte de sang italien , entrait sans avoir pris aucun engagement. II y avait lieu de concevoir des craintes seiieuses. Par bonheur, la Seigneurie e*tait assist^e par des citoyens d'une grande prudence et d'un courage a toute e'preuve. Parmi eux se trouvait Piero Capponi; qui semblait etre devenu le bras de la R6publique , comme Savonarole en etait 1'ame et le cceur. L'un pr6chait la charite", la paix, 1'union; 1'autre se montrait partout oil Ton avait besoin d'aide et de conseil, s'occupait des armes et des soldats. Les maisons etaient pourvues de munitions de guerre; les pieux et les planches pour faire des, barricades etaient rassembles ; les cloitres et les cours Etaient remplis de troupes recemmentenr61ees, dont le nombre montait, disait-on, , a six mille, et qui se tenaient pretes a sortir au premier son de la cloche pour deTendre la Republique (2),
Cependant, Ton voyait arriver dans la ville, par groupes de quinze ou seize, des PranQais sans armes, a 1'air martial et de'gage*, marquant avec un morceau de craie les maisons qui devaient fournir des logements. Us affectaient le me" pris et 1'indifference, mais ils ne pouvaient cacher leur elonnement en presence des
(1) Sismondi, Hist, des Rep. Hal. ; Michelct, Renaissance; Leo, Star tad' Italia; Guichardin, Machiavel, Nardi, Parenti, Cerretani , Rinucciui, Gaddl, Commines, etc.
(2) Jacopo Nardi, Sloria di Fircnze.
merveilleux edifices de Florence, et chaque fois qu'ils arrivaient a 1'entree d'une rue nouvelle , its restaient comme en extaxe devant les perspectives inatten.dues qui s'offraient a leurs yeux. Ce qui attirait le plus leur attention , c'e'taient ces se"veres palais qui ressemblaient a des forteresses inexpugnables , ces tours qui portaient encore les traces des cruelles et sanglantes guerres civiles. Le 15 novembre , ils assisterent a un spectacle qui re"pandit dans leur a"me une sorte d'effroi. Que ce fut 1'effet du hasard ou d'un dessein pre"medit6 , le bruit courut subi-tement que Pierre de Medicis s'approchait des portes de la ville. La cloche sonna a toutes voices et les rues se remplirent d'un peuple en fureur ; la terre paraissait engendrer des homines arme"s, qui se pre'cipitaient vers la place; les palais se fermaient, les tours s'armaient; on 61evait deja des retranchements. Les Frarigais, ce jour-la, voyaient le premier essai de barricades. Tout a coup Ton apprit que la nouvelle etait fausse, et le lumulte s'apaisa aussi vite qu'il s'e"tait produit. Mais les Strangers acquirent la certitude que leurs bataillons, incapables de manoeuvrer dans ces rues e*troites, ne pourraient guere resister h cette fagon de guerroyer qui leur e"tait inconnue. Les Florentins regardaient les soldats de Charles VIII avec une certaine affectation de familiarity, comme s'ils voulaient dire : Nousverrons! Ce peuple , qui venait de reconquerir sa liberte', se croyait devenu le mailre du monde et s'imaginait presque n'avoir plus rien a redouter (1).
Cependant 1'on apprfilait le palais des Medicis .(2)
(i) Nardi, Parent!, Cerrelam, Sismondi, etc.
(?.) Celui qu'on appelle aujourd'lmi palais Riccardi.
pour recevoir le roi avec magnificence , et Ton disposait Jes maisons des principaux citoyens pour y loger les officiers de 1'arme'e. Les rues ou devait passer le cortege 6laient abrite"es par des tentures, parees de tapis et de tapisseries comme pour une fete. Le 17 novembre, la Seigneurie prit place sur une estrade construite & la porte San-Frediano , et les jeunes gens de la noblesse florentine, se porlerent en grand nombre, hors de la ville, k la rencontre du roi , qui fit a deux heures apres midi son entree solennelle. Les Seigneurs se leverent pour aller au-devant de lui. Messire Luca Gorsini se pre"sentait, au nom de ses collegues , et allait lire le discours qu'il avait prepare, quand survint la pluie. Les chevaux se poussaientviolemment les uns les autres, et toute la cere"monie fut manquee. Seulement, Gaddi, intendant du palais , qui avait plus de presence d'espritet qui parlait plus facilement que ses concitoyens, se fraya un passage vers le roi malgre' la confusion generate, et sut dire en francais quelques paroles bien adaptees a la circonstance ; apres quoi, Charles Vlllpoursuivitsa route sous un riche baldaquin. Sa figure formait un singulier conlraste avcc Fair martial de la nombreuse et puissante arme'e devant laquelle il marchait. II e"tait presque monstrueux : il avait la t&te grosse, le nez long, la bouche large, le corps tres-petit, les jambes extraor- . dinairement gr&les , les pieds difformes. Son vetement 4tait en velours noir, son manteau en brocart d'or. II montait un grand et magnifique chevai et s'avangait, la lance sur la cuisse, dans 1'attitude d'un conque>ant. Tout ce fasle ne servait qu'a. faire mieux ressortir les d^fecluosit^s de sa personne. A cote* de lui venaientle fier cardinal de Saint-Pierre-aux-liens, le cardinal de Saint-
Mal6 , et quelques marechaux. II 6tait suivi park garde royale , composed de 100 archers, les plus beaux jeunes hommes de France, et par deux cents chevaliers frangais , qui allaient a pied , revetus d'armures et de costumes resplendissants. Xes Suisses, formant 1'avanlgarde de I'arme'e, arrivaient ensuite. Us portaient des costumes aux couleurs vives et variees , des hallebardes d'acier batlu , des casques surmonte"s de plumes eclatantes. On lisait sur le visage de ces montagnards, qui passaient pour les premiers fantassins de 1'Europe, une orgueilleuse et hautaine assurance ; la plupart d'entre eux avaient par forfanterie quitte" la cuirasse pour combattre a poitrine decouverte. Au centre du cortege se trouvaient les Gascons : ils e"laient petits, agiles et lestes; on cut dit que leur nombre croissait et se multipliait a mesure que I'arme'e defilait. Apres eux on apercevait la cavalerie, oil I'e'lite de la noblesse frangaise effagait par son luxe 1'eclat des autres corps, e"talait ses armes cise!6es, ses manleaux de brocart, ses bannieres en velours brode d'or, ses chaines et ses autres ornements d'or. Quant aux cuirassiers, ils produisaient une impression de terreur avec leurs chevaux dont les oreilles et les queues avaient 6"te barbarement coupees. Enfin, les archers,, originaires d'ficosse ou d'autres contr^es septentrionales,. attiraient 1'attention par une stature extraordinaire et par de tres-longs arcs en bois; ils ressemblaient tout a la fois, dit un historien du temps, a des hommes et a des betes (1).
Cette vari6t6 d'armes et dc costumes, cet ordre et eeite discipline unissant sous le meme drapeau des-
(.1) Ccvrctani, Storia di Firenze.
liommes de races dissemblables , frappaient d'etonnement et d'admiration Florence et toute 1'Italie, oil les arme'es permanentes n'existaient pas encore et oil Ton ne connaissait que les troupes mercenaires. II est impossible de dire avec combien de soldats le roi fit son entree, car 1'artillerie s'etait dirige"e vers Rome par une autre route ; des garnisons avaient ete laissees dans les forteresses , et d'autres regiments etaient en train de traverser les Romagnes. Gaddi (1), present an defile des Frangais, evalue leur nombre a 12,000; Rinuccini, qui se trouvait aussi a Florence, croit celte appreciation exageree; d'autres remits indiquent un chiffre plus eleve".. Quoi qu'il en soil, les troupes de Charles VIII remplissaient la ville et les faubourgs.
Apres avoir travers6 le Ponte vecchio, qui etait pavoise richement et garni de musiciens , elles arriverent sur la place de la Seigneurie, ou de toutes parts les regards rencontraient des chars, des statues etdes Momphes (2). De la rue des Pazzi, elles deboucherent ensuite derriere le D&me , en firent le tour et s'arreterent devant la facade. Tandis que le peuple acclamait le nom de la France , le roi ne savait que sourire stupidement et prononcer mal a propos quelques mots italiens. Etant
(1) L'auleur du Priorisla, le mfimc qui harangua Cliarles Till, lorsque ce prince en'tra dans la ville.
(2) Les triomphes etaient des representations allegoriques, oil les chars, les cavalcades et les groupes de personnages k pied charmaient les yeux par 1'eclat des couleurs et la richesse des costumes. Les Florenlins trouvaient un plaisir extreme a ces spectacles. Un jour on , assislait au triomphe de la Heuomme'e, un autre jour aw Iriomphe dc la Mort. Laurent le Magnifique imagina le triomphe de Bacchus et d'Ariaue. Les chants et les danses accompagnaieut ces ffiles populaircs. (Note dulmd.)
cnfre" dans la cathSdrale, il y trouva la Seigneurie, qui s'y e"tait rendue par des rues detournees, pour e"viter la rudesse impe"tueuse des soldats. Les Seigneurs et le roi prierent ensemble ; puis Charles YIII se relira dans le somptueux palais des M6dicis et les soldats prirent leurs quarliers. Ge soir-la et le soir suivant, on fit des illuminations dans toute la ville ; la journe'e se passa au milieu de fetes continuelles, et enfin Ton aborda la question du traite" (1).
Les syndics choisis par la Seigneurie pour d6battre les conventions eHaient : messire Guidantonio Vespucci, inessireDomenico Bonsi, Francesco Valori et Piero Capponi, regard^s tous comme des hommes d'un rareme"rite. Vespucci posse"dait a fond la connaissance des lois et des affaires politiques. Bonsi s'etait acquitt6 avec honneur de plusieurs ambassades. Valori, appe!6 depuis le Gaton florentin , 6tait devenu le chef du peuple; et Gapponi , que nous avons deja nomme" plusieurs fois , e"tait doue de facult6s extraordinaires. II 6tait n6 en 1447, et appartenait a une ancienne famille florentine, qui avait toujours eu pour la Iibert6 un attachement sincere et qui s'etait- illustree par mainte action ge'nereuse. Son pere dirigea son Education vers le commerce, lui recommandant de ne pas s'occuper de politique , parce que les circonstances ne s'y pretaient nullement. Piero- se livra alors au negoce avec tant d'energie que
(i) Les elements de ce recit se trouvenl surlout dans Nardi, Gaddi ct Rinucciui, qui assisterent a 1'enlr^e du roi. Cerretani de'crit Ir6sminutieusement 1'armee francaise. Parent! , Guichardin el Commines fournissent aussi d'abondants details. Parmi les moderncs, Sismondi (Hist, des Kdp. Ital.) et Mi- Michelet (Renaissance) merilent particulieremenl d'etre menlionnes.
certaines personnes 1'accuserent d'aimer trop le gain. II avail environ trente ans lorsque-Laurent de Me"dicis, qui se vantait de savoir tirer parli des homraes , lui offrit plusieurs ambassades ; il les aceepla tres-volontiers y et y deploya une admirable habilete". En ces occasions, Capponi montra une aptitude singuliere a connaitre le caractere des homines , et une facility prodigieuse h. prendre de 1'ascendant sur 1'esprit des princes avec lesquels il traitait, surtoat lorsque ces princes croyaient etre profonds et impe'ne'trables. Ferdinand, roi de Naples et Alphonse, fils de Ferdinand, s'abandonnerent plusieurs fois a ses conseils, les preTerant a ceux deleurs propres ge"n6raux et des ministres du royaume. Mais si Gapponi, en passant du commerce a la diplomatic, n'avait eu qu'a se fe"liciter, il s'applaudit bien davantage encore lorsqu'il passa de la diplomatic au metier des armes, et il s'apergut qu'il n'etait pas ne pour rester dans un comptoir ou pour negocier des trait6s, mais pour affronter les combats. Un heureux hasard lui r6v61a sa veritable vocation. II etait commissaire de la Republique auprfes d'Aiphonse d'Aragon , au moment ou ce prince marchait avec ses troupes au secours du due de Ferrare. L'arm^e napoliiaine fut battue par celle du pape, et Alphonse, tout a fait deconcerte", aurait certainement renoncd a. rexe"cution de ses projets, si Capponi n'avaitsu relever son courage et rendre la confiance aux soldats. Joignant 1'action a la parole , Tambassadeur florentin mena les troupes au combat, et se conduisit en guerrier vaillant et adroit, habile a commander et plus encore se battre (1). Des lors, il se trouva toujours au
(1) Cefait, lout en honoranl Capponi, prouve dans qucltriste elat I. 16
plus fort des melees; la R6publique, voyant qu'elle avail acquis tout d'un coup un si brave capitaine, 1'employa sans cesse dans les expeditions les plus difficiles. Une enlreprise pr6sentait-elle des p6rils , Capponi s'en chargeait avec bonheur, et il voulait constamment assumer a la fois les devoirs du soldat et ceux du general, ce qui, a la fin, fut cause de sa mort.
Capponi avail toujours aime" avec passion le gouvernement populaire et de*teste la tyrannic des Me"dicis, mais le besoin d'activite dominant toutes ses preferences, il avail servi Laurent le Magnifique en mainte circonstance. Apres la mort de Laurent, il ne pouvait en aucune fa<jon soutenir le gouvernement de Pierre, et il se de"clara sur-le-champ pour le parti populaire, qui le tint en tres-grande eslime et remit entre ses mains le salut de la Re"publique. Capponi e"tail, en effet, 1'homme le plus capable de trailer avec Charles VIII. Ayant e" te" plusieurs fois ambassadeur en France, il avail appris a connailre le caractere du roi et celui des Frangais. II disaitsouvent : Quandnos Italiens se seront trouv6s face a face avec les Franc/iis, ils cesseront de les craindre autant (1). Tout le poids de ces' graves et difficiles negocialions tombait done naturellement sur lui. En se voyant responsable des destinies d'un peuple enlier, il sentait son esprit grandir et devenait presque superieur Si lui-m^me.
devait se Irouver 1'arl de la guerre en Italic. ( Acciaioli, Vita di Piero Capponi, d&nsVArchivio storicoUaliano, t. IV, partie II.-)
(1) Letlres de Capponi, publidcs dans 1'Appendice de la Biographid deja cit^e, p. 55. Voir e"galement ce qu'a 6crit sur Piero Capponi le marquis Gino Capponi, dans son bcl Avertissemenf , & la fin du premier vol. faVArckivio storico.
Gependant la mere et la femme de Pierre de Medicis harcelaient sans cesse de leurs prieres le roi et ses conseillers. Elles prodiguaient les presents , les promesses , et offraient ti Charles VIII de partager avec Pierre la souverainete de Florence (1). Ces arguments inclinaient les Frangais vers les Medicis, et les syndics de la R6publique etaient regus avec roideur, par le roi qui, entoure" de ses ge"neraux, affichait des preventions de plus en plus exorbitantes. II disait, entre au- Ires choses, que Florence devait etre regardee comme une ville eonquise, parce qu'il y etait entre la lance sur lacuisse. De pareilles paroles aigrissaientles esprits sans amener aucune conclusion ; les pourparlers trainaient en longueur, et la situation s'aggravait chaque jour. Mais lorsqu'en presence des syndics le roi hasarda quelques mots en faveur de Pierre , le visage des ne"gociateurs florenlins prit une expression se'vere , et en quelques heures 1'aspect de la ville changea complement. La Seigneurie se r6unit aussit6t dans le Palais; elle appela les principaux citoyens, leur fit connaitre le danger, et leur ordonna de se tenir preHs a sortir en armes pour guider le peuple des que la cloche sonnerait. La foule ne tarda pas a eHre instruite de ce qui s'etait pass6 ; les Florentins et les Frangais commengaient a se regarder de Iravers; ils 6changeaient des paroles injurieuses; quelquefois m6me ils en venaient aux voies de fait.
Une de ces rixes faillit dege'ne'rer en un conflit ge"n6ral. Quelques soldats francais promenaient a travers la ville, attaches avec une corde, plusieurs Italiens faits prisonniers dans la Lunigiana , et les contraignaient ti
(1) T&rentifSloria di Firenze,
mendier, au nom de Dieu, la somrrie necessaire pour payer lenr rangon, menacant de mort ces malheureux s'ils n'obeissaient pas. Cette barbarie revolta tellemenfe les Florenlins, que certains jeunes gens, plus hardis quelesautres, couperentla corde, et les prisonniers prirenfc la fuite , sans que les Frangais eourrouces parvinssent a les rattrapper. Une lutte s'engagea. Tandis que le peuple tenaitbon, de nouveaux combattants accouraient de toutes parts et grossissaient la melee. Les Suissess'imaginant, d'apres ce tumulte, que la personne du roi etait en peril, accoururent vers le palais Me'dicis ; mais ils trouverent de la resistance a Borgo Ognissanti , et,. pendant qu'ils voulaient forcer le passage, ils regurent de toutes les fenetres une si violente pluie depierres, qu'ils furent obliges de re'lrograder. Le combat durait deja depuis une heure, quand les capitaines du roi et les pvincipaux citoyens, envoyes par la Seigneurie, parurent et apaiserent 1'effervescence populaire. Dependant, cette echauffouree fut une s6rieuse legon pour les Frangais; ils rabattirent des lors un peu de leur fierle, et s'apergurent que pour conquerir Florence il ne suffisait pas d'y entrer la craie a -la main et la lance stir la cuisse . Une ville qui, au son de la cloche, se transformait en forteresse arme'e , qui barricadait ses rues, quilangait de toutes les fenetres des pierres, des projectiles de toutes especes et des pieces d'arlifice, 6tait quelque chose de mysterieux et de terrible. L'orgueilleuseinfanterie suisse elle-m6me resta alterre"e en voyant qu'une arm6e renferm6e entre ces murs pouvait tres-facilement etre d6truite (1).
(1) Voir la description de ces troubles dans Cerrctani (Magi, Palch. Ill, Cod. 74, p. 211 elsuiv.);et dans Parenli(Ms. Magi.,
LaSeigneuriesaisitalorsle moment favorable, et, aide's par un grand nombre d'ambassadeurs Strangers, el le reussit enfin a flechir un peu la rigueur de Charles VIII. Les propositions de la France devinrentmoins exagere"es; on ne parla plus ni de Pierre, ni de ville conquise ; on parvinlpresque a fixer les clauses d'un traite..Le roi devait avoir le litre de protecteur de la liberte florentine. II devait garder pendant deux annees les forteresses, mais les restituerauparavant si la guerre fmissait plus tot; on consentait, en outre, a lui donner une forte somme d'argent. Mais quand il fut question d'en determiner le montant, les dissentiments se reveillerent. Charles VIII 6tait encore enivre par les promesses que lui avaient faites la 1 femme et la mere de Pierre, et par les promesses de Pierre lui-me'me ; aussi demandait-il des sommes que la Republique etait absolument incapable de payer sans, ecraser les citoyens. Les esprits s'aigrissaierit done derechef, et les negoeialeurs allaient et venaient sans interruption entre la Seigneurie etle roi, entre le roi et la Seignetirie , sans pouvoir rien' conclure, parce que Charles VIII s'obstinait dans ses exigences. Deja Capponi avail peine a re"primer son ardeur et son impe'luosite naturelles. E'nfm, le roi fit lire son ultimatum par son secretaire, et declara qu'il n'accederaitpas k d'autres concessions. Les syndics ayant repousse" ses nouvelles propositions, le roi, courrouc6, se retourna vers eux etleur dit d'un ton menagant : Nous sonnerons nos trompettes. Capponi, les yeux et le visage enflammeSj ar-
p. 74). Ccvretani lermine son recit par les paroles suivautes : La delense ful des plus couvageuses et inspiva aux Fvanais une frayeur peu commune. Quoiqu'ils nerestassentjamais Isolds et sans armes , la plupavtd'enlve euxse monlraient aussi crainliis que des femmes.
racha le papier des mains du secretaire et repondit, en de"cb.irant I'ultimatum a la face du roi, ces paroles immortelles: fiEtnous, nous sonnerons nos cloches (1). L'accent de Capponi e"tait si ferme que peu d'heures apres on arrivait a un accord dont on avail en vain, malgre' la multiplicity des d6marches et des prieres , poursuivi pendant tant de jours la conclusion (2).
Le traite" portait : qu'entre la r6publique et le roi il Te"gnerait une solide et fidele amitie'jque leurs sujets jouiraient d'une protection re"ciproque ; que le roi await le titre de restaurateur et de protecteur de la liberte" florentine; qu'on lui donnerait en trois pavements la somme de 120,000 florins; qu'il ne garderait pasles forteresses plus de deux ans, et qu'il les restituerait auparavant si Tentreprise de Naples se terminait plus tot; enfin, que les Pisans recevraient leur pardon des qu'ils se soumettraient aux Florentins. On re>oqua le d6cret qui mettait a prix la te"te des MMicis, mais on maintint la confiscation des biens du cardinal Jean et de Julien ,
(1) Le marquis Giiio Capponi dit a ce propos . 11 eul le bonheur de vivre dans un de ces moments oil Ton peut s'illuslrcr a janiais. Voir Cerretani, Parent! , Guichardin, Nardi , Machiavel , Acciaioli , Vita del Capponi, etc.
(2) On connait les vers suivauts , lire's des Dcccnnali dc Macm'avel :
Lo slrepilo dell'armi e de'cavalli Non pote far che non fosse sentita La voce d'un Gapponfra cento Galli.'
On ne peul rendre en francjais le jeu de mots qui exisle en ilalien cnlre Cappon et Galli , Cappon 6lant un nom propre et signiiiant aussi chapon , Galli voulant dire a la fois coqs et Gaulois. Voici le sens 1'iUeral de ces vers : Le bruit des armes et des chevaux ne put emj)6cher d'entendre, an milieu de cent coqs, le cri d'un cbapon. (Note du trad.)
jusqu'i ce qu'ils eussent paye les dettes de Pierre ; ceiui-ci 6tait exi!6 i 200 milles du territoire, et ses freres i 100 milles. Des que le trait6 fat I6galement dress6, les deux parties, r6unies dans le D6me, jurerent d'en observer toutes les clauses ; et le soir on illumina de nouveau la ville , quoique le peuple n'eut plus pour le roi les sentiments qui 1'animaient auparavant (1).
Mais a peine une difficulte 6tait-elle aplanie, qu'il en surgissait une autre. Toules les questions en litige avaient 6t6 regimes, et cependant le roi ne paraissait pas vouloir partir. La ville 6tait pleine de soldats franQais logo's dans les maisons, et de soldats italiens caches partout. Les boutiques restaient ferme'es, les transactions suspendues; il n'y avail qu'incertitude etdesordre; et les querelles incessantes entre les gens du pays et les Grangers faisaient craindre des complications. Pendant lanuit, lesvols etlesassassmatstroublaientfrequemment la qui6tude habituelle des Florentins; 5. la moindre rumeur, on croyait la ville tout entiere soulev6e, Ces alertes repandaient chaque jour la terreur ; aussi , tous les bons citoyens sollicitaient le depart du roi, mais en vain. Charles VIII e"tait retomb6 dans son inertie et semblait prendre racine & Florence. On eprouvait une anxiete d'autant plus vive qu'on ne voyait pas comment I'obliger ^ prendre une decision. Dans cette situation critique, on recourut de nouveau & I'autorit6 de Savonarole. Savonarole s'occupaitalors uniquementde maintenirla Iranquillile publique, et par ses paroles de paix ,
(1) Lo Irailc conclu entrc Charles VIII et la Republique a etc pudans le premier volume de I'Arcliivio siorlco par le marquis Gino Capponi, avecquelques belles inflexions.
en ces moments de peril et de confusion, il avail rendu a sa patrie un service non moins grand que n'avait fait Capponi par sa hardiesse h6roiique. Les discours du Frere avaient toujours eu pour objet le bien general. Que les citoyens mettent de cote" les haines et les ambitions; qu'ils se rendent au Palais avec des intentions droites, avec le d6sir de chercher le bien commun et non leur interet personnel, avec la volonte" ferme d'etablir a Florence I'linion et la Concorde. Alors ils seront vraiment agr6ables au Seigneur. Savonarole s'adressait a toules les classes de la societe", et demontrait que 1'avantage de chaque citoyen en particulier, dans cette vie etdans 1'autre, consistait a defendre la liberty a pacifier les esprits (1). Lorsqu'on sollicita le Frere d'aller trouver Charles VIII pour chercher a le persuader de partir, il accepta sur-le- champ cette delicate mission, et s'empressa de se rendre a la residence royale. Les
(1) Yoir les Sermons sur Ayye'e. Ces sermons , prononces pendant 1'avcnt de 1494, furent recucillis au pied de la chaire par le frere Stefano da Codiponte, dont nous avons par!6 plus haul, et furent imprr me's a Venise en 1544. Les editions de Venise, nous le repetons, sont incorrecles; les edileurs se trompent tres-souvent dans les litres qu'ils donnent aux oeuvres qu'ils publient et dans les paroles qu'ils ajoulent au commencement ou a la fin de plusieurs sermons. Ainsi, le quatrieme sermon nous estpresenle comme ayant ete fait apres 1'expulsion des Me"dicis, et le cinquicme comme ayant 6te prononce apres que le Frere fut revenu de Pise : ce qui a induit M. Perrens a croire que Savonarole 6lait parti de Florence pour Pise apres la chute des Medicis. Mais en lisant les sermons sur Aggee, et en observant que le premier, le second et le Iroisieme sermons furent fails le 1, le 2 etle 6 novembre. on verra que le quatrieme est celui qui a ete" prononceapres .le retour dePise el qu'au moment de ('expulsion des M^dicis Savonarole n'etait pasa Florence. Cclte verite ressort aussides cbroniqus du temps et de la dale dujour oil furenl choisis les ambassadeurs ( 5 novembre).
officiers et les barons voulaient 1'empecher d'entrer, de peur que sa presence ne fut un obstacle aa pillage projet6 de ce riche palais. Mais , songeant a la veneration que le roi lui avait te"moignee , ils cesserent de resister a ses instances etlelaisserent passer. Charles, entour6 de ses barons, raccueillit avec joie, et Savonarole prononga ces courtes paroles : prince tres-chretien r ton sejour ici cause de grands dommagesa la ville et nuit a ton entreprise. Tuperds ton temps, au prejudice de ton salut spirituel et de ta gloire mondaine ; tu oublics le devoir que la Providence t'a impose, ficoute maintenanl la voix du serviteur de Dieu. Poursuis ta route sans retard. Ne cause pas la mine de cette cite, et n'excite pas centre toi la colere du Seigneur (1) .
Enfin le 28 novembre , vers troisheures apresmidi, le roi partit avec son arme'e, laissant de lui, dans 1'esprit des Florentins, une opinion tres-defavorable. Parmi lesjustes-griefs qu'on avait contre Charles YIII,lemoindre n'etait pas le pillage du palais qui lui avait 6t6 offert comme residence avec lant de gen6rosite et de confiance. Les soldats et les officiers d'ordre inferieuT n'avaient pas ete les seuls a porter leurs mains avides sur cette splendide demeure ; le roi lui-me'me avaH enlev6 les objets les plus pr6cieux et derobe , entr autres choses, une licorne qui, selon Commines, valaii environ 7,000 ducats. Ce que firent les hommes de son entourage, apres un pareil exemple , on peut facilement Pimaginer. Ils s'emparerent sans pudeur, eci-it le meme
(1) Ces fails, racont6s par les biographes. sent confirmes plusieurs fois par Savonarole lui-meuie. Yoir le sermon XXVI sur Michde, prononce le 28 oclobre 1496.
Coalmines, de tout ce qai tenta leur cupidit6 (1). Ainsi disparurent *les riches et merveilleuses collections des Medicis; car le peu que les Frangais ne volerent point , ils le laisserent si d6t6rior6, qu'on dut le vendre (-2). Gependant, telle etait la joie qu'on ressentait en voyant enfin cesser 1'occupation 6trangere, qu'on ne pensa plus aux pertes 6prouv6es. Dans les 6glises , on rendait a Dieu de publiques actions de grace; dans les rues, le peuple reprenait son al!6gresse insouciante; et dans le Palais on commenc,ait a s'occuper de pourvoir aux besoins pressants de 1'fitat,
L'aspect de la ville avail en me'me temps chang6 du
tout au tout. Les partisans des Medicis semblaient s'etre
evanouis comme par enchantement; le parti populaire
exergait' un ascendant souverain, et Savonarole 6lait
1'homme qui dirigeait les volontes de tout le peuple. On
se souvenait d'avoir entendu le Frere predire les evcne-
ments qui venaient de s'accomplir; lui seul avait eie
apable de mod6rer les pr6tentions de Charles YIII, au
moment ou ce prince entrait a Florence ; lui seul 1'avait
de'cide' a partir; aussi pour 1'avenir attendait-on de
lui seul conseils, secours, inspirations. Et, comme si
les hommes de 1'ancien gouvernement voulaient dispa-
raitre pour faire place aux hommes nouveaux, dans ces
m6mes mois s'6teignaient quelques-uns des personnages
qui avaient 6te les repr^sentants les plus dislingu^s de
la cour des Medicis. Le 24 septembre de cette ann6e,
Ange Politien 6tait mort , aussi perdu de reputation,
(1) Commines, Memoires, livre VIII, cli. ix.
(2) Commines , comme plus haul; Sismondi , Hist, des Mj)., Hal., ch. xciu.
aussi generalement mepris6 qu'on puisse Telre (1) .. II e"tait accuse de vices sans nombre et de honteuses debauches ; mais la veritable cause de cette haine etait 1'aversion qu'on e"prouvait deja pour Pierre de Medicis, 1'espoir qu'on avail d'assister bient6t a son expulsion et a celle de ses partisans (2). Cette animosite ne s'apaisa meme pas quand on apprit que les dernieres paroles du ce"lebre poe'te , de Imminent Srudit, avaient ete des paroles de repentir. Politien avait demande que son corps, revelu de 1'habil dominicain, fut enseveli dans 1'eglise de Saint-Marc. C'est Ik , en effet, que ses cendres veposent aupres du fameux Jean Pic de la Miranclole, mort le jour ou Charles VIII entrait h Florence (3). Pie
(1) Parent!, Star ia -Florentine! , 1. 1. p. 51, septembre 149i. (2) Le mepris qu'on avait pour Politien tenait moins a ses vices qu'a la haine de noire \ille pour Pierre tie Medicis. (Parenti.) (3) Void les deux inscriptions qu'on lit a Saint-Marc :
Johannes iacet hie Mirandula caetera norul Et Tagus et Ganges forsan et antipodes !
Ob. an. Sal. MCCCCLXXXX111I. Vix. an. XXXII.
Hieronimus Benivienus ne disiunclus post Mortem locus ossa separet quor. animas In vita coniunxit amor hoc humo Supposita poni curavit.
Sur uue autre pierre, j>lacee au-dessous de la premieve, selrouve- I'inscription de Polilien :
PolUianus In hoc tumulo iaeet
Angelus unum
Qui caput el linguas
Res novatrcs habuil.
OMil an. MCCCCLXXXX1V
Sep. XXIV retails
avait, lui aussi, temoigne" depuis quelque temps le desir dese faire moine a Saint-Marc ; mais il ne put accomplir son projet, parce que, tandis qu'il hesilait encore, il fut surpris par la mort k 1'age de trente-deux ans (1 ), II avail du moins prie Savonarole de ne pas le laisser meltre dans la tombe sans 1'avoir auparavant revetu de 1'habit dominicain.
La fin de ces deux illustres personnages rappelait aux Ilaliens d'alors les dernieres heures et la confession de Laurent le Magnifique. On eut dit que la societe" des Medicis voulait, en s'evanouissant, reconnaitre ses peches et en demander i'absolution h ce peuple qu'elle avait tant opprime'j a ce frere qui 6tait comme la personnification vivante et parlante du peuple. N'e"tait-il pas singulier que tous ces hommes se tournassent vers le couvent de Saint-Marc , d'ou 6laient partis le premier cri de Iibert6 j la premiere opposition aux M6dicis, la premiere accusation contre la tyrannic?
(I) Cetle longue hesitation inspira d'abord a Savonarole des crainl.es pour le salut de son ami, qui semblait avoir voulu resisler a 1'appel du Seigneur. Mais il eut ensuite une vision oil il crut voir Pic de la Mirandole enleve par les anges. II se lint alors pour assure que son ami etait al!6 en purgatoire, et il en informa le peuple du haut de la chaire. Yoir la fin du sixieme sermon sur Agg6e.
CUAP1TRE IV.
ETAT POLIT1QUE DE FLORENCE APRES LE DEPART DES FKAN- CAJS. SAVONAROLE PROPOSE LA FORME DU NOUYEAU GOU- YERNEMENT.
( Ddcembre 1494. )
A Florence, d'apres un usage invetere, les changemeiits tie gouvernement avaienttoujours lieu au moyen des parlamenli. Le peuple, appele au son de la cloche, se re"unissait sans armes sur la place, qui etait garde"e par les soldals de la Seigneurie. Les Seigneurs descendaient sur la plate-forme (rinyhiem) (1), afm de demander la Balia pour eux ou pour leurs amis. La Balia elait une diclalure mensuelle ou annuelle, qui pouvait etre renouve!6e plusieurs fois de suite et qui donnait la faciilte de modifier la forme du gouvernemeiit. Alors le peuple etail convoque a un nouveau parlamento. Ti-ompe par cette mensongere apparence de liberte, il secoudait, comme un instrument docile, les desirs ambitieux des citoyens les plus puissants, et ne manquait pas d'applaudir bruyamment aux projets pr^sentes par la Balia, croyant faire preuve d'independance et de libert6 au moment me'me ou ces biens pr6cieux etaient an^antis. De la le vieux proverbe florentin : Chi disse
(1) La ringhicra se irouvait devant le palais public , a 1'endroit qu'occupent aujourd'liui le lion ( marzocco) et les escaliers exterieurs. Klleaete detruile en 1812, par 1'archilccte del liosso. (Note du trad.) 1. 17
parlamento disse yuaslamento' ( qui dit parlement dil instrument de ruine). G'est en et'fet grace aux JBalie et aux JParlamenti que les Albizzi avaient longlemps domine et que les M6dicis avaient 6tabli leur tyrannic. Neanmoins, telle e"tait la force de 1'habilude, que Ie2 d6cembre 1494 , imm6diafement apres le depart des Frangais , la cloche du Palais donna le signal du Portamento. Les soldats de la Seigneurie occuperent tous les abords de la place, et le peuple, fier de son importance, se rassembla , selpn les anciennes traditions (\), sous ses gonfaloniers de compagnie (2). Les Seigneurs lurent une proposition par laquelle ils sollicitaient 1'autorisation de nommer vingt Accoppialori , qui auraient la Balia et possederaient le droit non-seulement d'etre pour un an la Seigneurie, ainsi que tous les principaux magistrals, mais de choisir 1'un des Accoppiatori comme gonfalonier de justice (3). La multi-
(1) Parenli, Sloria diFirenze, 1. 1, p. 63.
(2) A I'origine, il y avait 20 compagnies de milice. Elles furent recluites au nombre de 16 en 1343. Guacune avait son enseigne, son gon* i'alonier, sa caisse commune, son lieu de reunion, el etait divis^e en quatre escouades (lurme.) Kote du trad.}
(3) LexParlamentianni Domini 1494, dieveroli decembris. Yoici le passage relalif aux accoppialori : Les \ingt citoyens 61us acco^piatorire&leronl en fonctions pendant un an. llsauront, durantladite annfie, le pouvoir d'elire (intborsare) la Seigneurie^ le goiit'alonier de justice et leur notaire. Et des aujourd'hui, en verlu de la presente loi, le respectable Francesco di Martino dello Scarfa, maintenant gonfalonier de justice, sera de"finitivement regarde comrnc K I'un des cinq accoppialori du quartier de Santa-Maria-Novella , < ainsi que comme secretaire dans les elections qui devront fitre faiteS) et dontil sera question plus loin. Eu outre, il ne sera interdit a aun cundes vingt accoppiatori de devenir gonfalonier de justice.... Celte loi, tiree d'uii. volume de Melanges, est incomplete. Voir dans rArehivio delle Jtiformagioni Reyistro di Pttrlttmento, o siano
tude, dans 1'enivrement de sa joie, manifesta par de grands cris son assentimenl. G'est ainsi que fut elabli le nouveaugouvernement,quis'appela le gouvernement des Yingt.
Icggi del Consiglio Maggiore (sic], 1452-97. (Cl. II, 27, suivant I'ancienne classification. ) Rinuccini, dans ses lUcordi star let, s'exprime ainsi : Les Seigneurs vinrent surla plate-forme (ringhiera) et y iirent lire i haute voix une proposition qui, entre autres cboses, enoncait que, pour cette fois seulement, les Unit de Balie, au lieu d'etre tire's au sort, seraient choisis parmi les citoyens dont les noms etaient dans les bourses ( a mono ), el que les elections aux Irois principals magistratures seraienl f'mtes, pour une anne"e, par les vingt accoppialori, e"galement a mano. Les Dix de la liber le et . de la paix dcvaient fitre elus pour six mois. Quant aux Huit di ijuardia c Salia, actuellemenl eii fonclions, ils devaient 6tre de- <( poses. Nardi nous donne a son tour les details suivants : Vingt citoyens avaient etc charges de reformer la constitution , et avaient ele" investis , en verlu de la loi faite par le Parlamento , des i pleins pouvoirs et de Tautorile* absohic qui rcsidaient dans le peuple llorenlin tout entier. Ils avaient le droit, pendant une annee, d'elire les principaux magistrals, c.'cst-a-dire les Seigneurs, les Gonfaloniers des cotnpagnies du petiple et les douze 'Buoni- Uomini : ces differents magistrals occupaient ce qu'on appelait .t communement les trois offices principaux, el quand ils etaient reunis tous ensemble, ils formaient le College. Les Yingt devaient e"galemenl nommer les Huit di guarditi e Balia, ainsi que les Dix de la guerre , appeles plus lard les Dix de la liberle et de lapaix, nom d'un meilleur augure. (T. I, p. CO). Nous croyons utile d'expliquer ici les mots imborsare, tcnere le bone serrate, tenere le borse aperte, et autres locutions analogues qui se trouvent souvent danslcs lois et chez les historiens. Au momentde 1'election des magislrats, on tenait generalement deux bourses, 1'une pour les magistratures les plus elevees, Tautre pour les magistralures inlerieures. On metlait dans les bourses les noms de tous les citoyens que le scrutin genijral (squittinio) appelait a singer comme magistrals ; etl'on disait alors que ces noms etaicnt imborsati on'squitlinati. L'election ge"nerale pouvait avoir lieu pour six mois, pour un an, ou mfime pour un temps plus long, mais les 6lus ne devaienl pas sieger pendant lout ce temps. Quand les fonclions des magistrals en charge expiraienl, on tirait
Dans les temps anciens, le gouvernement de la llepublique florentine se composait de hiiit prieurs et d'un gonfalonier de justice, qui, a eux tous, formaient la supreme magistrature ou la Seigneurie, et etaient renouve!6s tous les deux mois. Plus lard, les seize gonfaloniers des compaynies, sous ie eommandement desquels on avail coutume de re"unirjadis le peuple arm6, eurent presque pour unique emploi de servir d'assesseurs a la Seigneurie. II en fut de m&me des .douze Buoni Uomini. Les Gonfaloniers des compagnies , les Buoni (Jomini et la Seigneurie formaient le College et constituaient 1'ensemble des grands fonctionnaires de 1'Etat. Venaient ensuite les Dix de la guerre, elus tous les six mois; les Huit, qui slatuaient principalement sur les delits criminels et politiques et qui (Haient 61us de quatre en quatre mois ; enftn, les deux Conseils de la Commune el du Peuple. L'origine de ces conseils remontait k T6poque ou la ville se trouvait divis6e en deux partis: le peuple proprement dit; lespuissants, qui s'atlribuaient plus particulieremenl le droit de constituer la Commune. A ces conseils 6tait confide la mission de voter les lois et d'e'lire les magistrals, co qui etait alors regard^ comme la prerogative la plus imporlante du gouvernement (1). Quand les M6dicis com-
(Vordiiiaire au sort les noms renfcrmes dans les bourses ; cela s'appnlait lenere le lorse serrate (lenir les bourses fermees) ; mais si, aprcs I'eleclion getierale, on avail obtenu 1'autorisation de designer arbilrnii-emeiil les magistrals , c'esl-a-dirc de tenir les bourses ouvertcs (lenere le home aperte ou le horse a memo), cela signifiail qu'on poui 1 i-aitchoisir a sou gr6 les noras dans les bourses, sans recourir a la voie du soi't.
(1) Pour compiler ces details snr le gouventanent de la Republique llorenline, voir.Giannolli , le t. II des ornvres ineililes de Gnichar-
mencerent a dominer, ih delfuisirent les distinctions entre les ciloyens el les rendirent tous 6gaux sous leur tyrannic. Les deux Conseils de la Commune et du Peuple n'avaient done plus aucune raison d'etre. Us conlinuerent cependant a s'assembler pour la forme, les M6dicis ayant observd que le peuple tenait plus au nom de la liberte qu'a la Iiberl6 meme. Laurent le Magnifique s'attacha a cette politique et voulut que les reunions des Conseils de la Commune -et du Peuple eussent lonjours lieu ; mais, en in erne temps , il cr&i nn nouveau conseil qu'il appela Conseildes Soixante-Dix, et qu'il composa entierement de ses creatures. II lui Iransfera toute I'autorit6 des anciens conseils et sp^cialement 1'election des magistrats , grttce & laquelle il comptait avoir lac i lenient la direction absolue des affaires de la Republique (1).
Aprfcs 1'expulsion des M^dicis, lorsque le Parlamento fut convoqu6, on laissa intactes les anciennes magistratures ; on supprima seulement le Conseil des Soixante- Dix, dont loutes les attributionsfurent d^volues aux vingt Accoppiatori. On se bornait done a changer le nom d'une institution et a substituer de nouveaux magistrats aux anciens, sans modifier d'une maniere sensible la forme du gonvernement. Le peuple croyait , comme 1'avaient cru les M6dicis et comme tout le monde se 1'imaginait alors ,
din, les Histoires de Yillam, d'Ammiralo, etc. , el suvtout lesSlatuts cl les Decrels originaux, quiseuls peuvent faive connaUre exactemont cotte mutlere ti'6s-peu etudide.
(1) Le marquis Gino Cap]>oni a public" la loi par laquelle Laurent le Magnifique instilua ce conseil , et il a fait comprendre, an moyen <le judicieuses observations, toute Pimporlance de cette innovation tyrannique. Voir VArchivio Storico,t. I.
que quiconque aurait en mainl'e'lection de la Seigneurie serait maitre absolu de Florence, tl est vrai que les magislrats avaient des fonctions tres-mal denies, de sorteque chacun d'eux pensait elie tout-puissant; mais, en r&ilite, c'etait la Seigneurie qui exercjait le pouvoir souverain. Elle avail I'administration de 1'fitat; elle jugeaitles proces; elledisposait, par ses condamnations, de la fortune et mfime'de la vie des citpyens;. elle envoyail quelquefois des ambassadeurs et declarait la guerre ; elle faisait des lois nouvelles : en somme, les Statuts lui accordaient les plus larges prerogatives , et celles que les Statuts ne lui. accordaient pas, elle pouvaitles obtenir par des moyens extvaordinaires (I). Le seul (rein impost a cede puissance illimit6e consistait dans le'renouvellement des membres de la Seigneurie tous les deux mois : aussi aftachait-on moins d'importance & faire partie de la Seigneurie qu'a, poss6der le droit de la nommer ; car les citoyens qui sie"geaient dans cette assemble renongaientforc^ment au bout de deux mois k toute autorile , tandis que leurs glecteurs exer- <jaient indefiniment,ou pourun grand nombred'ann6es, une influence decisive sur loutes les affaires (2). Celte influence, Laurent le Magnifique avait su Pacquerir en instituant le Conseil des Soixante-dix : personne ne doutait que.le peuple n'arrivdt au me"me r^sultat grAce aux vingt Accoppiatori.
Les fails, cependant, ddmentirentbienlotles provisions. La Re" publique 6lait entre les mains des Accoppiatori, mais
(1) Guicliardin, dans son Kegyimento dl Firenze, traite admirable- .ment ce sujet. Yoir p. 282 et suiv, (
(2) Guichardin, ibid. ; Giannotti, Delia Repubblica Fiorenlina.
la machine de I'Elat ne marchait pas. Malgre l'6tendue de leurs pouyoirs, les Vingt demeuraient impuissants. Si les M6dicis, les Albizzi ou d'autres personnages consid^rables avaient gouverne la ville suivant leur fantaisie, c'est i leurs richesses , au prestige de leur nom, la multitude de leurs amis qu'ils avaient du leur succes ; mais que pouvaient faire vingt citoyens , divises d'opinion, de caractere, et dont un grand nombre 6taient completement inexpe'rimentessous le rapport de la polilique? En dSpit de leur autorite", ils ne montrerent qu'inertie et incapacity. Leur faiblesse avait surtout pour cause la difficult^ qu'ils trouvaient a se metlre d'accord. On en eut bient6t la preuve, lorsqu'ils s'occuperent de 1'61'ection du gonfalonier; le meTne nom ne putre"unir plus.de trois voix, et les Accoppiatori furent forces d'adopler celui qui avait obtenu le plus de suffrages , quoique le nombre de ces suffrages futinferieur au chiffre fixe par la loi (1).
G'est ainsi que 1'ancien usage des Parlamenti engendrait immddiatement les anciens desordres. Aussi le riouveau gouvernement n'e'tait pas encore inaugure que deja tout le monde pensait k le changer. Chacun voyait que c'6tait une illusion d'esp6rer rend're la vie a la Re"publique en laissant intactes ces vieilles inslitulions dont la seve affaiblie s'6tait epuis^e pendant le regne Servant desM^dicis; chacun voyait qu^on avait remis un cadavre entre les mains des Accoppiatori, etque ceuxci tenteraient en vain de le ressusciter. On songeait done a transformer completement la constitution ; mais , plus
(l)Nardi, Star} a di Firenze, Ce fut Filippo Gorbizzi qui devint alors gonfalonier, de justice. (Note du 1rad.)
le besom d'une nouvelle organisation se faisait senlir. plus les mesures propres & la r^aliser semblaient difficiles a trouver et a prendre; de tons les c6te"s surgissaient des obstacles inattendus.
La revolte de Pise acquerait une gravile chaque jour croissante. Le pe>il avait retablila Concorde dans celte cite; un gouvernement s'y etait rapidement constitue; on rassemblait des hommes, des armes, de I'argent; les citoyens te"moignaient le zele le plus ardent pour rinde"pendanee et laliberte. Quant auresle du territoire toscan, la soumission y etait fort ebranle'e. Les villes d'Arezzo et deMontepulciano, encourag6es par 1'exemple de Pise, par les conseils et les secours pecuniaires de Sienne, ' se souleverent bientot aussi; d'autres bourgs ou d'autresvilles s'appr^terentales imiler. Florence avait done un pressant besoin d'argent pour soutenir trois guerres et pour livrer les sommes promises au roi de France , qui en demandait le payement anticipe.il fallait enrdler des soldats, faire des levees dans la campagne , trouyer des capitaines, imposer des charges nouvelles el plus lourdes a un peuple de"ja accabld d'impfits. Un gouvernement fort aurait eu peine a sortir d'une pareille situation, et le gouvernemenl r^cemment 6tabli montraittant de mollesse et d'irr^solution qu'on'en 6!ait reduit a desirer sa chute.
La merveilleuse aptitude a ^laborer de nouvelles lois et de nouvelles institutions avait d'ailleuvs, pendant les soixante devnieres ann^es, disparu' chez les Florentins. Se trouvant tout d'un coup libres etmaltres d'eux-mSmes , ils tombferent dans une sorte de desarroi et de confusion. II n'y avait plus dans la societe", comme au temps des Albizzi , une aristocratic qui pill
prendre en main la direction de la chose, publique. Les citoyens riches n'avaient pas connu sous les M6dicis d'autre privilege que celui de la fortune ; ils avaient bien obtenu par faveur quelques emplois , mais ils n'avaient acquis ni experience, ni sens pratique, ni gout pour les affaires de 1'Etat. Le menu peuple aussi etaitabsolu- , ment de'sorganise'. Les anciennes assemblies des corporations (Capitudini delle arti) , qui avaient 6t6 tout a la fois le centre de la vie industrielle et de la vie publique, la source d'immenses richesses employees i secourir la patrie dans ses guerres longues et dii'ficiles , 1'arene politique ou s'e"taient formes jadis tant de braves artisans aussi aptes a conseiller sagement la r6publique que courageux a la servir, ces anciennes assemblies n'exislaient plus que de nom; le peuple vivait sans cohesion, sans liens d'aucune sorte. L'organisation d'un nouveau gouveraement 6tait done tr6s-difficile, non-seulement parce que la guerre 6puisait la ville et que les institutions traditionnelles avaient perdu leur vilalit6, comme les citoyens avaient perdu leurdiscernement politique, mais parce que la condition du peuple avail 616 tellement modifie'e, qu'aucune des anciennes formes re"publicaines ne pouvait lui convenir.
Le peuple manquait sans doute des dispositions les plus ne'cessaires pour passer a un autre regime ; cependant, ce quifaisait surtout d6faut,c'etaientles hommes capables de guider les Florentins dans la grave et laborieuse entreprise de choisir une constitution. Nous avonsvu, ilestvrai, Francesco Valori se mettre k latfite de la multitude furieuse pour renverser les M6dicis ; mais si Valori savait d6ployer sur la place publi-
que des qualites incomparables, il n'elaitpas homme a subjuguer les esprits dans Je Palais, parce qu'il e"tait incapable de re'primer I'impe'tuosit6 de ses passions. Quant a Piero Gapponi, qui s'6tait rendu immortel par sa fermete en presence du roi et des g6neraux frangais, il ue poss6dait pas non plus le calme et la patience qu'exigent les longues deliberations dans les conseils. Fallait-il rorapre une discussion en mettant la main a I'epe'e , Piero Capponi etait toujours prt; mais soutenir une lutte d'arguments et raisonner pendant des heures entieres , la robe sur les epaules et le chaperon sur la tete, etait pour lui chose insupportable. II se trouvait bien plus a 1'aise sous la cuirasse, et bravait volontiers le soleil , la pluie , les balles ennemies. Aussi ne demandait-il qu'a etre envoy6 au camp de Pise pour donner a la guerre une vigoureuse impulsion.
Dans ce moment de crise, on ne savait done vraiment
en qui espe"rer, et Ton ne croyait guere que. Toccasion susciterait des hommes nouveaux; car, pendant les soixante anne"es qu'on venait de passer sous la tyrannic , personne n'avait regu les males enseignements de la liberte, et chacun avail perdu cette pratique des affaires publiqiies qui est indispensable a quiconque veut reconstituer un peuple et lui donner un nouveau gouvernement. Mais comme a tous les maux il y a toujours quelques compensations naturelles, d6ja, parmi les Florentins, commen^ait a surgir cette e"cole d'hommes politiques,qui plus tard produisitNicolasMachiavel, Francois Guichardin et Donato Giannotti, fortjeunes encore quand leur patrie redevenait libre. Ces gen^reux citoyens aimerent si 'ardemment la liberte" , qu'a parlir du jour ou ils ne purent plus discuter sans entraves dans les con-
seils, ilsse mirent a disserter sur les diffe'rents systemes de gouvernement, et cr6erent la science polilique. Au de"but de leurs ouvrages , ils proclament que la plus grande f61icit6 de I'liomme sur la terre est de parliciper au gouvernement de son pays , et que si la tyrannic lui refuse ce supreme bonheur, il ne lui reste qu'a chercher sa consolation dans I'e'tude, en attendant des temps meilleurs eten rassemblant pour la postdrite les' legons de I'exp^rience. Cependant, la naissance de celte science ne reme"diaitguere aux infirmites dont souffrait alors la Re"publique. Non-seulement aueun des hommes de cette e"cole ne pouvait, grftce a 1'eclat de sa renomm^e, commander au peuple ; mais ces hommes , presque tous habitues aux meditations solitaires , peu exerce's au maniement des affaires et inconnus a la multitude , n'taient pas aptes a exercer une influence se"rieuse pendant les dpoques troubles ou le rnonde appartient a la force. Neanmoins, comme leurs idees devaient, au milieu de cette revolution, prendre un nouvel essor et se re*pandre peu a peu dans la multitude, il nous importe de les connaitre.
L'6tude de la polilique se fonde aujourd'hui sur des principes g6n6raux. On cherche la division la plus equitable des pouvoirs', la plus grande independence des magistrals, la plus complete liberte de 1'individu. Alors, au contraire, la science des politiques ilaliens n'6tait qu'une analyse et une elude des passions humaines. Partant de cette seule id6e que gouverner est pour 1'homme le bonheur par excellence et le but souverain de ses d6sirs,ils arrivaient naturellement a conclure que tous devaient tendre a ce bonheur, que tous voulaient avoir la direction de leur patrie, que chacun
poursuivait son but aux de"pens des aulres. Ces prin^cipes rendaient, incessant le pe"ril de la tyrannie, el , en fait, presque tous les gouvernements italiens etaient lombes entre les mains d'un despote. A celte demande : <c Quel est le meilleur gouvernement? I'e'cole des politiques italiens repondait : G'est celui ou ne pourra naitre un tyran. Et dans quel gouvernement ne pourra-t-il naitre un tyran? Dans celui qui sera . dispose" de maniere a satisfaire les passions de toutes les classes de citoyens. Chaque ville, ajoutait-on, renfermera .toujours a la fois un petit nombre d'hommes qui pr6tendent commander a tous , les grands (gli oltimali] qui convoitent les honneurs, et enfm le peuple qui tient a la Iibert6 (1). On recherchait done une forme de gouvernement mixte , qui , contenant en lui-me"me les e'le'ments divers et habilement fondus de .la monarchic, de 1'aristocratie et de la democratic, put contenter les aspirations des ambitieux, des grands etdu peuple; on esperait, de cette facon, parvenir a une sure Iibert6. Passant ensuite de la theorie a la pratique, le regard des politiques florentins se tournait constamment vers Venise. De tous les gouvernements italiens, celui de Venise e"taitle seul qui cut surv^cu i la ruine g6n6rale, le seul qui, grandissant en force , en puissance, en hon- ' neur, n'eut pas encore vu surgir un tyran. Aussi, le vo3u de Florence et de toutes les villes italiennes constitutes jadis en r6publique , '6tait d'emprunter k Yenise
(1) Cette thdorie, exposed en detail par Giannolti, forme la base et le fondemenl de ses Merits politiques; elle se trouve dans Machiavel ainsi quo dans Guichardin ( Del fteggimento di Firenze ) et surlout dans les toils et les disconrs des contemporains de Savonarole. (Voir Je trait^ de Savonarole sur le Reygimenio ill '
sa constitution, qui semblait la meilleure forme de vernement. Quand on comparait la s6rie interminable des changements arrives a Florence avec 1'eternelle et severe tranquillite" des lagunes ve"nitiennes, on ressentait pour ainsi dire la m6me .impression que nous eprouvons aujourd'hui en comparant la polilique interieure de la France avec celle de 1'Angleterre. Mais le desir qu'avaient alors les Florentins de transporter chez eux les institutions de Venise rencontrait les mSmes difficulty's que les Frangais trouveraient a pr6sent s'ils voulaient adopter la constitution anglaise.Des les temps les plus recules les Ve'nitiens! avaient eu une forte et puissante aristocratie , que Florence ne posse'da jamais. Les Medicis avaient detruit dans cette ville jusqu'aux le"geres differences qui a I'origine distinguaient les diverses classes de citoyens; tout avail 6t6 tellement nive!6 qu'on ne voyait de possible qu'une tyrannic absolue ou une Hbert6 sans limites. N6anmoins , chacun s'efforgait de trouver le moyen d'introduire a Florence le gotivernement v6nitien; quelques-uns voulaient en elargir les bases, d'autres pretendaient les restreindre; mais a cela seulement se bornait la diversite des opinions. Tels avaient etc les raisonnemenls des politiques et tels e"taient les discours qui se tenaient dans les rues , sous les portiques ,.partout en fin a Florence.
Toutefois, tant qu'on se bornait a des discussions sur la place publique , tant, qu'on s'en tenait a des abstractions, tant qtie personne ne proposait aux magistrals une resolution pratique et ne ralliait ci cette resolution la majorit6 du Conseil et surtout les \mg\, Accoppiatori, dont le consenfement 6tait devenu presque indispensable pour op6rer tin changement, la R6publique res-
semblait a un navire prive" de pilote. Dans cet 6tat cle choses, tandis que les savants etleshommes d'action se tenaient al'6cart, les uns parce qu'ils manquaient d'expeVience , les aulres parce qu'ils ne poss6daient point. assez de clairvoyance ou d'habilet6, une troisieme categoric de citpyens commen<jait a attirer 1'attenlion : c'etaient les legistes , auxquels la fortune a coutume de rernettre la direction des affaires publiques , toutes les fois qu'un peuple passe de la tyrannic a la liberte. Comme les legistes s'occupent sans cesse des matieres les plus diverses , comme ils passent leur vie a 6tudier les lois, on croit ais6ment qu'ils ont cette pratique des hommes et ces connaissances spe"ciales qui sontsi necessaires lorsqu'il s'agit de constituer un nouveau gouvernement. Les tristes souvenirs du pass6 ne furent pas suffisants pour d6montrer que les avocats n'ont jamais re'ussi a, 6tablir sur des bases durables la constitution politique d'aucune nation.
Quo! qu'il en soit , apres beaucoup d'incertitudes et d'hesitations dans les conseils tenus au Palais, 1'allention finit par se partager entre les opinions de Guidantonio Vespucci et celles de Paolo Antonio Soderini, tous deux jurisconsultes et portant tous deux le litre de docteur. Soderini apparlenait au parti populaire, et, comme ambassadeur a Vehise, il avaiteu pendant longtemps 1'occasion d'observer mieux que personne la forme du gouvernement de cette ville. II proposait done d'abolir les deux Conseils de la commune et du peuple, et de les remplacer : 1 par un Grand-Gonseil analogue au Grand-Conseil deVenise etou le peuple aurait, avec le pouvoir d'e"lire les magistrats, celui de voter les lois; 2 par un Conseil plus restreint, qui serait Compost des
grands (oltimati) ainsi que des hommes les plus expe'rimenie's, et qui, & 1'exemple du Conseil del Pregati, delibe'reraitsur les choses dont la discussion ne peut avoir lieu en public. Soderini proposait, en outre, de supprimer imm6diatement les Vingt, et de conserver sans aucun changement la Seigneurie, les Huit, les- Dix, les Gonfaloniers de conipagnie. Gette seconde partie du projet ne rencontrait aucune opposition; mais stir la creation des Gonseils, sur celle du Grand -Gonseil en particulier, il y avail une profonde divergence de vues. Les Grands, soutenus par Vespucci, repoussaienl avec energie ces innovations. Vespucci discourut longuement contre 1'incapacile, contre les exces de la multitude. Apres avoir rappele toutes les scenes les plus tristes de -1'histoire florenline, il fit reimrquer que le Grand-Conseil a Venise 6tait compose" de gentilshorames et non d'hommes du peuple, quoique dans celte ville le peuple eut beaucoup plus de se"rieux, de calme et de moderation qu'a Florence, oil les esprits sont plus delies, les imaginations plus vives, les passions plus emportees. Aux arguments de Vespucci , on repondait que la qualite de citoy f :n a Florence e"quivalait a la qualit6 de gentilhomme a Venise, parce qu'a Florence la plebe ne jouissait d'aucun drdit politique. On ajoutait que, en 1'absence d'une aristocratic comme celle de Venise, le pouvoir concentre entre les mains d'lin petit nombred6g6ne"rerait toujours en oligarchic tyrannique, et que, le peuple ayant chasse" les Me"dicis, il n'6tait pas juste d'exclure du gouvernement les citoyens qui avaient le plus contribue" k reconqu6rir la liberte* (1). L'opinion
(t).Les deux fameux discours de Soderini etde Vespucci sont rapport^s dans la Storia del Guicciardini.
de Spderini 6tait sans doute celle qui Iro'uvait le plus de faveur aupres du peuple'et aupres des hommes les plus eclairs. I/opinion de Vespucci prSvalail au contraire dans les conseils du Palais. La se cachaient encore les principaux partisans des Me'dicis , la se trouvaient les vingtAccoppiatori., qui, sur le point de perdre leur charge , souhaitaient que le nouveau gouvernement se format de maniere a leur rendre la direction principale des affaires. Tons ces personnages no pouvaient pourtant se dissimuler qu'un gouvernement oligarchique d6plaisait beaucoup au peuple et a tons ceux qui n'y participaieni pas, qu'il pouvait engendrer tres-facilement de -notiveanx desordres , qu'il aboutirait peut- 6lre a une liberte" sans frein ou au retour violent des Me"dicis(l).
Les discussions sur les mesures proposees se poursuivaient sans r^sultat dans le palais public, oil les Conseils si6geaient tres-avant dans la nuit (2). Deux avocats, fiers de leur importance subitement acquise, s'6taient empares des questions en litige, et le debat menacjait d'etre interminable. On dissertait, on ddclamait, on d6bitait des phrases, quand il auraitt'allu agir, quand unc guerre redoutable venait d'e"clater, quand un grand nombre de villes apparlenant au territoire florentin semblaient pretest se soulever, quand il etaita craindre que le peuple entier, las de rester si longtemps incer-
(1) Telle est 1'opinion de lous les Iiistoriens du temps et surtout de Guichardin, dans son Reggimenlo di Firenze et dans sa Storm inedlia di Firenze.
(2) Us discutaient f res-longuement onlre eux , siegoant quelquefois jusqu'^i dix ou onze heuras du soir (tinqite ore di nolle o set). Burlamacchi, p. 67.
tain sur son avenir, ne prit les armes pour commetlre quelque exces sanglant. Beaucoup de citoyens etaient done e'pouvante's , beaucoup d'autrcs eHaient tellement deconcerte's qu'ils ne savaient ni que dire ni que faire. Si les savants n'avaient pu venir en aide aii peuple parce que leurs doctrines 6taient trop en dehors du mondereel, si les homines d'aclion n'avaient pu rendre aucun service parce qne la pratique et I'experience de la liberte leur manquaient, les legistes 6taient encore plus impuissants parce qu'ils ne poss6daient alors, comme toujours, qu'une fausse science el qu'une fausse experience. II n'y avait que le bon sens, que le veritable amour du bien, que 1'ine'branlable et ardente volonte* d'6tre utile, qui fussent capables de meltreun terme a la confusion g6n6rale. Et, certes la plus grande lec,on que 1'histoire puisse donner aux hommes est celle qui ressort de ces moments terribles, ou le monde semble vouloir devenir la proie du plus liardi et ou le chaos menace de recommencer sur la terre. Lorsque la science est vaine, lorsque la puissance est sans cffet, lorsque les richesses et les honneurs ne servent plus a rien et que le courage Iui-m6me est vaincu par 1'audace effrene'e do la plebe, alors c'est la vertu, c'est l'6nergie genereuse, c'est le saint amour du bien, qui seuls peuvent sauver im peuple. L'homme destin6 a tirer les Florentins de leur deplorable situation 6tait le frere Jer6me Savonarole. L'heure de la politique avait sonn6pour lui; les circonstances 1'entrainaient dans cette voie nouvelle avecune irresistible puissance, malgr6 laferme resolution qu'il avait prise de se tenir a Tecart.
Dans la R6publique florentine, on avait vu tres-souvent m616s a la polilique des moines et m6me des saints,
comme la fameuse sainte Catherine de Sienne. Ne"anmoins, Savonarole dtait si completement clomine par ses id6es religieuses , qu' il n'6lail jamais sorti des questions relatives a. 1'figlise. Le cours inevitable des evenements avail beau Gtre de nature a entrainer invinciblement toutes les volont6s, le Frere avail beau remarquer que 1'incertilude de la situation maintenail le peuple dans le de"so3uvrement el dans la misere , son cceur avail beau lui rappeler que la charite" est au-dessus de toute regie, il n'en continuait pas moins a se raidir contre le courant qui 1'emporlait. Gependant, landis qu'il prechail sans cesse sur les m6mes sujels, de nouvelles ide"es, suscite"es par le nouvel 6tat de choses, commenQaient a se glisser dans ses discours. Renoncez au faste et,a la vanite", disait-il; vendez les objets superflus et donnez-en le prix aux pauvres. Giloyens, recueillons des aumones, dans tou les les eglises, pour Jes pauvres de la ville et de la campagne. Depensez pour eux, du moins cette anne"e, les revenus de l'Universit6 de Pise (1); et si ce n'est point assez, mellons la main sur les vases sacre"s et les vfetements sacerdotaux; je donnerai Texemple moi-m6me. Mais, avant lout, faites un d6cret qui force a ouvrir les boutiques, et que Ton donne du travail a ce peuple qui erre a travers les rues dans 1'oisivete* (2). Parlant ensuite de 1'Eglise, Savonarole annonQa que le Seigneur voulait toul renouveler, et il fit un sermon oil il r6pe"tail fre'quemmenl ces paroles :
(1) L'Universit6 institute par Laurent de Medicis se Irouvait alors ferm^e a cause de la revolution de Pise ; ses revenus pouvaient done 6lre detournes de leur usage ordinaire. On n'aurait pu certainement en faire alors un meilleur emptoi qu'en les donnant aux pauvres.
(2) Sermon VII sur Aggee.
Cantate Domino canticumnovum, paroles qu'il expliquait ainsi aux Florentins : Le Seigneur veut que vous renouveliez toutes choses, que vous deHruisiez absolument le passe", qu'il ne reste rien des mauvaises coutumes, des mauvaises lois, du raauvais gouvernement. Puis, comme s'il craignait d'avoir 6te trop loin, il ajoutait, en parlant encore de l'%lise : Nous vivons dans un temps ou les actions doivent remplacer les paroles, oil les sentiments vrais doivent etre substilu6s aux vaines ce"remonies. Le Seigneur a dit : J'eHais affame", et vous ne m'avez pas donne" a manger; j'etaisnu etvous ne m'avez pas vetu. II n'a pas dit : Vous ne m'avez pas construit une belle e"glise ou un beau couvent. II 6nonce seulement les oauvres de charite". G'est done par la charite qu'il faut renouveler toutes choses (1). Ainsi, dans ses premiers sermons sur Aggee, Savonarole semontrait encore hesitant et irre"solu.
A mesure, cependant, que 1'agitation populaire augmentait, ce genre d'eloquence perdait de son efficacite 1 , et le pr6dicateur, presque involontairement, se Iransformait en orateur politique. II voyait devant lui tout un peuple bouleverse, d6sole, qui avail besoin d'aide et qui tournait vers lui seul des regards pleins de confiance. Tandis que son bon sens, son 6nergique volonte" et sa passion sincere pour le bien lui montraient clairement la route a suivre, il remarquait Pinutilite" de la science, Tinertie des hommes prudents, 1'abattement presque ge"n^ral des Florentins. Devenu plus grand que Iui-m6me , il croyait avoir la puissance necessai re pour re"concilierles esprits, pour les diriger vers la religion et vers la liberte",
(1) Sermon VHIittr Aggee.
pour communique!' a cbacun son amour et son ame. Florence, s'e"criait-il alors, je ne puis te dire tout ce qne je sens en moi!.... Oh! si je pouvais te d6couvrir ma pens6e tout entiere , tu verrais que je suis comme nn vaseneuf et bien boucM, plein d'un mout qui fermenle de Unites parts sans pouvoir s'6chapper (1).
C'est le 42 cl6cembre, troisieme dimanche de 1'avent, qu'il prononc,ait ces paroles, et lememejour il abordait plus resolument la politique. II commengait par de"velopper la Ihe'orie suivante, alors tres-r6pandue dans les 6coles : Legouvernementd'un seul estle meilleurquand le prince estbon, et le pire de tous quand le prince est mauvais, parce que ce gouvernement est plus fort et permet d'agir avec plus d'unit6 pour le bien comme pour le mal, parce qu'il nous pr6sente 1'image dti gouvernement de Dieu dans la nature , laquelle tend partout a 1'unite (2). Tel 6tait le langage de l'6cole et tel 6lait le debut du sermon par lequel Savonarole prenait possession de la politique. Mais en avangant dans son discours, il abandonnait, grace a son^bon sens , le vieux formalisme. Ges principes, continual t-il, doivent cependant6tre adaptesa la nature dupeupleauquel dnveut lesappjiquer. Chez les peuplesduNord, qui ont beaucoup de force et peu d'esprit, et chez les peuples du Sud, qui
(1) Sermon XIII sur Aggee.
(2) Ces idces sc trouvenl clairemenl exprimees clans le tvaitc De Jlpgiinine princip-um , dies elaieiit Ires-repandues parmi les poliliques florentins, an temps de Siivonarole, Ficin les avail adoptees et dans Guichardin on en rencontre encore quelques traces. (Voir son Dialogo sul reggimento di Firenze.) Savonarole leur a donn6 de phis grands deVeloppemenls dans sou Tratfato circa il regyimenlo ih Fircnzc.
ont au contraire beaucoup d'esprit et peu de force, le gouvernement d'un seul peut etre quelquefois excellent. Mais en Italic et surtout a Florence, ou abondent la force et rintelligence, ou regne la sublilile, ou les ames sont inquiries, le gouvernement d'un homme degenere necessairement en tyrannic. Le seul gouvernement qui nous convienne est une republique constitute sur de larges bases. Malheur a loi , Florence , si tu te donnes un chef qui puisse se me tire au-dessus des autres citoyens et les dominer ! Ges chefs sont la cause de tous les maux eapables de ruiner une ville. Qui dit tyran dit homme de mauvaise vie, detestable enlre tous; le tyran est 1'usurpateur des droits d'autrui, le destructeur de son Ame et de 1'ame du peuple. La premiere loi que lu aies a laire devra done empecher que personne ne puisse trouver a 1'avenir le moyen de s'eriger en chef de la cite; autrement, tes fondations reposeront sur le sable. Ccs hommes qui veulent r6gner sur leurs concitoyens et qui rie savent pas supporter I'egalit6 civile sont les pires de tous les hommes; ils cherchent la perte de leur ame et de 1'ame du peuple (1).
mon peuple! Tu sais que je n'ai jamais voulu m'immiscer dans les affaires de 1'Etat; crois-tu que je m'en occuperais maintenant, si je ne voyais pas que cette intervention est n6cessaire ausalut des ames?Tu refusals de croire, mais a pr6sent tu vois que mes paroles se sont toutes realisees, qu'elles ne precedent pas de ma volonle , qu'elles viennent du Seigneur.
(1) Sermon XIII. Savonarole avail deja dit une parlie de ces paroles dans d'autres sermons du uiCnie avent, dans le liuilieme, par
Prelez done 1'oreille a un homme qui ne cherche que votre salut. Purifiez votre ame, appliquez-vous au bien commun, oubliez les inlerets pme's; et si dans ces dispositions .vous r6formez volre cite , elle sera plus glorieuse qu'elle n'a jamais 6te. Et toi, peuple de Florence, tu commenceras ainsi la r6forme de loute 1'Italie, et lu etendras tes ailes sur le monde entier, pour y porter la renovation de tous les peuples. Rappelle-toi que le Seigneur a manifest^ par des signes evidents qu'il veut tout transformer et que tu es le peuple e"lu pour inaugurer cette grande en (reprise, si toutefois tu observes les commandements de Celui qui t'appelle et t'invite a revenir vers la vie spirituelle. Otivre, 6 Seigneur, le crcur de ce peuple, afin qu'il comprenne les choses que tu as mises en moi, les revelations que tu m'as faites, les ordres que lu m'as donnes, .
Votre reTorme doit commencer par les choses spiriliielles, Ires-superieures aux choses materielles, dont elles sont la regle,et la vie ; tout le bien temporel doit servir au bien moral et religieux, dont il depend. Et si vous avez entendu dire que les Etats ne se gouvernent pas avec des Paler Noster (1), rappelez-vous que celte * maxime est celle des tyrans, celle des ennemis de Dieu et du bien commun ; qu'elle peut servir pour opprimer, non pour relever et affranchir la ville. II faut, au contraire, si vous desirez un bon gouvernement , que vous le rameniez a Dieu. Je ne voudrais certainement pas me meler des affaires de 1'Etat, s'il n'en eiait pas ainsi....
(1) C'etait un mot I'ainjux de Cdine 1'Ancicn, qui avail encore couluina de dire quo deux tMnes de. drup rouge font un homme de bien.
Quand done vous aurez puriu'6 votre ame, redresse vos intentions , condamn6 lesjeux, la luxure , les blasphemes, mettez la main au gouvernement, et faites-en d'abord une ebauehe pour arriver plus lard aux details etaux perfectionnements. Et cette premiere Ebauehe, modele et substance du nouveau gouvernement, doit reposer surce principe : que tout emploi public nepourra etre accord^ que par le peuple entier, a qui seul appartientle droitde creerles magislratsetdesanclionnerles lois. La forme qui s'adapterait le mieux a celte ville est celle d'un Grand Conseil, analogue a celui de Venise. Je vous engage cependant a rassembler tout le-peuple sous les seize gonfaloniers, pour quechacune descompagnies choisisse une forme de gouvernement, Parmi les seize decisions ainsi obtenues, que les gonfaloniers en de"signent quatre ct les portent a la Seigneurie, qui, apres une priere solennelle, adoptera la meilleure. Vous pouvez tenir pour certain que le systeme choisi de cette fagon par le peuple viendra de Dieu. Je crois que de ces deliberations sorlira la constitution 6tablie chez Jes V6nitiens. N'ayez aucune honte de 1'imiter, car eux aussi TontreQue du Seigneur, source de toutce qui estbon. Vous voyez que depuis 1'installation de ce gouvernement a Venise aucune faction n'a pris naissance , aucune dissension ne s'est produite ; nous sommes done forces d'admettre qu'il est conforme h. la volont6 de Dieu (1).
Savonarole prononc,a ensuite quelques mots sur cer-
(1) Voir tout le sermon XIII. Dans les sermons precedents, Savonarole avail deja dit quelques mots de polltique ; niais dans le XIIP il :ibnr la directemeul le sujel et en disciita minulieusemenl toutes les parties.
laines raesures plus speciales, mais non moins n6cessaires a prendre promplement. L'uae d'elles se rapportait a la reorganisation de's impots, qui, repartis avee une injustice peu croyable, non-seulement 6crasaient le menu peuple et provoquaient des plaintes universellcs , mais laissaient 1'Etat dans une continuelle detresse. Savonarole proposa en outre de pouryoir par Election a tous les emplois de quelque importance , tandis qu'on laisserait le sort decider des autres , afin d'encourager tout le rnonde et de donner a chacun i'espe"rance de parliciper au gouvernement. II termina son discours en recommandant des prieres publiques et une reconciliation generale entre tous les citoyens de 1'ancien et du nouveau gouvernement (1).
Dans les sermons prede'cents, ces m6m.es idees avaient commenc6 a se faire jour c,a etla; mais a pailir du 12 decembre Savonarole les presenta d'une maniere suivie, avec un discernement qui etonna lous les audileurs; car en considerant la vie et les etudes du Frere, personne ne s'etait imagine qu'il put discuter si minulieusement les affaires de PEtat. Ses sermons parurent si sages et si prudents, que la Seigneurie elle-meme lui demanda conseil, soit il Saint-Marc, soil dans le Palais, ou il ne refusa pas de parler plusieurs Ibis (2). Eniin, il voulut r6unir dans la ca-
(1) Sermon XIII.
(2) Burlamacchi. Violi , die par Barsanti ( p. 86 ), s'exprinic ainsi datis sa Xl c journee : Pendant qu'ou examinait les conditions du nouveau gouvernement, on pria Savonarole, ainsi que plusieurs autres religieux de Saint-Marc , de discuter la question el de donner leur avis sur lemeilleur gouvernement, sur le gouvemement le plus approprie a la ville el le plus favorable a la conservation de la liberle <i receinmeut recouvre'e. Ouadopta 1'opinion du frere J6r6me, d'aprcs
thedrale Ions les magistrals et le peuple, a. 1'exclusion des femmes et des enfants, et fit un sermon dans lequel il recommanda principalement les quatre points suivants :
1 La crainte de Dieu et la reforme des mffiurs;
2L'amour du gouvernement populaire et le sacrifice des interets prive" s au bien public ;
3 U Une amnistie g6n6rale : on absoudrait detoule faute ' les soutiens du gouvernement dechu, on leur remeltrait me" me les peines pe"cuniaires , et Ton userait d'indulgence envers tous les debiteurs de 1'Etat;
4 L'institution d'un gouvernement fond6 sur de larges bases ((/oyemomu'fc'ersfl/e) 3 etcomprenant tousles citoyens qui, d'apres les anciennes lois de la ville, pouvaient exercer les droits politiques (1). Savonarole proposait 1'etablissement d'un Grand-Conseil dont celui des Y6iritiens serait le type. Le Conseil de Venise 6tait, selon le Frere, la meilleure forme de gouvernement, et devait seulement 6tre un pen modifie d'aprfcs le caractere du pciiple florentin (2).
laquellc le gouvernement collectifde tous les citoyens 6lait preferable, ]>our maiutenir ea paix la ville etles citoyens, a celui d'un petit uoinbre d'hommes ou d'un seul. Celte forme degouvernemenl ful regardee cornme la meilleure.
(1) Nous verrons que le nombre des citoyens jouissant des droits poliliques, loin d'etre tres-consideruble , etait tres-limite.
('2) Dans le XXIX 6 sermon sur Job , Savonarole lui-memc nous fait connailre la substance de ce sermon qui n'est pas imprime. Nardi en inirle aussi avec detail, et ajoute ces mots : On croyait alors que cet hommene s'enlendait guere a la vie active, mais qu'il avail une aptitude speciale pour parler de la morale et surtout de la veritable philosophic chretienne. Si nos conciloyens avaient vraiment e'coul6 sa doctrine , ils auraient e"te sans doute disposes a bien accueillir la forme de tout gouvernement juste el saint. Du resle, tousles projets I. 18
Alors que 1'irresolulion enchalnait tous les esprits, ces exhortations, adressees a la foule dans la chairedeSainte- Marie-des-Fleurs par un moine dont les prophecies s'6taient re"alisees, produisirent une impression profonde et firent triompher le parti populaire. Les historiens sont unanimes a reconnaitre que sans ces sermons, les principes de Vespucci prevalant dans le Palais, il se serait forme un gouvernement aristocratique qui aurait amene de nouveaux desordres et de nouvelles revolutions (1). Mais quand la voix du Frere s'eleva en favour
du Frere, recommandes plusieurs fois en chaire, finircnt par <Mre adoptes, apres mille difa'cultes, aprfcs inaintes conlradiclions. Yoir p. 58-00; Florence, 1857.
(1) Cette opinion , qui lendait a une forme de gouvernement beancoup moins largo, aurait obtenu plus de succes dans les Conseils, donl les menibres n'etaieut pas tres-nombreux , si a la deliberation des hommes ne s'etail melee 1'autorite" divine, par la bouclie de Jerome ii Savonarole de Ferrare , appartcnanl a 1'ordre des freres precheurs. Celui-ci comballil ouvertemenl la constitution adoptee par le Pailamento , et attirma que Dieu voulait qu'on ovganisat un gouvernement absolument populaire, de sorle qu'iin petit nombrc de ciloyens n'eussent pas le pouvoir d'altenler a la securileoua la liberte des aulres. Le respect d'un si grand nom s'ajnulant au d6sir de la majorile des Florcntins , ceux qui pensaient aulrement que le Frere ne parent register a I'enlrainement general. Guicliardin, Storia d'l- 1aUa, liv. II, p. 164-165, edit, de Rosini. Dans la Sioria d' II alia, cependant , Guicliardin n'osa pas exprimer loule sa pensce sur Savonarole, parcequ'il ecrivait a une epoque.oii 1'on eiait lioslile a la memoire du religieux. Dans la Storia incdila di Firenze, qu'il n'avail peut-etre pas I 'intent ion de publier, on verra le t res-grand cas qu'il i'aisait du Frere comme homme politique. Guicbardin y dit que Savonarole ne se bornait pas a exprimer sur la polilique des idees generales, pleines de profondeur, mais qu'il entrail dans les details avcc tant de sagacile, qu'il paraissail etre ne pour gouverner les litats et avoir consacre" sa vie au maniement des affaires publiquea. L'hislorieu ajoule que Savonarole, par sa bardiesse et sa moderaliou, sauva le nouveau gouvernement du peril qui le menacail des le debut.
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de la liberte, toute resistance devint impossible. Le peuple, qui n'avait pas su jusqu'alors a quel parti s'arrSter, etqui ignorait jusqu'au langage de la politique, crut de"sormais voir clair stir tous les points; il voulait absolument, le Grand-Gonseil a la fa<jon vhitienne et le re"clamait a grands cris dans les rues de la ville.
L'autorite' divine que Savonarole mfilait a la politique avait d'ailleurs une puissance consid6rable a Florence, ou toujours la Republique avait 616 sous la protection speciale des saints, oil toujours la religion el 1'fitat s'6taientunispourla defense de la liberte. On s'etonnait un peu, sans doute, d'entendre un moine parler en chaire de politique , mais il s'en fallait de beaucoup que cet e*tonnemetit diminuat le credit de Savonarole. En lisant les historiens du temps , en lisant ce qu'ont dit plus tard Giannotti, Guichardin et Machiavel sur le gouvernement d'alors, on serait presque -dispose a croire qu'il s'6tait produit un miracle a Florence ; car on voit un religieux, sans aucune experience des choses du monde, parvenir a confondre les habiles, a sauver la patrie, a fonder une nouvelle r6publique. Cependant , comme nous 1'avons deja remarqu6 , ce fait extraordinaire s'explique quand on refle'chit que , dans les moments solennels ou la societ6 tout entiere menace de s'ecrouler avec les institutions qui la soutiennent, il n'y a qu'une seule force capable de la sauver : la force virginale et ingenue qui est inhe'rente au caractere des hommes vraiment grands, c'est-a-dire ledesir energique et ardent duvrai, la ferme et tenace volonte' du bien. Ges qualites, Savonarole les poss^dait au plus haut degre; elles formaient 1'essence mme de sa g6nereuse nature. Quelle doctrine, dans les temps d'6preuye, fut jamais comparable a cette sagesse?
Quella prudence cut jamais pu revendiquer les Iriomphes et les conquStes remporte's parcet amour?
Et maintenant faudra-t-il defendre lefreligieux de s'6tre me!6 a la politique? Faudra-t-il r6pe*ter que Savonarole voulait la Iibert6 pour mieux assurer le triomphe de la religion? Faudra-t-il invoquer 1'exemple etl'autorite des ecclesiastiques et des moines qui en avaient fait autant? Nous dirons plutot que Savonarole ne s'occupa pas, par choix, des questions politiques, et qu'il fut. entraine dans celte voie, comme nous 1'avons fait observer, par la force des choses. Nous dirons aussi qu'il n'ya pas d'habit, pas de loi, pas desermentquipre*vaille centre les lois de la nature , contre le serment, que tout honnete homme a pre"te" dans soncoeur, d'op6rerle bien soustoutes les formes, en tout temps et dans toute condition.
Mais laissons de c6t6 ces vaines discussions. Le premier pas e"tait fait, et devait avoir des consequences aussi graves qu'ine'vitables. Savonarole se trouvait tout a coup a la tele de la ville, et ilfallail proc6der rapiclemcnt a la formation du gouvernement, pour empfecher que les nombreux ennemis de la R6publique ne reprissent le dessus. D6ja Pierre de Medicis s'^tait rendu a Naples et avait 6t6 tres-bien accueilli au camp frangais par Charles VIII, qui portait si indignement )e nom' de Protecleur de la liberte florentim. II y avait done la un tyran tout pr6ti marcher contre Florence, au premier changement de fortune qui ponrrait avoir lieu dans cetle ville. II etait necessaire de constituer en toute hate le gouvernement populaire , d'yetablir Tumle, de lefaire universellementrespecter,enunmotdelerendrefortetpuissant, si Ton ne voulait pas ctre victime d'une nouvelle tyran-
me. Nous verrons avec quelle prudence et quelle sagacite" Savonarole continua de conseiller toutes les lois fondarnentales de 1'fitat naissant, comment son esprit anima et peneHra le peuple entier, comment chaque citoyen parut avoir subitement les m6mes ide"es, parler le m6rne langage qiie Savonarole.