CHAPITRE II
LES MEDICIS SONT CHASSIS DE FLORENCE. SAVONAROLE SE REND, COMME AMBASSADEUR, AU CAMP FRANCAIS.
NQvcmbre 1494.
Le mois de novembre' 1494 s'puvrait a Florence sous des auspices sinistres. En apprenant I'abandon des ibrteresses qui avaient coute" a la RSpublique de. longs sieges et d'enormes defenses (1), et qui etaient la clef de tout le territoire toscan, le peuple s'e"tait soulev^'. A peine revenus du camp fran^ais, -les ambassadeurs, par leurs r^cits, porterentau comble la fureur generale. Us racontaient combien il eut 6t6 facile de signer avec le roi des conventions honorables, avec quelle lachete et quel orgueil Pierre de Medicis avait livre* la Republique entiere aux mains de Charles VIII, sans mtime demander conseil. Toutes les conversations trahjssaienf une violente indignation, et le peuple commengaita se ^assembler sur les places publiques et dans les rues. On voyait, parmi la foule, apparaitre de vieilles armes tenues cachees pendant plus d'un demi-siecle, et Ton reconnaissait certains poignards dont les possesseurs s'c-
(1) La fovleresse tie Pietrasanta cotita a la Republiquc 150,000 ducats et u n siege de deux inois ; la forteresse de Sarzana couta 60,000 florins. Voir Rinuccini, Ricordi storici, p. 141; cet important journal fut public par Aiazzi en 1840 a Florence. Voir aussi Cerrciani, Storiadi Firenze, p. 524, manuscrit de la Magliabechiana.
talent servis le jour de la conjuration deSPazzi. Du milieu des ouvriers appartenant aux corporations de la laine et de la soie, sortaient quelques-uns.de ces homines vigoureux, aux membres trapus , au visage terrible , qui rappelaient les Ciompi (1} de. Michele di Lando (2). II semblait qu'en un instant on eiit recule" d'un siecle ; le peuple, apres avoir support^ si patiemment la tyrannie durant 60 ans , paraissait decide k recburir aux armes et a ne pas reculer devant I'efiusion du sang pour reconquerir sa liberty. '
Si le courroux 6tait universel,- une incertitude et une defiance e"galement universelles dominaient les esprits. Les Medicis/ il est vrai, n'avaient Iaiss6 aucune garde a Florence, etle peuple pouvait, d'un instant a 1'autre, serendre maitre de toute laville; mais il ne savait a qui se-fier, ni par qui se laisser conduire. Les vieux amis de la Iibert6 etaient presque tous morts pendant 'les soixante anne"es qui venaient de s'6coulerjl'exil, les con-damnations/ les persecutions avaient hat6 leur fin. Le peu d'hommes qui eussent encore 1'intelligence des affaires politiques avaient toujours v6cu de la faveur des M6dicis , -et la multitude, en sorlant de la servitude, n'6tait capable par elle-meme que dese jeter dans la licence (3). On touchait done a Tun de
(1) Les gueux.
(2) Jacopo Nardi, Storia di Firenze.
(3) Tu sais, 6 Florence , que pendant soixante annees lu as eu chez toiun tyranarme.... 11 te prenait tes biens, il le prenait tes femmes, ettue'tais forcfa de supporter patiemmcnt ces violences;... Ouetaitton appui? Quel gouverneraent subis.sais-tu alors? un gouvernement que je ne sais comment designer. Dis-moi, quels hommes capables avais-tu pour te, proteger ? Les plus habiles se trou-
ces momenls redoutables ou il n'est donne a personne de pr6voir quels exces, quels actes atroces peuvent subitement 6tre commis. Le peuple, toute la journe'e, parcouraitles rues a 1'aventure cpmme un fleuve impetueux, et regardait d'un oeil fe"roce les maisons des citoyens qui s'etaient enricliis en 1'opprimant. II ne suivait aucune direction de'terminee, sice n'est al'heure despr6dications ; alors il se r6unissait tout entier a Sainte-Marie-des-Fleurs. Jamais on n'avait vu la foule aussi serree, aussi compacte dans la cathe'drale ; on se pressait jusqu'a ne plus pouvoir bouger. Savonarole, lorsqu'il montait en chaire, planait pour ainsi dire au-dessus d'un champ de ttes fixes et immobiles qui le regardaient. Sur ces visages se peignaient une fiert6 hautaine, une surexcitation inusit^e; sous quelques robes reluisait la cuirasse. Savonarole etait le seul homme qui eut assez d'autorit^, dans ces conjonctures , pour commander k la multitude. La foule semblait suspendue a ses levres, et n'attendait que de lui son salut. Une parole inconside>ee, sortie de la bouche du predicateur, aurait pu provoquer le pillage des plus riches palais, r^veiller les anciennes guerres civiles, faire repandre des Hots de sang, car le peuple se rappelait les no mb reuses injustices qu'il avail subies, et desirait ardemment se venger. Aussi Savonarole s'abstint-il de tout discours politique. Le co3ur debordant de tendresse, les deux bras ouverts, le corps penche' en dehors de la chaire, il ne precha que la paix, la charite, 1'union. Voila que l'6pee s'est montree, les propheties se
vaieut autour du lyran, etc. Sermon pre'che' le trtisieoie diman- " wartime de 1490.
realisent, les eMtiments commencent; c'est le Seigneur qui conduit ces armies. Florence ! le temps des chants et des danses est passe* ; le temps esl venu de pleurer amerement tes fautes. Ge sont tes pech6s, 6 Florence , ce sont tes pe'che's , 6 Rome ; ce sont tes peches, 6 Italie, qui sont la cause de ces ch&timents ! Faites done penitence; distribuez des aumones, priez, soyez tmis. peuple , je t'ai tenu lieu de pere ; je me suis e"puis6, pendant toute ma vie, a t'enseigner les ve*rites de la foi et la ne"cessite" de la verlu , et je n'ai recueilli que des tribulations, des railleries, des opprobres! Si au moins, par compensation, il rn'avait 6te donne de te voir pratiquer les bonnes reuvres ! mon peuple , qu'ai-je jamais desire , sinon de te voir sauve\ de te voir uni? Faites penitence, parce que le royaume
(i des Gieux s'approche Maisj'ai dit tout cela tant de
ibis, j'ai crie" tant de fois, j'ai pleur6 sur toi tant de fois, que tu ne devrais pas avoir besoin de nouveaux
avertissements C'est vers toi que jemetourne, 6
Seigneur, qui es mort par amour pour nous et a catise de nos peche"s! Pardonne, 6 Seigneur, pardonne au peuple florentin, qui veut 6tre a toi (I)! Savonarola continua ainsi a recbmmander la charite", la foi, la concorde, et il consacra si completement son ardeur et ses forces a cette noble tttche, qu'il resta plusieurs jours aneanti etpresque malade (2). Ges sermons ne furent pas
(1) Sermons surAygee, pitches pendant 1'avent de 1494; premier sermon. Agg6e Cut le prophele qui parla aux Hebreux imme'diatemenl apres la caplivite de Babylone, et qui les excita a reconstruire le temple : il est done facile de comprendre pourquoi Savonarole entreprit alors de cornmenter Aggee.
(2) Calendis igifur novombris, id est Sanctorum omnium solemni-
des plus e"loquents, parce que la surexcitation ne laissait pas de place <a la reflexion et & 1'art ; mais la tendresse passionnee avec laquelle ils furent prononces dominait, subjuguait ce peuple, qui, au sortir du tumulte des rues , venait dans le lieu de paix pour entendre la pa-, role e'vange'lique. Telle fut la puissance de Savonarole en ces jours trouble's, que les passions populaires ne se porlerent a a'ucun exces. La revolution qui paraissait se pre"parer turbulente et terrible sur la place publique , s'accoraplifc tranquille et pacifique dans le palais communal : miracle absolument nouveau dans 1'histoire de Florence, et atlribue" par tons les historians d'alors au bienfaisantascendantquesut conquerirle Prieurde Saint- Marc (I).
Le 4 novembre, la Seigneurie rassembla dans le Palais
late, ctduobus proximis diebus, roci et later! non peperci, et (ut omni populo nolum est) tautum ex pulpito dcclamavi, quod infirmior corpore factus, pserie langui. Compendium revelationum , edit. Quetif, p. 236.
(1) Tousles historiens sont unanimes a reconnattre que Savonarole ctait devenu I'ame de la multitude. Si le Frere a me>it<J la reconnaissance publique pour avoir reveille le peuple de son long sommeil, il y a droil surtout pour avoir su maintenir la paix et la Concorde. Nous demon(rerons plus au long cette verit.6 dans les chapitres suivants, et les sermons sur Aggee nous en fourniront lapreuve irrecusable. Guichardin est un des historiens qui out le mieux juge Savonarole. Dans son dialogue Sul reggimento di Firenze, p. 28, il fait dire a Bernardo del Nero ces paroles : Jecrois quo vous avez,une grande obligation a ce frere qui , en pr<5venant le dfeordre, a empftch6 de faire 1'expe"- ' ricncc des mallieurs qu'aurait engendr^s votre forme de gouver- K nement. Elle aurait amcne , je n'en doute pas, de telles discordes civiles, ([u'on en serait \enu promptement a quelque revolution vio- <f lenle ct terrible, Mais c'est d,ans sa sioria di Firenze que Guichardiu expose avec detail comment Savonarole a seul sauve de 1'anarcluc la Republique.
les ciloyens les plus renommes et. les plus prudenls , afin de les consulter sur le parti a prendre. D'apres la loi et les traditions de la Republique, personne n'avait le droit de parler sans y e"tre invitS par les Seigneurs; et, apres cetle invitation, on devait settlement appuyer la resolution proposed par eux. Mais dans les moments de tumulte on ne respectait ni cette loi ni les autres lois de Florence. Ce jour-la les esprits 6taient profondement troubles, car il s'agissait du salut de la patrie. La Seigneurie demandait conseil a chacun et tous voulaient parler. Gependant, Iprsque messire Luca Gorsini , rompant avec les anciens usages, se leva sans autorisation pour dire que les choses allaient mal, que la ville se pre"cipitait vers le de"sordre et qu'il fallait recouriu a quelque remede e"nergique, la stupefaction fut universelle, tant la servitude invete're'e avail paralyse" les ressorts de la volont6 chez tous les citoyens. Les uns murmuraient, ies autres toussaient. Enfin, 1'orateur se deconcerta tellement qu'il neput continuer (1).
Aussitot Tanai di Jacopo de' Nerli, jeune homme tres-passionne" , re"suma le discpurs de Gorsini et d6veloppa la me'me these; mais sa voix se mil a trembler aussi. Son pere alors se leva tout confus, Texcusa aupres de ses collegues, les priant de ne pas faire attention aux paroles inconside're'es d'un jeune homme.
Piero di Gino Capponi se leva a son tour. Ses cheveux blancs, ses yeux ardents et un certain air de fiert6 joyeuse , semblable h celle du coursier qui a entendu le son de la trompette guerriere, attirerent tous les regards et r6tablirent le silence. On savait que ses discours
(1) Cerretani, Storia di Firenze.
etaient courts et precis, qu'il e"tait prompt a se determiner et a agir. II parla clairement, et dit : Pierre cle Me'dicis n'est plus capable de dirigerPfitat ; la Republique doit pourvoir elle-meme a son propre salut ; il est temps de"sormais de nous soustraire a ce gouvernement d'enfants (1). Qu'on envoie au roi Charles des ambassadeurs. S'ils rencontrent Pierre , (ju'ils ne le saluentpas; qu'ils exposent comment tout le mal est venu de lui , et qu'ils proclament les dispositions amicales de la Yille pour les Frangais. Qu'un certain nombre d'hommes honorables soient charges de recevoir pornpeusement le roi; mais en me'me temps qu'on fasse venir de la campagne les capitainesavec leurs soldats, et qu'on les cache dans les cloitres ou autres endroits secrets, afm qu'ils se tiennent prets a paraitre, en cas de besoin, avec les autres homines arm6s. Rien n'esl a ne"gliger pour traiter dignement ce prince tres-chretien, pour satisfaire aumoyen de 1'argent le naturel avide des Francois. Cependant, si Charles VIII se laisse entrainer a des actes ou a des'desseins que nous ne pouvons supporter, il faut pouvoir lui tenir te'te et lui montrer nos armes. Et avant tout , dit Capponi en finissant, qu'on ne manque pas d'envoyer avec les autres ambassadeurs le pere Jer6me Savoiiarole, qui a maintenant tout 1'amour du peuple (2). II aurait pu ajouter :
(1) Cerretani nous a Iaiss6 un recit Irfes-detaille de ceite pratica (manuscrit de la Magliabechiana, p. 594 et suiv.)- Cependanl, il met dans la Louche de Nerli les paroles prononce'es par Capponi, quoiqu'elles repondenl mieux au caractere d'un homrae mur, comme Capponi qu'a celiii d'un jeune homme comme Nerli. Voir Acciaioli, Vita di Piero Capponi, dans I'Archivio Storico, t. IV, partie. II.
(2) Cerrelani et Acciaioli, comme plus haut. Capponi temoigna loujours a Savonarole et au convent de Saint-Marc un respect mele de
tout le respect duroi; car Charles VIII avail conc,u une v6n6ration presque religieuse pour le Prieur de Saint- Marc, qui depuis tant d'anne"es annontjait la venue du roi de France, venue ordonne"e, disait le Frere, par le Seigneur lui-meme .
Le 5 novembre furent 61us les ambassadeurs, parmi lesquels se trouvaient Capponi, le jeune Nerli et Savonarole (1). Celui-ci laissa ses collegues partir en avant pour Lucques, ou ils esp6raient rencontrer le roi, et les rejoignit a pied, avec deux freres de Saint-Marc, selou sa coutume de voyager (2). Mais avant de se mettre en marche, il parla de nouveau au peuple, et prononga un sermon qu'il termina par ces paroles : Le Seigneur a exauce* tes prieres; il a fait arriver pacifiquement une grande revolution. Lui seul est venu en aide a celte tile", quand lous 1'avaient abandonee. Attends, et tu verras bient6t les d6saslres qui fondront sur les autres villes. Persevere done dans les bonnes ceuvres, 6 peuple de Florence ! Perse'vere dans la paix. Si tu veux que le Seigneur persiste dans la mise'ricorde, sois misericordieux envers tes freres, envers tes amis , envers tes ennemis ; autrement,tusubirasaussiles-chatimentsqui s ; appretent pour le reste de I'ltalie. Miseri- (( cordiam volo, vous crie le Seigneur. Malheur a qui n'o-
tendresse. II avail pour confesseur Fra Silvestro , ct Ton voit par ses lettres, publics dans YArcMvio Storico a la suite de sa biographic, en quelle haute estime il tenait Pautorite de Savonarole.
(1) Voir la partie du Priorista Gaddi publie"e dans 1'Appendice de la biographie de Capponi que nous avons citge plus haut ( Arch. Stor. Hal). Pandolfo Rucellai et Giovanni di Niccolo Cavalcanti prirenl part, suivant Gaddi, a 1'anibassade florentine aupres de Charles VILI.
(2) Parenti, Storia di Fircnz-e.
<( b&t pas a ses commandements (I). Apres ce sermon, Savonarole quitla Florence et s'achemina vers Pise ; car les ambassadeurs, arrives a Lucques, avaient trouve le roi sur le point de partir, et, apres lui avoir pr-6sente leurs hommages, 1'avaient suivi a Pise.
Quand Pierre de Medicis vit que les ambassadeurs venaient au nom de la Republique sans lui donner a luimteie aucune marque de soumission, il comprit aussitot que quelque grave changement etait survenu dans la ville. Aussi recommanda-t-il chaudement sa propre cause au roi, promettant de payer 20,000 ducats (2). II enjoignit a Paolo Orsini de rassembler ses gens, d'enroler dans la campagne tons les hommes de bonne volonte* et de les amener sans retard a Florence, ou il entra precipitamment le soir du 8 novembre (3). Songeant h convoquer un parlamento et a concentrer entre ses mains la puissance gouvernementale tout entiere, il se rendit au Palais le matin suivant vers onze heures, accompagn6 d'une foule considerable. Mais la Seigneurie, qui etait deja instruite de ses desseins, nel'admitqu'avec un petit nombre de ses compagnons , et, apres 1'avoir regu tres-froidement, 1'engagea k licencier les troupes qu'il venait d'enroler, afin de n'exposer ni lui ni la ville a des perils inutiles. Pierre fut tellement trouble" par cet accueil glacial et resolu, que, ne sachant quel parti prendre, il sortit en disant qu'il d&ibererait sur la condtiite a tenir et reviendrail ensuite rendre compte aux Seigneurs de ses resolutions. De retour chez lui, il
(1) Trqisifcme sermon sur Aggte.
(2) Parent! , Storia di Firenze, Ms. Magliab. Voir au 9 iioranbre
tm.
(3)JacopoNardi, Storia di Firenze.
chargea Orsini d'occuper la porte San-Gallo, et, s'etant muni de ses armes, il s'avanga vers le Palais avec nne garde d'hommes egalement arme"s. Mais sur le seuil il trouva plusieurs membres des Colleges .qui 1'empecherent d'avancer, declarant qu'on leur avail command^ de ne le laisser passer que seul et sans armes par la petite porte. Pierre alors, tout fremissant de colere, s'eloigna en proferant des menaces. II avait a peine fait deux pas, quand il s'entendit appeler par un massier de la Seigneurie, envoye" par messire Antonio Lorini, 1'unique Seigneur qui cut conserve de 1'attachement pour .lesMe"dicis. Lorini ce jour-la exergait les fonctions de president (1). Gomme c'e"tait a lui de proposer les questions que Passemble'e devait examiner, il avait pu e"carter toute deliberation contraire a Pierre de M6dicis; et comme les clefs de la tour lui etaient confines, il avait re"ussi jusqu'alors a empecher qu'on sonnat la cloche pour re"unir le peuple. Mais en rappelant Pierre de Medicis malgre la volonte generale, Lorini depassait toute mesure. Luca Gorsini, Jacopo de' Nerli et Filippozzo Gualterotti descendirent a 1'enlree du Palais, el d^fendirent k Pierre de passer. Celui-ci, apres le message de Lorini, avait repris son orgueilleuse conlenance, et voulait intimider ses inlerlocuteurs par son arrogance accoulumee; mais Nerli, le repoussant avec d'injurieuses paroles, lui ferma la porte au visage.
Les gens du peuple qui s'e"taient trouvs temoins du fait se mirent a pousser des clameurs, et, pour manifester la violence de leur m6pris, se contenterent de
( 1 ) Le president (proposto ) etait change tous les deux ou trois jours, ct parfois meme tous les jours.
poursuivre Pierre cle Medicis a travers les rues en 1'accablant d'invectives et en agitant autour de sa tete les bandes d'etoffe qui pendaient de leurs chaperons, tandis que les enfants couraient apres lui en le sifflant et en lui lancant des pierres. Le fils de Laurent le Magnifique , n'osant ni faire usage de I'e"p6e qu'il tenait a la main, ni la remettre dans le fourreau, se reTugia plein de terrenr au milieu de ses partisans. II 6tait atterre par la seule voix de ce peuple qu'il avail naguere foule" aux pieds avec tant de hauteur. Pendant que quelques-uns de ses ennemis retrogradaient, les autres continuaient leur poursuite. Le bargello (1), Pier Antonio dell' Aquila, se renconlra sur leur chemin ; il voulut secourir Pierre de Medicis, raais il fut de"sarme et depouille avec tous les siens par la foule, quoique celle-ci n'eut point d'armes. II fut ensuite, entraine versson palais, oil on le contraignita delivrer lesprisonniers; et, chose singuliere, quand la multitude soulev6e retourna vers la place de la Seigneurie, ce furent les armes enlev^es au bargello qui servirent les premieres a deTendre la liberte. Deja la cloche de la Seigneurie sonnait sans interruption, et le peuple entier accourait tumultueusement sur la place. On se pre"cipitait hors des maisons ; on fermait les boutiques; on sortait avec des serpes, avec des broches, avec des pieux, avec les premiers objets venus. Quelques vieux citoyens se montrerent reve"tus de leurs costumes a 1'ancienne mode et exhiberent leurs armes rouille'es, qui rappelaient 1'^poque de la R6publique ; toutes les fois qu'on les apercevait, on les saluait par de joyeuses acclamations (2).
(1) Chef de la police.
(2) Jacopo Nardi, Storia di Firenze, p. 41 et SUIT, (edition Arbib. ) ;
Le peuple etait a peine reuni sur la place, lorsqu'arriva toutpoudreux, monte suruue mule, Francesco Valori, qui venaitdePise, ou il s'etait entretenu avecles ambassadeurs florentins. On se pressait autour de lui pour avoir des nouvelles, et en un instant il se trouva au plus fort de la cohue. Valori avait 6t6 autrefois Ires-attache aux M6dicis; il avait rendu de nombreux services a Laurent, et avait et6 un des cinq citoyens envoyes aupres de Savonarole pour lui conseiller d'etre plus mode" re dans ses sermons. Mais a partir de ce moment il commenga a ressentir de la sympalhie pour le Frere, eL peu a peu il devint un de ses plus chauds partisans. Lc mauvais gouvernement de Pierre acheva de le pousser dans le parti populaire, qui 6tait tout a fait en rapport avec la nature de son caractere. II possedait en effet toutes les quality's d'un tribun : impetueux et hardi, de peu de tele et de grand cceur, excessif en toutes ses re'solutions, il se plaisail dans 1'agitation comme dans son element. Ce jour-la, duhaut de sa mule, et sans songer a secouer la poussiere dont il etait convert, il enlreprit de haranguer la multitude. II raconta que les anibassadeurs avaient trouve a Lucques le roi tres-bien dispose; mais que 1'ayant suivi a Pise, ils avaient e"le regus froidement, parce que Pierre de Medicis, avant de quitter le camp frangais, avait multipli6 les sollicitations et prodigu6 les promesses au ddtriment de la ville. Quand Valori s'apergut que les esprils 6taient exaspe"il se mit a la tele du peuple pour attaquer la
Rinuccini, Ricordi sloricl; G&Aili, Priorista ; Parenli, Sloria di Firenzc; Cerretani, Storia di Fircnze.
maison des Medicis, en criant : a bas les palle (1)! Pierre, pendant ce. temps, avail. fait appeler Orsini avec ses soldats; il s'etait arme de pied en cap, et voulait rentrer au Palais par la force. Le cardinal Jean, son frere (2), avail pris les devants, parcourait les rues et cherchait a regagner la faveur du peuple en criant : palle I palle I mais personne ne lui r6pondait, ou plut6t les citoyens qu'il rencontrait sur son passage et ceux qui se tenaient a leurs fenetres lui adressaient des menaces. Quand il fut arrive" pr.es de I'e'glise San-Bartolommeo, il put dislinguer lamultitude armee, s'avanc,ant avec fracas sous la conduile de Valori. H revint alors sur ses pas en toute hate, et, etant rentre" au palais Me'dicis, il apprit que Pierre avait deja cherch6 son salut dans la fuite. Gelui-ci, apres avoir rec,u de la Seigneurie la signification d'un decret qui le de"clarait rebelle, ainsi que le cardinal (3) , et apres avoir entendu dire que son frere retrogradait, n'avait pas eu le courage d'attendre plus longtemps; il avait reuni le peu d'hommes rest6s sous sa main et avait couru a la porte San-Gallo. La, dans ce faubourg , peuple* de gens infimes qui avaient ete toujours d6vou6s a sa famille, il fit une derniere tentative pour conqu^rir un appui; mais c'est en vaiff qu'il elevait la voix, c'est en vain qu'il jetait 1'or dans les rues : cette plebe me'me le regardait avec mepris et se pr6cipitait vers le palais des Seigneurs. Alors il se'per-
(1) Les palle etaient ?les emblemes que les Me'dicis avaient dans leurs arraes. Voir les hisloriens cit^s plus haul.
(2) Plus tard pape sous lenomde L^on X.
(3) Le citoyen dtelai'6 rebelle etait, en quelque sorte, morl eivilement et perdait tous ses droits jusqu'a cc qu'il filt rfihabililfi. ( Note du trad. )
suada que tout espoir etait perdu et qu'il ne devait penser qu'a sauver sa vie. Accable", consterne par tant d'infortunesquiavaientfondusurluienunsicourtespace dfi temps, il prit la route de Bologne. A peine e"tait-il sorti de la ville qu'il en vitfermer la pbrte derriere lui. II marchait en compagnie de son frere Julien (1) et d'un petit iiombre de soldats, qui, plus effraye"s que lui et craignant d'etre assaillis dans la campagne et mis en pieces par les paysans, I'abandonnerent pour la plupart avant qu'il n'eut de"passe les fronlieres de la Toscane. Apres un longet p&nible voyage, il atteignil enfm avec sa suite mis6rable la ville de Bologne, ou Bentivoglio le regut presque grossierement. Je me serais Iaiss6 couper par morceaux, s'ecria le tyran de Bologne, plut6t que de me dessaisir de I'autorit6. Bienlot, pourlant, un pareil peril ayant menace Bentivoglio, ce prince orgueilleuxs'enfuit honteusement k son tour. Pierre, de plus en plus abattu par I'adversit6, continua son voyage jusqu'a Venise. II y Irouva une hospilalit6 courtoise et le repos. La aussi il eut la douleur de voir que Soderini, ambassadeur de Florence, s'6tait d6ja declare' pour le nouveau gouvernement; mais il regut de la Seigneurie ve"nitienne tous les honneurs qu'elle avail 1'habitude de rendre aux princes dechus. Ge fut un grand soulagement pour son esprit trouble.
Ges quelques jours avaient eu pour lui la dure"e d'un siecle ; il se reveillait comme d'un long reve et commengaita comprendre avec quelle ineptie il s'e'tait comport<5, avec quelle Idchet6 il avait abandonne le pouvoir, alors qu'aucun danger re"el n'apparaissait, alors queChar-
(1) Le f.itur due ile A'cmours.
)es VIII s'etait deja declare pour lui. S'il avail su montrer un esprit re"solu, il aurait etouffe ou contenu 1'agilation naissante, car il pouvait compter sur les secours prochains de la France (1). Le souverain de ce pays lui etait devenu si favorable, que les messagers du roi arrivaient h Venise en ce moment pour engager le prince fugitif a regagner Florence. Mais Pierre de Medicis ne se sentait pas le courage d'affronter une seconde fois ce peuple turbulent, dont les cris de fureur l ! e"pouvantaient encore. Sur ces entrefaites arrivait aussi a Yenise le cardinal, qui, avant defuir, avail dSploye" de I'^nergie. II avail quitle la ville, bien plus tard, travesti en frere,. apres avoir brave des difficulte's serieuses et de graves dangers. Tous les objets precieux qu'il avail pu recueillir au milieu du de"sordre, il les avait portes dans le cloitre de Saint-Marc, et 6lait ainsi parvenu a les sauver. Son exemple fut suivi par plusieurs autres citoyens qui connaissaient la haine du peuple centre les Medicis. Quoique le couvent de Saint-Marc fut regarde comme le centre du parti populaire, les adherents des Medicis et le cardinal lui-me'me ne trouvaient pas ailleurs un lieu de suret6 preferable pour leurs tre'sors, tant e*lail solidement etabli le renom d'honne'tete des freres. Pendant ce temps, la Seigneurie promettait une re-
(1) Telle esl 1'opinion non-seulemenl tie Nardi ct des aulres hisloriens, mais deSavonarole lui-meme, qwi, a cause de celte conviction, attribuait la chute des Medicis a la protection divine. * Dieu t'a debavrass^de cetyran. Quepersonne ne te disc : C'est moi qui t'ai 'i deli we , quc personne ne s'en vante ; car il n'y avail pas de force ca-
pable de renverser une maison si haute et si bien fortifiee Dieu,
plus fort que eel homme, est venu etlui a enleve sonbulin , ses bicns " propres, et 1'autorite qu'il avait sur toi. Sermon prononce le troisicme dimanche du carfime de 1496.
compense de 5,000 florins a quiconque lui livrerait vivant Pierre oule cardinal, et une recompense de 2, 000 florins & quiconque luiremetlraitmorirunde ces deux person- nages. Pour effacer tout souvenir du passe" , elle ordonnait de de truire les images des rebelles de 1434, sur la porte de ladouane, ainsi que les peintures reprsenlant, sur la fagade du palais du podestat, les rebelles de 1478 (1); elle rappelaitles Neroni Diotisalvi, lesPazzi et beaucoup d'autres citoyens exile's ou internes. Parmi ces derniers se trouvaient Laurent el Jean de Me"dicis, cousins de Pierre. A peine revenus, ils firent disparaitre de leurs maisons 1'ecusson ou brillaient lespalle, y subslituerenfc les armes du peuple, et, renonc,ant au nom des Me"dicis, adopterentcelui de Popolani. Ainsi, de'ja 1'on commenc,ait & flatter cette multitude si me'prise'e quelques jours auparavant.
Cependant le de"sordre augmentait dans la ville, et la populace semblait devenir ivre de de"sordre. Elle pilla la maison de Giovanni Guidi, notaire et greffier des archives publiques (Riformagioni}> ainsi que la demeure d'Antonio Miniati, directeur du Mont (2). Ces deux hommes avaient 616 les dociles instruments des Mdicis, les conseillers ingenieux qui avaient imagine' de nouveaux expedients pour surcharger le peuple d'impdls insupportables; par Ik ils avaient me'rite la haine de tous les Florentins. On saccagea egalement la maison du cardinalJean et le jardin de Saint-Marc, ou les M6dicis avaient reuni tant de pr6cieux objets d'art. Le sang
Ei 1434 Come revint de 1'exil; en 1478 eul lieu la eonjuralion des Pa/./.i.
(2) On appelail Monte la detle pnbliquo.
n'avait pas encore coule", mais il ne manquail pas de gens qui e"taient disposes a commettre les dernieres violences et qui auraient certainement obe"i a leurs instincts, si les partisans de Savonarole n'avaient pas employe tous leurs efforts pour pr<5venir de pareils exces, si le retour de Savonarole lui-meme n'avait pas 6t6 attendu d'heure en lieure, et si la Seigneurie n'avait pas rendii les ordonnances les plus s6 veres afm de mettre un terme aux tendances anarchiques.
L'irrilation des esprits s'accrut encore a I'arriv6e des ambassadeurs qui apportaient de Pise des nouvelles peu salisfaisantes. 11s avaient declare a Charles VIII quela ville lui etait favorable et qu'elle s'appr^tait a 1'accueillir avec tous les honneurs diis a la majeste royale. Mais, puisque le roi devait etre regu en ami, Florence demandait a etre aussi traite"e en amie; elle de*sirait, par consequent, conclure sur-le-champ un traite honorable, afm que la joie publique put se manifester plus completement. A ces paroles le roi s'etait content de r^pondre que tout se reglerait dans la grande villa)). Sa froideur monlrait avec Evidence qu'il avait 6te gagne par les promesses de tons genres que lui avait faites Pierre de Medicis, promesses^d'argent et promesses d'obeissance. Les ambassadeurs revenaient done sans avoir rien conclu, et pouvaient seulement certifier que le roi n'avait aucune bienveillance pour la R6publique.
Leurs demarches avaient deja e"choue lorsquele Prieur de Saint-Marc se pr6senta au camp frangais. Apres avoir traverse la foule compacle des soldats, il arriva enfin devant Charles VIII, qui, entoure de sesg^n^raux, 1'ac* cueillil joyeusement. Savonarole luiadressa, sans grands preambules, un discours tres-bref^ qu'il pro:ionca d'une.
voix sonore, avec.un accent presque impe'rieux. roi tres-chretien, tu es un instrument dans la main du Seigneur. [1 t'envoie troubler la quietude des m6chants en Italic, comme je 1'ai dejk pre"dit depuis plusieurs annees; il t'envoie aussi reformer 1'Eglise, qui git a terre, dans Tabattement. Mais si tu n'es pas juste et misericordieux , si tu ne respecles pas la ville de Florence, ses i'emmes, ses citoyens, sa liberte, si tu oublies I'ceuvre qui t'a (He" confine, le Seigneur choisira un autre prince pour 1'accomplir, il appesantira sur toi sa main irrite'e et te punira par des chatiments terribles. Ces choses, je te les dis de la part du Seigneur (1). Le roi et les ge"ne"raux semblerent preter une oreille attentive et ajouter line foi complete aux paroles menagantes deSavonarole. Chacun en etait venu acroire que les armies frangaises 6taient vraiment guid^es par Dieu vers une fm providentielle. Charles VIII, surtout, ressentaitune grande v6n6ration pour le moine qui avait propbetis6 sa venue et qui promeltait le succes ci ses enlreprises. Le discours qu'il venait d'entendre sembla lui inspirer une certaineterreur et le decider a trailer les Florentins avec plus d'egards. Savonarole, en revenant peu apresles autres ambassadeurs,apporlait done des nouvelles plus rassurantes.
(1) Cc discours est insere dans le Compendium revelationum. Pour le recil de tons ces fatts, nous avous suivi principalemenl Nardi qui est miuutieux, exact et scrupuleux; mais nous avons aussi beaucoup consulte Cerrclani, Parent!, Rinuccini, Gacldi, Guichardin, Machiavel, Commines, etc.