‹ Jérome Savonarole et son temps [microform]Chapitre 38 sur 42 · NISTIE GENERALE ET DE LA LOI SUR L'APPEL CONTRE LES · texte numérisé non relu

NISTIE GENERALE ET DE LA LOI SUR L'APPEL CONTRE LES

six FEVES (appello dclle sei fave), APPEL PORTE DEVANT

LE GRAND-CONSE1L CONTRE LES SENTENCES DES HUIT. RE- TABLISSEMENT DU TRIBUNAL DE LA IHerCdtanzia (TRIBUNAL

DE COMMERCE). LES Accoppiatori SE DEMETTENT DE LEURS

FONCTIONS. ABOLITION DES parlamenti. FONDATION DU MONT DE P1ETE. OPINION DES POLITIQUES JTA LIENS SUR LES BEFORMES OPEREES PAR SAVONAROLE.

Pour metlre en lumiere toute 1'iinportance politique de Savonarole, ilfaut suivre pas a pas la formation du nouveau gouvernement et lire en meme temps les sermons que le Frere faisait a cette dpoque. Quand'nous aurons vu que toutesles lois nouvelles etaient pre"ced6es d'un ou de plusieurs sermons par lesquels le Prieur de Saint-Marc les proposait, les conseillait et les expliquait au peuple; quand nous aurons assist^ en esprit aux Pratiche (1) qui se tenaient dans le Palais; quand nous y

(1) On appelait P-ratiche les assemblies oil la Seigneurie delib^rait

aurons entendu les citoyens discuter en employant le langage me" me du Frere, en invoquant ses arguments dans les mfimes termes , de facjon a nous faire croire que leurs discours sont une copie de ses sermons et que la loi mise en deliberation est comme une nouvelle e"pitre du dominicain ; alors nous pourrons comprendre comment un seul homme etait devenu Tame de tout un peuple. Et lorsqu'a la fin de cet examen, reunissant les differentes lois et reconstruisant, pour ainsi dire, l'e"difice entier du gouvernement, nous le trouverons admirable dans toutes ses parties, parfait dans son ensemble , et que nous recevrons des plus grands historiens, des plus illustres politiques de 1'Italie, 1'assurance que ce gouvernement 6lait le meilleur, ou plulot le seul bon qu'ait eu Florence pendant sa longue et orageuse histoire, nous serons en 6tat tie juger 6quitablement Savonarole.

Les sermons qu'il-prononga dans la cathe'drale , tandis que dans le Palais s'e'laborait la nouvelle constitution de la Republique, furentceux de 1'avent sur Ayyce; on y doit ajouter les huit sermons qu'il prdcha sur lespsaumes pendant les jours de fe"te qui suivirent 1'avent. C'est surtout au point de vue politique qu'ils offrent de 1'inlerM; cependant, ils ne perdent jumais le caractere religieux, parce que la r6forme polilique n'etait pour Savonarole qu'une partie minime de sa retbrme iiniverselle , parce que la nouvelle constitution ne devait Ctre que le

a vec les membresdu College, avecles autres magistrals etavccquelques citoyens d6signes par elle (on les nommait a cause decela Arroti, c'esta-dire assesseurs exlraordiuaires). Apres 1494, lemotPmftca desigim aussi les assemblies .que la Seigneurie tenait simplemeat avec les autres magistrals et avec le conseil des Quatre-Vingls. Les Librt dl praticheface temps contiennent, plusoumoins iidelement reproduils, les discours prononctfs dans ces assemblies.

premier pas vers le renouvel lenient de la morale el de 1'Eglise. Je"rome n'abandonnait done pas ses diseours sur les bonnes moeursetsur la veritable religion : la politiqtie lui fournissait continuellement 1'occasion d'y revenir. Les sermons dont nous parlons ne 1'emporlent pas en eloquence sur les autres , mais ils sont certainement les plus precieux de tous pour 1'histoire dti temps et pour la biographic de Savonarole. Si les autres nous font connaitre la bont6 de son coeur et l'e"tendue de sa science th6ologique, ceux-ci nous presentent un c6le inconnu de son esprit et nous re"velent la force peu commune de son caractere. Nous y trouvons en outre un trait 6 complet sur les nouvelles institutions; et a 1'aide de ces documents nous pourrions presque, reconstituer toute 1'histoire politique de la R6publique florentine t \ cette e'poque.

Nous avons de'ja vu comment, le 12 decembre, Savonarole abordait ouvertement la politique, et quels furent les principes qu'il recommandait. Le 22 et le 23 du mme mois , une loi de la plus haute importance , r6dig6e d'apres les idees du Frere, fut vot6e avec enthousiasme dans les Gonseils de la Commune et du Peiiple. Cette loi, on, comme on disait alors, cette Provvisione, determinait la base du nouveau gouvernement : aussi 1'examinerons-nous en detail. Elle instituait leGrand- Conseil , et lui donnait le pouvoir de choisir tous les principaux magistrats, de sanctionner toutes les lois : en d'autres termes , elle lui confe'rait la puissance souveraine. Dans le Conseil devaient entrer indistinctement tous les citoyens ag6s de vingt-neuf ans et appartenant a la classe des benefiziati (1), c'est-a-dire, selon une an-

(1) Yoici ce qua dit PHti (Apologia del Cqppucd puhli^e

cienne loi, les citoyens qui avaient e" te veduti ou seduti (I) dans les trois principaux offices, ou qui avaient re<ju de leur pere, de leur a'ieul ou de leur bisaieul ce bcncfizio.

dans YArchivio storico, t. IV,parlielI, p. 277) : Comme vous le savez , nous avons trois clauses de citoyens . les aggraveziali , les statuali etles bene/iziati.Lesbeneftziati seuls sout recus dans le Grand-Conseil. Les staluall sont admissibles a toutesles magistralures dans la ville et en deuors de la ville, selon les bourses oil le nom de chacun d'eux est depose* par les electeurs au moment des elections generates (squitlinio gcnerale) eu egard aux capacites de chacun ; et toutes les fois que I'un des siatuali est elu membre del'unc des trois magistralures principales , il acquiert le benefizio et devient aptea entrer dans le Grand-Conseil. Les aggravezzati, cVsl-a-dire ceux qui payent Pimpfit , soul exclus des Ibnclions publiques ; ils ont seulement le privilege de porter les arraes , sont af'franchis de '< certaines taxes et jouissent de quclques autres immunites, comme les vrais citoyens. Quant aux aulres artisans qui habitent la ville , ils constituent la plebe et ne possedent aucun droit politique.

(1) Giannotti, Delia Repubblica Fiorentina, t. II, ch. vn, p. 113- 114 (voirla remarquable edition due aux soins de M. Polidori). Trai'tant des colleges en gdncral et specialemenl des gonfaloniers de compagnic , Giannolli s'cxpriine ainsi : Leur importance s'ac- '< crut lorsque, a 1'occasion d'unc cerlaine pesle durant laquelle personne ne voulait rester dans la ville et exercer les fonctions publiques , on fit la loi qui enlevait a (out citoyen le pouvoir d'obtenir aucune magistrature, si son aienl n'avait pas e"te veduto ou seduto dans I'un des trois offices principaux... Giannotti examine ensuilc les inconvdnients de cette nouvelle loi et fait ressortir I'aulorite qu'elle avail conferee aux Mi'dicis : Cbacjue dloyen , en elfet, . rpcourait aux Medicis pour oblenir 1'une des Irois jilus liaufcs magistratures ; et non-seulement on souhaitait de voir mcttre son nom dans la bourse des eligibles et de 1'en voir liver ; mais si Ton avail des enfants , fussent-ils memo au maillot , on tachait de faire liver leurs noms dc la bourse , alin qne ces jeunes elus , qui ne pouvaieiit pas sidger (sedere), fussent du moins ye'duti, c'est-a-diro regarde's comme magistrals. Le mot seduto de"signait done le citoyen qui exercait effectivement uiie magislralure, el le mot vedulo indiquait simplement le citoyen qui n'avail du magistral que le litre. Quaml on eMisail les magistrals, on tirait souvent au sorl le nom d'un

II n'est pas necessaire d'examiner ici 1'origine et le but de cette ancienne loi. II suffit d'observer que loin d'etre accessible a tons les citoyens (comme voulaient le donner a croire ceux qui accusaient la nouvelle constitution d'6tre trop democratique), le Grand-Conseil necomprenait que les benefiziati. Dans le cas ou \esbenefiziati d6passeraientlenombre de 1,500, la loi prescrivait qu'ils fussent sterzati, c'est-a-dire diviss en trois fractions , et que chacune d'elles, tour a lour, format pendant six mois le Grand-Conseil. La premiere election une| fois faite, on constata que la population florentine, qui 6tait de 90,000 habitants environ (1) , contenait seulement 3,200 benefisiati ayant 1'age requis (2), de sorto que le Gonseil devait, pendant trois periodes de six mois, se composer d'un peu plus de mille personnes (3). Pour que les deliberations fussent valables, il fallait que les deux tiers des membresau moins y assistassent. La nouvelle loi elablissait, de plus, que pour encouragerla jeunesse et pour exciter les hommes aux vertus civiques, on elirait tous les trois ans soixante citoyens , non benefiziati, et vingt-quatre jeunes gens de vingt-quatreans, pour les inlroduire dans le Grand-Gonseil. CeConseil de : vaitaussi, des le J5 Janvier suivant, choisir quatre-vingts

citoyen , pour que ce citoycn occupikt reellement I'officc ; ct Ton (irait le nom d'un autre citoyen qui acquerait seulement la qualification do veduto, c'est-a-dire de magistrat honorairo.

(1) Zuccagnt Oiiandini , Statist tea della Toscana.

(2) Rinuccini , Kicordi storici , p. 146.

(3) Pilti , dans son Apologia del Cappucci, s'61eve centre celte accusation de democratic exag6r6e. Guichardin aussi traite longuement la question dans son Reggimenlo di Firenze et dans sa Sloria inedila diFircnze. Nardi 1'examine egalement dans sa Storia, ainsi que dans les Discorsi ine'dits que possede la bibliotheqne Riccardi.

citoyens, age's de quaranteans au moins, qui formeraient le Conseil des Quatre-Vingfs, nomme pour six mois. Le Gonseil des Quatre-Vingts avail pour mission de prfiter unconcours permanent a la Seigneurie, qui etait obligee de le consul ter an moins une fois par semaine. En outre, de concert avec les membres des Colleges el avec les autres magistrals, il etait appele a nommer les ambassadeurs et les capitaines, a, ordonner les levees de Iroupes el a regler les aulres affaires importances qui ne se pouvaient decider en public. .

Le nouveau gouvernement avail done pour bases le Grand-Conseil et le Conseil des Quatre-Vingts, c'esl-a-dirc une assemble du peuple et une sorte de senat. Quand il s'agissait de faire une loi,le president de la Seigneurie (proposto), qui etait toujours un des Seigneurs et que Ton renouvelait tous les trois jours et quelquefois meme plus souvent, soumettait leprojel aux Seigneurs. Des que le projel 6lait approuve par la Seigneurie et par les Colleges, on'pouvait, lorsque la loi proposee avait une gravite extraordinaire, r6unir une Pratica composee des citoyens les plus experimentes, ou presenter directement auxquatrevingts le projet de loi. II etait ensuite porte devant le Grand-Conseil, ou ilrecevailladerniere sanction. Les lois etaient votees sans discussion. On ne pouvait parler qu'u la requfite de la Seigneurie et en faveui 1 du projet de loi. Aussi, quand la Seigneurie prenait 1'avis des Conseils, les membres de ces Conseils se divisaient en sections, suivant les magistratures auxquelles ils appartenaient ou selon 1'ordre dans lequel ils avaient 616 designes par le scrutin (squittinati) ', chaque section de"liberaita part et cboisissait un de ses membres pour rendre romptede son opinion : le rapporteur devait faire connaitre le vceu

de ses collogues, mais ne pouvait jamais parler conlre la loi proposee par laSeigneurie. G'elaient la les anciens usages d'une republiquc qui, ayanl ouverttrop largement les poi'tes du Palais a la multitude, s'efforc,ail ensuite de contenir les passions populaires par des lois donl on n'avait pas prevu rinefficacite (1).

Quoi qu'il en soil, la loi que nous venous d'indiquer se terminal t ainsi : Gomme il regne dans la ville une tres-grande confusion de lois et qu'il n'y a aucun magislrat, soit a 1'interieur, soit au dehors, qui connaisse exacternent ses attributions , on decide qu'un certain norribre de ciloyens seront charges de fondre toutes les lois en un seul code (2). L'importance d'une pareille mesure ne pent 6tre appreciee que par ceux qui ont quelque pratique des anciens statuls llorenlins et qui connaissent le desordre ou elaient tombees, sous les Medicis, les institutions et les lois de la Rdpublique.

(1) La faculte" tie comballrc les projels de loi avail ele supprtmee, alia que les Conseils, unc' Ibis arrives a la lassitude, approuvassent les projels do loi, raisounablcs ou non, qui leur . elaient souinis, et afin qu'ils jugeassent les questions en n'enlendant jamais qu'unc des parties. Guicliardiii , Opereinedile,i. 11, ]>. 296. On n'avait n6glige aucun moyen pour assurer le succes des proposilions de la Seigncurie. La Seigiicurie avail le droit de prdsenler le meine projel plusieurs Ibis dans une seulc journe'e , el cela , pour que, de guerre lasse , les Conseils ne refusassenl pas leur approbation. Au moment donl nous parlous , le decret qui ettiblissait le

'* Grand-Conseil porlail que la Seigiieurie pourrait mettre aux voix la inSme loi jusqu'a vingt-kuit ibis, sans depasser sLv. Ibis par jour. Ce de'cret el lous les autres que nous avons incnlioniies se Irouveul dans I'Arcliivio ddle Riformagioni; Libri di jirovvisioiii t anne'es 1494-

(2) Celte loi I'ut adoptee le 22 deeembre , dans le Conseil du peuple, par deux cenl vingl-neul' 1'eves noires coulre Irenle-einqblancbes; et le 23, daus le Conseil de la commune , par cent quatre-vingl-quioze conlre seize, (Archicio delle n/fonnityioni).

En mfime temps que la loi sur le Grand-Conseil, on vola une autre loi ordonnant d'elire une commission compose'e de dix citoyens qui feraient remise , en tout on en partie , des impots arrieres airisi que des peines p6cuniaires encourues sous les gouvernements passes, et qui reformeraient tous les impots, en les e"tablissant sur les immeubles,y compris ceux des eeclesiastiques des que la cour de Rome en aurait donn6 1'autorisation.

Toules les recommandations de Savonarole avaient done et6 presque litte'ralement suivies. Le nouveau gouvernement e"tant fonde, les Accoppiatori devaient n6cessairement renoncer a leurs fonctions, devenues inutiles, et les deux anciens Conseils de la Commune et du Peuple devaient etre dissous sans retard. Leur dernier acte de quelque importance fut la loi qu'ils voterent le 28 d6cembre : cette loi supprimait pour un certain temps toutes les taxes sur les armes, afm que chacun put s'armer facilement (1). La Seigneurie nomme*e pour les mois de Janvier et de fe"vrier 1495 fut la premiere qui soumit les lois a Papprobalion du Grand-Conseil 3 auquel incombait la tache d'achever et de perfectionner la nouvelle constitution (2).

La question la plus urgente etait la reforme des impots (3). Savonarole insistait constamment sur cette r6forme dans ses predications : Imposez seulement les immeubles, metlez fin aux emprunts continuels et aux

(1) Cette loi fut adopte'e clans le Conseil du Peuple par deux cent trois feves noires centre deux blanches, et dans le Conseil de la Commune par cent soixante-six centre neuf. ( Archivio delle Riformagioni.)

(2) Rinuccini, p. 116, Arch, delle Riformagioni, lib. di Provvislont.

(3) Yoir les Sermons sur Aggee t enlre autres le XIU C .

taxes arbitrages. Yoilace qu'il conseillait aux mngistrats. S'adressant ensuite au people, il s'e'criait : Citoyens, je voudrais YOUS voir aimer et soutenir 1'fitat n avec Constance. Le ills contracle tant d'obligalions vis-a-vis de son pere, qu'il ne saurait jaraais s'acquiUer envers lui. Et moi, je vous dis : volrepere, c'estl'Etal; chacun est tenu de 1'aider; et si 'jous re"pondez : II ft ne m'est d'aucune utilite , sachez que vous ne pouvez parler ainsi, car c'est lui qui vous conserve YDS biens, votre famille et vos enfants. Vous devriez vous prea senter etdire : voici cinquante florins, en void cent, en voici mille. Ainsi font les bons citoyens qui aiment leur palrie (1). A la verite, lede'sordre dans losimpotsetait indescriptible; maisle mecontentement du peuple, excite" a 1'origine par des causes justes, avail pris ensuile des proportions excessives, et un grand nombre de citoyens pretendaient presqueetre decharges de tout imp6t.

Dans les temps anciens, la Re'publique florentine, grace a la modicit6 de ses depenses, se suffisait ^ ellememe avec le seul revenu des gabelles. Pliis lard, les guerres rendirent indispensables les prets volontaires des particuliers, prets qui allaienttoujours croissant, et qui n'e"taient jaraais rembourses , au detriment du credit public : aussi, de volontaires devinrent-ils bienlot obligatoires. Pour subvenir aux besoins de la Republique, la Seigneurie imposa les citoyens arbitrairement, selon la fortune pre"sumee de chacun. Les personnages puissants cherchaient alors tous les moyens

(I) Sermons sur Amos. Yoir en | arliculicr le sermon du mardi

d'echapperauximp6ts; necessairement, les plus lourdes charges retombaient sur le menu peuple, et cle toutes parts s'elevaient les plaintes les plus ameres. En J427, les Medicis, voulant gagner la faveur du peuple el abaisser lesgrands, ordonnerent, par Finstilution du cadastre, Feslimation de tous lesbiens,afm qu'on put repartir les emprunts forces sur chaque citoyen d'apres sa fortune. Mais ce qui en theorie serablait tres-juste, se trouva en fait cruellement inique; car les Medicis prelendirent imposer les biens variables et changeanls de 1'induslrie et du commerce. Cetle innovation souleva un mecontenlement si vif, que beaucoup de citoyens abandonnerent leur negoce. Le cadastre donna done le dernier coup a Findustrie florenline, et tandis qu'il causait de si grands dommages, il ne reme'dia a aucun des abus existants. Rien n'etait change" clans le systeme ordinaire des emprunts : le rhontant des sommes emprunte'es variail chaque fois selon le caprice du gouvernement, et la Re"publique ne pouvait que tres-rarcment les rembourser. En outre , F6 valuation de la fortune des commergants reposait sur des bases si incertaines, que les M6dicis y trouvaient Foccasion de favoriser ou de persecute! 1 qui bon leur semblait. Telle 6tait la situation quand le 5 fevrier 1495 on pres'enla devant le Grand-Conseil la nouvelle loi qui reorganisait les impdts conform6ment aux avis de Savonarole. Gelte reorganisation 6tait combin6e avec tant de prudence et de sagesse, elle pr6sentait des conditions de stabilite* si s^rieuses, que naguere encore on continuait a observer le systeme qui fut inaugure k F6poque et sous les auspices du Frere. La nouvelle loi e"tab.lissait Fimp6t foncier, inconnu jusqu'alors en Italie; elle

mellait un terme aux empnmts forces, aux taxes arbitraires, et obligeait tous les citoyens indistindement a payer le dixieme da revenu de leurs propri&e's immobilieres, sans qu'ils eussent droit a aucune restitution. On appela cet impot la Decima; un nouvel office ful cree" pour evaluer tous les biens, pour repartir et percevoir 6quitablement les imp6ts chaque anne"e (1).

Apres que celte importante question , dans laquelle Savonarole s'etait montre digne des plus grands r6formateurs politiques , eut 6te re"glee avec tant d'habilete, il restait a faire deux lois d'une importance non moins grande. La premiere avait pour objet la paix g6ne*rale et 1'amnistie (2); grace aux continuelles predications de Savonarole, tout Je monde paraissait d'accord sur celte loi. Iln'enelaitpasainsidel'autre,qu'onappelaitlaloides six feves ( legye dellesei fave}. Nous croyons n6cessaire d'en dire quelques mots, parce qu'elle donna lieu a de longues discussions dans leSe*nat, parce qu'elle futensuitc pour la Republique une cause de d6sordres et de pe"rils, pour la memoire de Savonarole une cause d'injustes et graves accusations. Les crimes ordinaires et les crimes poliliques 6taient generalement juges par les Huit de garde et de balie (Otto di Guqrdia e Balia) , qui, avec six feves c'est-a-dire avec six votes, pou-

(1) Celte matiere a etc Irailee a fond dans le remarquable ouvrage de Pagnini Sulla Decima. L'auteur y a public les decretsrelatifs au nouvel impot. Les registres de la Decima s'appellent libri della Decima, et le premier va de I'anne'e 1494 a 1'ann^e 1498. II s'e'coula un certain temps avant que les dispositions de la nouvelle loi ptissent 6tre mises a execution, et ce fut ' seuleraent en 1516 qu'on obtint la permission d'imposer les biens ecclesiastiques.

(2) On enlendait par paix gendrale la pacification des partis , la reconciliation mire lous les citoyens.

vaient releguer les citoyens dans un lieu determine, les exiler, les frapper dans leurs biens et meme les condamner a mort (1). Commeles Huit e"taient fre'quemment changes, comme ils partageaient les haines acharn6es des factions, ils violaient chaque jour impudemment la justice. Tous les hommes de loi trouvaient done indispensable Pe"tablissement d'un appel , qui , en altenuant I'autorite souveraine des six ieves , opposerait une digue aux monstrueux abus donl souffrait la ville. Telle etait aussi 1'opinion de Savonarole(2).

Ayant termini Pavenl, le Prieur de Saint-Marc fit sur

les psaumes (3), en Janvier et fe"vrier -1495, plusieursser-

monsoiiilrecommandaitlapaixge'ne'raleetrappelconlre

Jessix feves : Florence, disait-il sans cesse, pardonne

el fais la paix; ne crie plus : du sang, du sang; des

(1) La Seigneurie , sc mfilant de toutes choses , comme nous 1'avons dil, pouvait condamner auxmSmes pehies; maisledroit de prononicr ccs condamnations apparlenait specialement aux Huit. La loi centre les six feves devait s'appliquer aux sentences renJues par la Seigneurie, cornme aux sentences rendues par les Huit. C'est avec des ffcves que Ton votait. (Note du trad.}

(2) Ce fut toujonrs a Florence 1'opinion des e"crivains politiques. Voir Giannolli, Delia Rep ublltca Fio rent ina, el Guichardin , Del Rcggimento di Firenze.

(3) Sermons sw les psaumes. Ces sermons furent commences le 6 Janvier 1495. Apres avoir fait sept sermons sur les psaumes et un sermon adresse" a des religieuses , Savonarole prfecha sur Job pendant tout le carfime. Le l er mai, il reprit ses sermons sur les psaumes et les conlinua jusqu'au 28 juillet. On compte, en tout, vingt-neuf sermons dans ce recueil. Les sept premiers doivent etre regardos comme la suite de VAvent sur Aggc'e; ils ont le mSme cavactere que eel avent, landis que les dix-sept sermons suivants sont la suile du car6me sur Job. Quant aux quatre derniers sermons , ils sont de Fra Doinenico Buonvicini da Pescia.

meurlres, des meurtres! (1) Et il ajoutait : I1 faut restreindre un peu cette puissance des six fevespar 1'appel a un conseil de quatre-vingts ou de cent membres pris dans le Grand-Gonseil. Tu dis que eel appel diminue 1'aulorite de la Seigneurie; je le r6ponds qu'il 1'accroit au conlraire. Ou la Seigneurie veut faire le mal, et alors on ne doit pas lui -en laisser le pouvoir ; ou elle veut faire le bien, et alors elle y sera aid6e par un Gonseil de bons citoyens (2). Une autre fois, Savonarole insislait sur la necessity de reformer I'adminislration de la justice; il s'elevait contre Tabus continuel dela torture; il exhorlait k la Concorde, el s'ecriailde nouveau: Je t'ai parle des six feves, etj'ai dit qu'il fallait dormer autribunal des Huit une sorte de luteur (un ccrto bastoncello], c'est-a-dire un Conseil d'appel (3). Le Frere ne se lassa pas de revenir sur le me"me sujet, jusqu'a ce que la Seigneurie se fut d6cidee & rediger une loi, qu'elle presenta solennellement, le 15 mars 1495, aux Quatre-Yingts, leur demandant leur avis & cause de la gravitd du cas. Comme Tusage voulaitque les lois, avant d'etre presentees aux Gonseils , n'eussent el6 vues par personne, la lecture duprojet encore inconnu surexcita au plus haul point I'attention g6n6rale.

La premiere parlie de celte loi etait comple"tement conforme aux idees de Savonarole. On eut dit qu'il 1'avait r^dig^e Iui-m6me , car c'est k peu pres dans les termes suivants qu'elle etait formulee : Considerant 1'u- Iilit6 de 1'union et de la Concorde dans une r6publique

(1) Carnc, carnc, e sanguc, sangue. Sermon I, sur les Psaumcs.

(J) Ibidem.

(3) Sermon II, sitr les Psaiimes.

bien constitute ; voulant suivre les traces de Notre-Seigneur, qui par ses actions, en marchant, en prechant, en se reposant, recommandait toujours la paix; voyanl aussi que les choses naturelles tendent e"galemenl a I'unke" selon leur nature , ce qui faisait dire au philosophe I'unil6 double la force ; avertis, enfin, non-seulement par les evnements surnaturels dont nous avons et6 temoins cette ann6e dans la formation de ce gouyernement, mais par la misericorde du Seigneur a notre egard , misericorde que [nous sommes tenus d'imiter, les magnifiques Seigneurs et les Gonfaloniers ordonnent tine paix gen6rale et d6cretent le pardon de toutes les offenses ainsi que Pannulation des peines encourues par les partisans du gouverneraent dechu (I),

Quant a la seconde partie de la loi, elle s'^cartait un peu des conseils de Savonarole, et etablissait : que tout citoyen apte .aux charges publiques qui, pour cause. politique, aurait 616 condamne' soit par la Seigneurie, soit paries Huit, k la peine de mort. oui line peine corporelle quelconque ,' ou a une peins p6cuniaire sup6rieure a 200 florins, ou k rinternement dans un lieu d6termin6, ou a 1'admonilion, c'est-k-dire a la privation du droit aux charges publiques, etc,, pourrait pendant quinze jours en appeler auGrand-Gonseil. Dans ce cas, la Seigneurie devait aecorder la parole a quiconque se presentait pour la defense; elle etait tenue de soumettrela cause au Conseil six fois en deux jours, et d'absoudre 1'appelant si les deux tiers des voix se declaraient pour lui (2).

(1) Archlvlo delle Riformagioni.

(2) Arcitivio delle Riformagioni. Voir la loi elle-m^mc.

Cette loi diffe"rail des vues de Savonarole sur un point fort important, car au lieu de porter 1'appeldevantune assemble peu nombreuse, composed d'hommes prudents et verses dans le droit, elle le portait devant-le Grand-Conseil, ou les decisions risquaient d'etre dietees par les passions du moment plut6t que par la justice, par I'inexpe'rience de la multitude plut&t que par la sagesse de quelques citoyens. Les Ottimati ou partisans de 1'aristocratie s'e'laient opposes des le principe a loute espece d'appel , parce qu'etant habitues a voir 1'office des Huit tomber presque toujours entre leurs mains , ils ne pouvaient supporter qu'on en diminuat Paulorite' absolue. Mais, d'un autre c6te", le peuple considerait que le Grand-Conseil e'tait le seul maitre de la ville, et il pensait que toules les questions graves devaient, au nomde la loi, 6tre soumises a Pexamen dece Conseil. DanslePalais^ le choc des opinions soulevait de veritables tempe" tes. Le parli populaire, se trouvant en rnajorite, se laissa entrainer a voter les dispositions p6rilleuses de la nouvelle loi, qui remettait a la foule le jugement des causes les plus dedicates. II eut 6te, du reste, tres-difficile de modifier cette loi, puisque les termes en e"taient arr^tes. Comme on ne pouvait parler contre elle , il fallait ou la repousser ou 1'accepter. Or, la repousser 6tait devenu presque impossible , ses partisans Payant a dessein fondue avec la loi sur Pamnistie generate, que tout le monde regardait comme indispensable.

Neanmoins, il ressort des discours tenus dans la Prat/ca, que les citoyens honnetes du parti populaire avaient reconnu le danger et faisaient tous leurs efforts pour le.conjurer. Ils y seraientpeut-e 1 tre mfime parvenus si les

ennemis du nouveau gouvernement n'avaient eu recours a un artifice et a une ruse presque infernales. Quand ceux-ci se furent convaincus que le peuple, que les horames prudents, que Savonarole lui-meme voulaient absoluraent un appel coqlre les six feves, ils changerent de tactique, s'apercevant que rien ne pouvait mieux seconder les desseins hostiles a la democratic que la nouvelle loi. Ils pre"voyaient que celte loi, par son exage" ration, engendrerait bienl&t de graves d6sordres, dont ils profiteraient pour changer la forme du gouvernement et le mettre entre les mains d'un petit nombre de citoyens. Ainsi 3 apres avoir repousse" par tous les moyens 1' appel a un Conseil compose d'hommes sages et eclaires mais peu nombreux, ils s'unirent pour favoriser avec une e"nergie passionn6e 1'appel au Grand -Conseil. L'6tonnement fut done au comble lorsqu'on vit ce qui se passa dans la Pratica : tandis que le peuple se montrait moderS et que les partisans de Savonarole osaient desapprouver une loi propose"e par la Seigneurie; les Ottimati, les ennemis du nouveau gouvernement, les partisans des Me"dicis, la soutenaient de toute leur eloquence. Dans un volume de Frammenti di Pratiche (1), nous avons trouve, par un heureux hasard, le r6sum6 ou, comme on disait alors, le straccetio de ces discours 6crit par le notaire de- la Seigneurie. Gra"ce a ces documents, nous pouvons assister, pour ainsi dire, a une des discussions les plus im-

(1) Archivio delle Riformayioni. Ce volume etait marqui Cl. II, n 137, dansl'ancien classement. Quelques-uns de ces fragments divers out etc tres-precieux pour nous. Apres beaucoup de recherches , nous avons Irouvd des documents qui ont e"clairci des points obscurs ou mal compris de notre histoire.

porlantes et les plus anime'es qui aient eu lieu a Florence sous le regime republicain. Le sujet de la de"libe>ation pre"sentait un tres-haut inte're't, Des hommes jouissant d'une grande notorie'le prirent la parole, et de'ployerent loutes les ressources de leur talent oratoire. Ces harangues nous revelent comment, dans ces anciennes assembles, les lois se preparaient et se discutaient; mais, de plus, elles repandent une nouvelle lumiere sur un fait jusqu'k present mal connu, et d6fenclent Savonarole 'contre une des accusations les plus graves qui aient jamais e"t6 formulees contre lui.

La loi ayant 6t6 pr6sente"e etla Seigneurie ayant demande" aux citoyens leur opinion , ceux-ci se retirerent dans leurs differentes sections pour confe"rer ensemble. Apr6s ces d61ibe'rations particulieres, messire Domenico Bonsi, ami de Savonarole et 1'un des Accoppiatori, fut le premier a prendre la parole au nom de sa section. II recommanda la pate, en de"montra rutilite* et la n^cessite par des citations nombreuses de 1'fivangile et de Saint-Paul, melees'a des passages de Demosthene et d'Aristote. Puis, abordant la question de 1'appel, il soutint 1'urgence de cette mesure, tout en donnant a entendre que, parmi ses collegues, il y avail une grande diversity de vues ; mais , comme s'il n'osait pas aller plus loin et burner une loi presentee par la Seigneurie, il se borna a cette declaration. Messire Francesco Gualterotti parla ensuite. Apres avoir porte aux nues 1'amnistie, il proclaim la n^cessile d'un appel centre 1'autorit6 excessive des Huil qui avail toujours de'sole' la ville par les exils et les confiscations. Pourtant, la nouvelle loi lui paraissait si exorbitante qu'il eut la hardiesse de proposer que la dure'e de la loi,'au lieu

d'etre indetermin6e, fut restreinte a un temps Hmite.

La discussion s'e"tait de"ja fort anime"e, quand messire Luca Corsini, un de ceux qui le jour du lumulte avaient ferine" la porte du Palais devant Pierre de Medicis, se leva pour parler. Le parti populaire n'avait pas de defenseur plus passionn6 et plus influent que ce personnage, dont 1'eloquence retrac.a vivement la trisle situalion oil Ton se trouvait. Nous voyons, disait-il, toute 1'Italie 6branlee par des perils redoulables et sans pre"cdents. Places au centre de 1'Italie, nous sommes n6cessairement expos6s a souffrir plus que tous les uutres fitals. L'union et la concorde sontles seuls moyens efficaces de tenir en respect nos puissants voisins, prets a nous assaillir des qu'ils nous verront divises. Puisque nous avons donne a chaque citoyen la faculte de devenir membre du Conseil, tachons de nous concilier tousles amis de 1'ancien gouvernement; sinon,ils se serviront de leurs votes pour travailler en secret centre nous. Enfin , si aucun aulre argument ne peut vous lonelier, s'Scriait-il d'une voixplus haule, que Texemple donn6 par Notre-Seigneur vous suffise : apres avoir dirige centre nous Tepee de sa justice, il a voulu 1'eloigner, en nous pardonnant avec misericorde.Nousaussi, faisons done misericorde; accordons un pardon g6neral. [Peut-6tre ce remede parait-il extraordinaire, mais on doit se rappeler que dans les cas exlraordinaires 1'ordre consiste a sorlir de 1'ordre.

Passant ensuite a la question des six feves, il mil dans ses paroles plus de chaleur encore. II soutint que cerlaines modifications ^ la loi etaient indispensables , et , pouss6 par cet esprit d6mocratique qui se laisse facilement entrainer aux exces , il ajouta : Le corps

de la R6publique est un et indivisible, et ce corps, c'est le people entier, qui, ne pouvant tout gouverner luimeme, choisitles magistrats. Mais s'il surgit des doutes, des d&sordres, des dissensions corame nous en voyons tous les jours , il n'est pas injuste de recourir au Grand- Conseil, car le Grand-Conseil represente le peuple et c'est du Grand-Conseil que les magistrats ont regu leurspouvoirs. On ne dirainue pas Pautorite' des Seigneurs en faisant appel a ce peuple, maitre de toule la re*publique. D'ailleurs, si nous consid6rons les e*venements survenus dans ces derniers temps, nous reconnaitrons qu'il est souverainement sage .et prudent de desirer 1'adoption des lois proposers.

Lorsque Gorsini eut termine son discours, tous les yeux se tournerent vers le jurisconsulte messire Guidantonio Vespucci, renomme' pour son eloquence et pour son savoir. On reconnaissait en lui 1'un des plus puissants soutiens du parti des Ottimali, Imminent docteur qui, au mois de decembre precedent, avail pr6sente dans le Palais toutes les raisons capables de meltre obstacle a l'6tablissement du gouvernement populaire. Sa science donnait un tres-grand poids a son opinion, et il ne 1'ignoraitpas.Il s'exprima avec beaucoup d'e"nergie et de"ploya toutes les ressources de sa dialectique. Avant d'entrer en matiere, il loua les discours des orateurs qui avaient deja par!6 : Chacun , dit-il , a tendu par divers moyens au me"me but , celui de raffermir la liberte. Je suis heureux aussi de constater que plusieurs ciloyens ont franchement exprime" une opinion contraire a celle de la Seigneurie, car c'est de cette fae.on seulemenl qu'on peut parvenir a la verite" ('I).... Quant a

(1) O'etail prcsque une ironic et un reproche a 1'aclressc de ceux qui

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moi, ajoutait Vespucci en entrant directement dans la question des six feves, je ne vois qu'une chose, c'est qu'il faul chercher la yoie qui mene a I'e'galite' de tous les citoyens : si la vieille route y conduit, on doit la suivre; si elle n'y conduit pas, il est n6cessaire de prendre une autre direction. A dire vrai, 1'ancienne loi me parait tres-perilleuse. Quand on la considere attentivement, on s'apere,oit que les dispositions en sont defectueuses, qu'elle a des inconve'nients dans la pratique, et qu'il n 'est pas juste d'accorder aux Seigneurs tant d'autorite qu'on ne puisse se pourvoir contre leurs decisions. Du roi de France on en appelle au Gonseil de Paris, de 1'empereur on en appelle au pape, et conlre la sentence du souverain pontife il existe aussi un appel (1). On ne doit done pas s'indigner de voir corrige'e par d'autres une erreur qui a pour cause la precipitation ou 1'inadvertance. Et si les princes, qui ne sont assujettis a aucune loi, se soumettent spontan&nent ci i'appel, pourquoi.les magistrals voudraient-ils s'y opposer ; eux qui tiennent du peuple toule leur autorite" ? Get appel ne fait que restituer au peuple uri droit qui apparlient au peuple, et que r6primer les d6sirs immode're's des citoyens trop ambitieux. II y aura certainement pour les juges un frein salutaire dans la pensee que leurs sentences seront revisees par le Grand-Gonseil. Je ne vois done pas quel inconv6nient on peut re-

avaicnt vio!6 la loi, en se permettant d'exprimer, ne fiit-ce qu'en partie, une opinion contraire a la proposition de la Seigneurie.

(1) Le concile dc Trente ne s'etait pas encore rasserable, et le souvenir du concile de Constance 6tait dans toule sa vivacite ; la doctrine d'apres laquelle on pouvait en appeler du pape au concile n'avait pas ete condamne"e par 1'Eglise romaine.

douter en detruisant la pernicieuse puissance des .six feves..... Quant a ramnistie, il est inutile d'en parler, car il n'y a qu'une seule opinion a ce sujet parmi les citoyens. L'amnistiesera d'autantplus ulile qu'elle se fera plus promptement et qu'elle sera pi us large... Mais,disait Vespucci en fmissant, il n'y a qu'un moyen d'elablir une paix solide,, c'esl de supprimer celte odieuse autorite des six feves, cause de toutes les discordes (1).

Grande fut la surprise de lous les citoyens en entendant Yespueei defendre avec tant d'ardeur ces droits du peuple qu'il avail, au mois de de"cembre precedent, combattus avec une e"gale ardeur. Sondiscours fut pourlant celuiqui fit pencher la balance. Le 18 mars, la nouvelle loi fut approuvee dans le conseil des Quatre-Vingts par quaire-vingts voix centre treize (2), et le 19 elle fut ratifiee dans le Grand-Gonseil par cinq cent quarante-trois voix centre cent soixante-trois. Telle est I'histoire ve"ritable de celte discussion; mais tous les 6erivains 1'ont passed sous silence, accusant injuslement Savonarole d'etre 1'auteur d'une loi si imprudente , tandis que ses sermons nous demontrent qu'il en soutenait une autre Ires-mode'i'e'e, landis que les Pratiche de la Seigneurie prouvent que les partisans du Frere avaient presque

(1) Ces discours se trouvctil lous dans le Framincnlo di Pratica cite plus luxut ( Archivio delle Riformagionl.) Nous avons tMi6 d'en rendre fidfelementle sens elde rapporler, aulanl que possible, les paroles elles-memes. Pi'ouonces en ilalien , ils furenl ecrils en lalin par le notaire.

(2) Archivio delle Riformagioni. La Seigncuvie, les Colleges, elc., prenant part aux delibe"ralions du conseil des Qualre-Yingls , ce conseil comprenail plus de membres que son nora ne sen blcrait 1'indiquer.

viole les anciens usages parlementaires de la R6publique pour s'opposer a cette resolution radicale (1).

On doit done regarder la loi contre les six feves comme le premier triomphe du parti qui avail pour but la destruction de la r6publique , parti que nous verrons bient6t acharnS a la perte de Savonarole et toujours pr6ta mettre

(i) II faut remarquer que les ecrivains contemporains se laisent sur ce sujet ou mentionnenl le jugement porte" centre Savonarole comme vine accusation maintes fois ve'fule'e. Au xvi' sifecle , cependant , les enriemis du Frere soutinrenlde nouveau cette opinion et amenerent a la parlager un grand nombre de personnes favorables a la memoire de Savonarole. Ainsi Guichardin , dans son Reggimenlo di Firenze, p. 165 , fait dire a. Del Nero, qui parle des fluit de garde et de balie : J'ajouterai que j'approuve la proposition du Frere, suivant laquelle tout ciloyen condamn^ pour un crime politique, el non pour un autve crime , pourrait inlerjeter appel ; mais je voudrais que 1'appel fat juge , non par le Grand-Conseil , comme Savonarole en est d'avis, mais par le se"nal , devant lequel le magistral qui a prononc6 la condamnalion devrait se presenter pour deTendre sa sentence. ( En marge du manuscrit , 1'auteur a mis : peuk i elre vaudrait-il mieux que 1'appel fut juge par les Quaranlc. ) Sans s'en apercevoir, Guichardin soulient prjcis^ment 1'opiinon qui etail celle de Savonarole, et qui ressort clairement des predications du Prieur de Saint-Marc. Machiavel accuse plus explicitement encore le Frere d'ayoir ete I'insligateur de la loi coutre les six feves : Lorsque, apres 1494 , la constitution de Florence fut reforme'e avec le concours de Jerome Savonarole , qui , dans ses Perils, a manifesto son savoir, sa prudence el sa force d'ame, on dut a 1'iniliative de cc religieux, entre autres mesures destinees a rend re aux ciloyens la securite, une loi permeltanl d'en appeler au peuple centre les sentences prononce"es , pour des causes politiques , par les Hull el par la Seigneurie. Savonarole sollicila longlemps I adoption de cette loi, qui ne passa qu'avec une granite difficulte, etc. ( Discorsi , lib. I, ch. XLV. ) Celle assertion de Machiavel et des autres dcrivains ne peut resister a I'e'vidence des fails; mais elle prouve que la participation de Savonarole a la formation du nouveau gouvernement elait assez grande pour qu'on ait pu allribucr au reformateur les lois m6mes desapprouvees par lui.

en oeuvre la ruse et la fourberie. Pour arriver a ses fins, il ddploya une finesse et une astuce politique qui feraient horitea tous les diplomatesde notre temps, Savonarole, a la ve'rite', se tut lorsque la loi fut vote"e; il ne voulait probablement pas provoquer la discorde et la division entre le peuple et la Seigneurie; peut-etre aussi, comme beaucoup d'aulres, ne pr6voyait-il pas les tristes et dangereuses consequences que deyait entrainer le simple deTaul de mesure dans une loi tres-juste en principe. Mais les maux presents et visibles 6taient plus redoutables que tous les maux futurs et cache's, car au momentmemeoule peuple proclamaitune reconciliation ge"ne"rale et une amnistie complete, lesennemis du nouveau gouvernement s'unissaient pour renverser la re"publique qui venait de leur faire grace. II est certain qu'a parlir de ce jour les passions s'aigrirent davantage, que 1'ingratitude et la duplicit6 des Ottimati blesserent profondement le coeur franc el loyal de Savonarole. Sur ce fait, il garda un silence absolu ; mais- dans les sermons qui suivirent, se trahit une certaine irritation , une certaine amertume qu'on n'avait jamais remarqu6e en lui. Tant est vrai Tancien proverbe qui dit : une goutte de vinaigre gate un baril de miel.

Par la loi relative. a 1'appel contre les six feves on avait commence a reformer raclministralion de la justice. On conlinua a s'occuper de cette reTorme, sur laquelle Savonarole ne cessait d'insister du haut de la chaire (\). II y avait en effet dans la justice un dsordre extraordinaire, une confusion indescriptible de jnridictions et de lois, confusion cr6ee spe*cialement par Laurent

(I) Yo:r les Sermons sur Aggfo el' les Sermons sur les psaumes.

le Magnifique, qui avait tellement embrouille" toute jurisprudence, qu'on ne pouvait presque plus venir a. bout d'aucune,' affaire (1). Les juges principaux dans les causes civiles et criminelles eHaient aulrefois deux magistrals etrangers , le podestat et le ccipitaine du peuple. Devant eux e"taient porte'es les contestations les plus graves, et c'est a eux qu'on en appelait des sentences rendues paries juges inferieurs qui sie"geaient dans les differents quartiers (2). Yers 1477 la charge de podestat et celle de capitaine du peuple furent abolies (3), et les attributions des magistrals supprime's cchurenl en grande partie aux Seigneurs et aux Huit, dont 1'autorite se trouva ainsi conside'rablement accrue. La m6me ann6e , le tribunal de commerce , appele Casa clella Mercatanzia , perdit aussi beaucoup de son importance. Ce tribunal , qui tenait ses stances aupres du palais des Prieurs (4) , avait joue" jusqu'alors un tres-grand role dans laHepublique; il 6tait le centre et le foyer de la vie industrielle a Florence. Comme on n'avait pas pense* a corriger cet etat de choses, personne ne savait avec certitude h quel tribunal il fallait s'adresser, et la justice 6laittres-malrendue. Aussi Savonarole recommandail-il une reTorme generale. II voulait qu'on creat une Ruola, c'est-k-dire un tribunal conv pose de citoyens exp6rimentes , et il tenait a ce que ces

(1) De celle fa^on on recourail toujours a Laurent, qui voulail&lre juge et maitre de tout.

(2) Voir les slaluls de Florence , publics a Fribourg en trois vokimes (1778).

(3) Archivio dclle Rtformagioni. Voir la loi du 20 avril (498; die mentionne ces fails en rtMablissant le podestat el le capilainc du peuple.

(4) Appele aussi palais de la Seigneurie. ( Note du trad.)

magistrals fussent riches et largement retribues. II voyait la un gage d'incorraplibilite'. Mais si cette innovation exige une.lrop grande depensepourle moment, disait-il, faites du moinsvenir tout de suite un bon juge des appels, un juge loyal et capable (1). Reorganise? egalement la Mercatansia, et metlez a la t6te de ce tribunal un juge Granger, selon lesanciens slatuts (2). Gomme la Ruota etait uiie institution tout a fait nouvelle a Florence, elle ne put etre fondle qneplusieurs anne"esapres (3). Quant ft la Mercalansia, 1'on songea au contraire i\ la r6tablir imm 6diatemenl dans sa premiere grandeur.

Le 20 et le 21 mai 1495, la nouvelle loi passa dans les deux Gonseils ; en voici la teneur : Considerant que rien n'importe autantque radmiiiistration de la justice; voyanl combien les lois posterieures aux anciens statuts ont affaibli par leur confusion la renommee de la Casu della Mercatansia (4); voulant, enfm, chercher un remede a ce mal dans 1'imitation des lois anciennes si sagement pes6es et rendre au dit tribunal sa bonne reputation , les magnifiques Seigneurs et le Gonfalonier ont decide et ordonne ce qui suit : Les Seigneurs de la Mercalanzia devront elire trente-huit citoyens experimentes, ages de trente-cinq ans au moins; ces citoyens seront 1'objet d'un scrutin dans le Grand-Conseil ; les treize

(1) Yo!r les Sermons sur Agyee el les Sermons sur les psaumcs, Voir aussi les Sermons sur Ruth et Michde , prononces pendanl les jours de fete de 1'aiuiee 1496 ; il I'aul surtoul remarqucr le sermon du 3 juillet.

(2) Ibidem.

(5) Le 30 avril 1498, on voulut revenir au pedestal et au capita'me du pe'uple ( voir la loi dans VArchivio delle Riformagioni ) ; en 1502 , on suivit le conseil de Savonarole, et on crea la Ruota.

(4) Les anciens statuts avaicnte'le r<!diges en 1393.

qui auront obtenu le plus de voix deviendront les legislateurs et les reformateurs du tribunal de commerce et de I'universite des marchands (Statutari e Riformatori della Casa e Corte dclla Mercatanzia eel Universitd dei mercatanli); ils auront la meme autorite qu'avaient les reformateurs de 1477, c'est-a-dire le pouvoir de supprimer les slatuts, ou de les computer et de les reformer entierement. Les nouveaux statuts, apres avoir e"te approuves dans le Grand-Gonseil , auront force de loi. C'est ainsi que fut rendue a la vie 1'ancienne et illustre Casa della Mercatanzia, et que fut r6dige a Florence le second code de commerce appele par les marchands le statut de quatre-vingt-seize (1). II servit a prouver que la sagesse civique venait de renaitre parmi les Florentins, et procura de tres-grands avantages au peuple et aux corporations en regularisant 1'administration de la justice.

Le gouvernement nouveau achevant chaque jour de se constituer, il 6tait n6cessaire que les Accoppiatori renongassent a leur charge qui e"tait devenue inutile ou qui se trouvait en contradiction avec les fonctions des magistrats recemmentcre6s. Savonarole employason influence a obtenir ce resultat , et messire Domenico Bonsi , son ami, fut un des premiers a donner sa demission (2). L'exemple de Bonsi fut suivi par les autres Accoppialori, et le 8 juin une loi leur donna la permission, lafaculte et le droit d'abandonner au profit du Grand-Gonseil I'autoritc et la puissance qu'ils avaient regues du Par-

(1) Dans la Magliabechiana (cl. XXIX, cod. 143) se trouve une aucienne copie du nouveau slatut ; elle est precedee de la loi que nous avons indiquee plus-liaut.

(2) Burlamacchi , Vila, etc.

lamento (-!). La m&meloi eHablissaille n.ouveau mode et les nouvelles formes qui devaient de"sormais pre"sider a r&eclion de la Seigneurie (2).

I/office des Accoppiatori ayant disparu sans secousse, il restait encore a presenter une loi de la plus grande importance; il fallait abolir les parlamenti, cause de

(1) Voir celle loi dans l'4rc/w>/o delle Riformagioni.

(2) Voici comment , d'apres celte loi , devait 6lre elue la Seigneurie. Le Grand-Conseil elanl re"uni, on lirait au sort, qualre-vingtscize electeurs , c'esl-a-dire vingt-quatre par quartier. Chacun d'eux dcsignait a son lour un citoyen de son quartier et les quatre-vinglseize citoyens designed de cette fac.on etaient les candidats a la Seigneurie. Parmi ceux qui obtenaient plus de la moitte des voix , on en clioisissait huit ( c'est-a-dire deux par quartier ) , et 1'on mettait leurs noms dans la bourse generate (borsa generals), sauf le nom du plus age" qui etait mis dans une plus petite bourse (borsellino). Aux membres effectifs de la Seigneurie correspondait un nombre double de membres honoraires ; on mettait done dans la bourse per rispetto , c'est-a-dire afiu qu'ils fussent veduti, les seize noms qui avaient obtenu le plus de voix ( face ) , pourvu que le nombre de voix obtenu depassat la moilie. Quant a la petite bourse ( borsellino ), on y meltail sans doute le nom du plus age parce que c'etait le plus Age quile premier devail remplirles fonctions de president (proposto ), fonctions qui passaient tous les trois jours et quelquefois mfiine plus souvent d'un Seigneur a un aulre.

Pour la nomination du gonfalonier, on tirail au sort vingt electeurs : chacun des dix premiers clioisissait deux citoyens , dont Pun devenait candidat a la charge de gonfalonier effectif (per sedere), et 1'autre cnndidal a la dignite de gonfalonier honoraire (per esser veduto). Les dix electeurs suivants choisissaient tous aussi deux citoyens, Vun comme candidat aux fonctions de gonfalonier, 1'autre comme candidat aux fonctions de nolaire du gonfalonier. De celte facon on avait, pour 1'office de gonfalonier effectif, viugt candidals , qui etaienl 1'objet d'un nouveau vote : celui qui recueillatt le plus de voix , pourvu qu'il en eut plus de la moitie , eHait proclame gonfalonier ; les deux qui venaient apres dtaient seulemenl gonfaloniers per rispetto ou per cssere veduti , c'est-a-dire bonoraires. Voi'r la loi dans YArchivio delle Riformagioni.

lous les d&sordres & Florence, de tous les coups d'etat , de loutes les tyrannies. Puisque le Grand-Gonseil pouvait toutfaire et toutdeTaire, le parlamento avail perdu sa raison d'etre; en le re"unissant, on ne pouvait avoir d'autre but que celui de d6truire la r6publique. Si Pierre de Mdicis, qui sollicitait de*ji, non sans succes, 1'appui de Charles VIII et des princes italiens, reussissait a rentrer a Florence, le seul moyen qu'il eut de se concilier la plebe 6tait certainement la convocation des parlamenti; et si ses amis, dont le nombre 6tait considerable et dont 1'energie n'6tait que Irop connue, pensaient h. tenter dans la ville quelque entreprise en sa faveur, ils ne fondaient aussi leur espoir que sur les parlamenti, qui avaient toujours 6t6 a Florence 1'instrument le plus docile du despotisme , le levier le plus complaisant de toutes les revolutions.

Dans les e'crits des historiens et des politiques florentins, nous rencontrons souvent de longues dissertations oil sont enume'res les perils, les malheurs et les forfaits qui furent la consequence des parlamenti (1); mais, an moment dont nous parlons la question 6 tait devenue beaucoup plus brulante. Onvoyait de loin conspirer les Me'dicis, et en delibe'rant sur la loi relative aux six feves, on avait decouvert qu'au sein m6me de la R6publique se

(1) Guichardin, eutre autres, ecrit ce qui suit dans ses Dtscorsi ' ( Opere inedite,t.'Il, p. 299) : Pour mainlenir ce mode degouvernement, il est n^cessaire de maintenir la loi qui defend de convoquer les parlamenti, car les parlamenti ne peuvent servir qu'^ dissoudre la Republique ; ils n'ont pour resultat que de contraindre le peuple, par la lerreur des armes et par la force, a approuver toules les propositions quilui sont pre*senl&}s; enfin ilsdonnentacroire que ce qui a e"te fait 1'a et^ par la volonte et avec la cooperation de lous les ciloyens. i)

trouvaient les ennemis de la liberte; aussi les esprifs s'etaient-ils enflamme's au su]el-Aes'parlamenti; et Savonarole se laissa entrainer a tenir en chaire un langage inaceoutume, qui ne convenait certes pas a un ministre de paix : J'ai pense" a ton parlamento , et je ne puis y reconnaitre qu'un instrument de destruction. II est c< done n6cessaire de le supprimer. Yiens ici, mon peuple, N'es-tu pas le maitre maintenant? Oui. Eh bien 1 prends garde qu'on ne reunisse un parlamento, si tu ne veux pas perdre ton gouvernemenl. Sacheque les parlamenli ne sont autre chose qu'un u moyen d'enlever au peuple la direction des affaires. Retiens cette verite et enseigne-la a tes enfants. Peuple, si tu entends la cloche corivoquer le parlamento, levetoi, tire l'6pee et dis : Que veux-tu faire? Ge Conic seil ne peut-il pas tout? Quelle loi desires-tu e"tablir? Ce Gonseil ne peut-il l'6tablir lui-meme? Je. sou- (f haiterais done qu'une loi ordonnat a la Seigneurie de jurer ; lorsde son entree en fonctions, qu'elle ne reuu nira pas de parlamento ; je souhaiterais que, dans le cas ou un citoyen aurait 1'inlention de reunir un parlammto, quiconque revelerait ce dessein regut la sorame de trenle mille ducats si le coupable appar- (i lenait a la Seigneurie , et une somme de mille duct cats si le coupable n'etait pas un des Seigneurs. Quand le citoyen qui projettera de convoquer le para lamento sera membre de la Seigneurie, qu'on lui coupe Iat6te; quaad il sera etranger a cette magistrature, qu'il soil de"clare" rebelle et prive de tons ses biens. Que les gonfaloniers , en prenant possession de leur charge, pretent serment de courir aux maisons des Seigneurs et de leslivrerau pillage, des que la cloche

a donnera le signal du parlamento; que le gonfalonier a qui va saccager une des maisons des Seigneurs garde le quart des objels pill^s, et que Je reste soit abandonne"auxbommes quil'accompagnent. Dem6me, si les Seigneurs tentenl de r6unir le parlamenlo, qu'ils (i ne soient plus regardes comme Seigneurs quand ils mettront le pied sur la ringhiera, et que chacun ait le droit de les couper en morceaux sans pe'che. (-1) G'etait \h un emporteraent passager, et nous pourrions faire observer que la confiscation , le pillage et la destruction des maisons etaient, a cette epoque, lespeines dont on frappait ordinairement les clelits politiques. Mais ni ces coutumes barbares, ni les manoeuvres ou/dies conlre la RSpublique par les Medicis, qui s'approchaient clejft des murs de Florence , ne sauraient excuser complelement Savonarole d'avoir obei si aveugl6ment k la passion.

Quoi qu'il en soit, c'est le 28 juillet 1495 que le Frereavail preche ce sermon, et le 13 aout la loi avail deja passe". Voici comment elle etait congue : Voulanl assurer par les reformes acluelles la Hbert6 de ce peuple Ires-prospere; d6sirant la conservation perpetuelle de ce gouvernernent, afin qu'apr6s nous nos enfants jouissent de cette sainte liberte , et afin que personne n'ose, dans un acces d'ambition, s'eriger en tyran et subjuguer les libres ciloyens; sachant que pour detruire noire liberte', pour ancantir cette nouvelle constitution et ce bon gouvernement, il n'y a pas de moyen plus sur que le parlamento ; considers!, enfin,qu'il ne se peut presenter

(1) Sermons sur les psaumes. Yoir le XXVI 8 sermon, prononcele 28 juillet.

aucun cas oil il soit ne"cessaire de convoquer le parlamento, puisque le gouvernement est entre les mains du peuple, qui est le vrai et legitirne maitre de notre cite et qui peut faire toutes les nouvelles lois sans r6unir le parlamento , etc. : les magnifiques Seigneurs et le Gonfalonier ddcretent et ordonnent qu'on ne pourra plus a 1'avenir convoquer de parlamenlo , ' qiie la Seigneurie devrad^sormais jurerde n'en plus jamaisr6unir ; que quiconque complotera de faire appel aux parlamenli encourra la peine capitale, et que trois cents florins seront donn6s a quiconque denoncera tout projet de parlamento (1).

AjDres ce premier mouvement de violence, Savonarole revint a ses idees habituelies, a son ceuvre de pacification, et consacra tons ses efforts a la fondation d'un raontde-pie"te. Je vou-s recommande ce mont-de-pie"t6. Que tout le ibonde luivienne en aide. Les femmes surtout

(1) Voir la loi dans VArchivio delle Riformagiom, Peu apres, Savonarole fit dcrire en gros caracteres, dans la salle du Grand- Conseil, les verssuivants :

Se questo popolar consiglio e cevlo Governo , popol , della tua citlate Conservi , che da Dio t'6 stalo offerto , Tn pace starai sempre e'li liberlate.

Tien, dunque, 1'occliio della mente aperto, Che niolte insidie ognor U fien parate ; E sappi che chi vuol far parlamento , Vuol torti delle mani il reggimenlo.

Florence, si lu conserves ce Conseil populaire et celte sage constilulion qui t'a ete offerte par Dieu, tu demeureras toujours en paix et en libcrte". Tiens done ouvert IVil dc ton esprit , car on te prepare beaucoup d'embilches , et sache que si Ton veut convoquer un parlamento c'esl pour t'arracher des mains Ic gouvernement.

devraient donnef toutleur superflu... Que chacun apporte son offrande et qu'elle ne consiste pas en quata trim, -mm en ducats. (1) Le Prieur de Saint-Marc ne se lassait pas de prficher ainsi en faveur de celfce institution, et sans cesse il implorait pour le has peuple la charit6 des citoyens, des femmes et des riches.

On ne pouvait, en effet, rien iraaginer de plus efficace pour le soulageraent des miseres du peuple que ce montde-piete". Lesjuifs e"tablis a Florence pretaient a interet compost, et retiraient trente-deux et demi pour cent de leur argent, de sorte qu'on avail vu la somme de cent florins, prelee aux conditions ordinaires, monter, en cinquante ans, a plusde quarante-neuf millions sept cent quatre-vingt-douze mille cinq cent cinquante-six florins (2). Ges scandales avaient excite parmi les classes pauvres une grande haine centre les juifs et provoque 1 les esprits e'claire's a mainte meditation sur les moyens de remediera des abus si criants. Deja, du haul de la chaire, le frere Barnabe" de Terni avail demontrS aux Florenlins l^itilit6desmonls-de-pie'teetilenavaitfondeunaPe'rouse. Plus tard, le frere Bernardin de Feltre multiplia ces 6tablissementsenltalie etvint a Florence, au temps de Laurent deM6dicis, poury plaider la cause de celte bienfaisante institution. Le 20 mars 1473 la loi etait pre"pare"e , lorsqu'un Juif r^ussit, dit-on, a corrompre moyennant cent mille florins les magistrals et Laurent le Magnifique Iui-m6me. L'affaire fut abandonee, et le frere Bernardin fut exi!6 de Florence. A 1'epoque de Pierre de Medicis , les freres mineurs reveillerent 1'indi-

(1) Sermons sur Amos. Voir le sermon du mardi apres PAques.

(2) Ce n'est point la un calcul exag6re des hisloriens; le fait est consigns dans le decret mfime qui inslilue le niont-de-piet6.

gnation du menu peuple centre les juifs, et pr&eherent de nouveau en faveur du mont-de-pi6le. Gela donna lieu a de norabreux desordres, aggrav6s par 1'impiudence de Pierre, qui, simplement pour se mettre en opposition avec les magistrals etles gens les plus 6claire"s, favorisait les franciscains (1).

Savonarole s'etait toujours abstenu d'entrer dans ces inutiles debats, etjamais une parole n'etait sortie de sa . bouche centre les juifs; il voulait les convertir, non les persecutor. Gependant, il combattit pour le mont-depiete quand le peuple devint libre , et a lui seul il installa chez les Florentins cette institution. Le 28 d6cembre 1495, la loi fut approuvee. Elle commenc.ait ainsi : Heureux celui qui veille sur 1'indigent.et sur le pauvre ; au jour de 1'adversite, il sera delivr6 par le Seigneur. La loi maudissait ensuite 1'abime pestilentiel oil le fatal venih de 1'usure avait plonge" Florence depuis soixante ans deja par la faute des juifs, secte abominable et ennemie de Dieu . Enfm, la loi ordonnait de choisir huit citoyens, qui, sans recevoir aucun salaire, re"digeraient les staluls du mont-de-piete ; apres quoi , tous les conlrats passes avec les juifs seraient regardes comme nuls; en outre, dans le d61ai d'un an, les juifs seraient tenus de quitter la ville. Le 15 avril 1496 , les statuts e"taient r6dig6s et ratifies par les deux Conseils. Toutes les clauses avaient pour but 1'a vantage du peuple : les frais d'adminislration ne devaient pas depasser six cents florins par an ; I'int6ret que payeraient les emprunteurs ne pourrait exceder six pour cent , mais ceux -ci s'en-

(l)Pareuti.(Sfon di Firenze) racoule ces fails, ct ajoule que les espritsles plus cultives ^laient favorables aux juifs.

gageraient par serment a ne pas jouer avec 1'argent rec,u du mont-de-piSte (I). En favorisant la fondation de ce saint 6tablissement, Savonarole avail tellementa cceurde venir en aide aux pauvres gens, que si Ton avail suivi ses conseils, les employes auraienl e"te salaries par la Commune, et les pr6ts auraient e" te fails sans interels (2). Cela ne fut pas possible; mais les slaluls du mont-de-pie'te soulagerent grandement le peuple. Aussi ne'fut-il pas nccessaire d'expulser les juifs. Au moment oil vivail Savonarole les passions e'taienlfortexalte'es, mais n'allaient pas jusqu'a 1'intolerance.

Telles e"taient les lois par lesquelles le peuple flortnlin organisait sa liberte" et se donnait une nouvelle constilution. Sans doute dans le recueil des lois proniulgue'es alors on en peut trowver beaucoup d'autres; si nous les avons pass6es sous silence, c'est qu'elles ne pr6sentent pas un inleret general. Parmi ces lois, cependant, nous en voulons citer une qui parut le 8 juin 1495 , et dont voici la substance. Les magnifiques Seigneurs et Gonfaloniers, considerant que messire Dante Alighieri, arriere-pelit-fils du po8te, nepeutrentrer dans la ville parce qu'il n'est pas en etat de .payer la taxe dont il a etc frappe par les Seigneurs aux mois

(I) Archivio delle liifonnagioni. Les lois relatives au mont-ile- Iiiet6 sont publities dans Passerini ( Storia degll Stabilhncnll di Benejicenza in Flrenzc }. Mais 1'auteur se trompe quand il nie que Savonavole ait encourag6 relablissement tlu monl-de-piete , et quand il <iffirtnc qne le Prieur de Saiul-Marc combatUl celte institulion , parce qu'elle avail ete propos^e par les franciscains , ses euneniis. Cette assertion est conlredite , non-seuU'ment par le temoignage unanime des historiens ct des biographes de Savonarole , mais par tout ce que le Frere a dit publiquement en chaire.

2) XXl sermon sur Amos.

de novembre et de decembre derniers ; el jugeanl qu'il est convenable de temoigner quelque gratitude ci la posterit6 d'un homme qui a ete" pour notre ville un si grand ornement, decidentque les sentences d'exil, d'internement,etc., prononce"es contre le dit messire Dante seront regardees comme non avenues (1). Quoique cette mesurenefutpourlamemoire du grand gibelinqu'unere'paration lardive , quoiqu'elle ne constituat pour le nom du divin poe'te qu'un acte de justice insuffisant, elle fit grand honneur h la Republique naissante. Qiiant aux autres lois de cette e"poque nous n'en parlerons pas, ne voulant mettre sous les yeux du lecteur que Pensemble du nouveau gouvernement.

On avail done, en un an , fonde" la Iiberl6 d'un peuple, accord^ aux citoyens le droit de porter les artnes , reforme les imp6ts, detruit 1'usure par 1'e'tablissement du mont-de-pi6t6, proclam6 une amnistie gen6rale, aboli pour toujours les parlamenti, et organist le Grand-Gonseil, auquel le peuple de Florence resta toujours attache avec une tenacite qu'il ne monlra jamais pour aucune aulre de ses institutions politiques. G'est alors qu'on plaqasurla ringltieradu Palais la statue de Judith coupant le cou a Holopherne, osuvre de rimmortel Donalello; et afm que de ce lieu 61ev6 elle symbolisat aux yeux de tout le peuple le triomphe de la liberte sur la tyrannie , ongrava surle pi6destal 1'inscription suivante : Exemplum sal. pub. cives posuere MCCCCXCV (2).

(1) Archivio delle Jliformagioni.

(2) Cetle statue avail appartenu aux Medicis ; elle fut placde par cux, aprcs la ruine de la Republique, dans la loggia des Lanzi (1504), oil elle se Irouve encore avec 1'ancienne inscription r6publicaine. Quelques porsonnes pre'lendeat qu'en placant plus lard dans la

Et tout cela fat fait dans un court espace de temps, sans qu'on tirat I'6p6e, sans qu'on versat une goutte de sang, sans qu'aucune discorde Sclatat a Florence, la ville des soulevements populaires ! Enfiir, ce qu'il y a de plus surprenant, c'est qu'un seul homme, un simple moine (i), ait pu conduire du haut de la chaire une si grande entreprise et la diriger toujours vers le bien.

, mftme loggia Perse"e coupant la I6te de Meduse , le chef-d'oeuvre de Cellini, on voulul symboliser la tyrannic renaissante qui tue a son lour la Re"publique.

(1) Void de quelle facon, le 1" avril 1495, Savonarole lui-meme s'exprimait sur la revolution de 1494, et sur les principales lois dues a sa propre initiative : Voyant approcher un changement de gouvernement, changement qui aurait pu provoquer des troubles et une 'i grande effusion de sang,.... je re"so1us, inspire par Dieu, de prS- (i cher au peuple la penitence , afin qu'il tronvat grace aupres du Seigneur. Le jour del'apdtre saint Mathieu , c'est-a-dire le 21 septem- - bre 1494, je me mis a Vceuvre, et, de toutes les forces qne Dieu m'avait donn&es, j'exhortai le peuple a se confesser, a jeuner et a prier. " Ces devoirs ayant e"t6 accomplis avec zele , la bontti de Dieu changea la justice en misericorde, et le llnovembre la constitution polilique de la ville fut miraculeusement abolie , sans desordre et sans violences. 11 fallait alors, 6 peuple florentin , adopter un nouveau gouvernement. Je te convoquai, a 1'exclusion des femmes, dans la principale eglise, en presence des magnifiques Seigneurs et des autres magistrats de ta cite. Apres avoir longuement discouru sur le bon gouvernement des villes d'apres la doctrine des philosophes et des theologiens sacres , je te ddmontrai quel 6tait le gouvernement nalurel de Florence , et je t'indiquai dans le cours de ma predication quatre choses a faire. La premiere etait de craindre Dieu. La sei concle 6tait d'aimer le bien public et de le pre'fe'rer a I'interfit prive". La troisieme e"tait de proclamer une reconciliation gene'rale entre toi et ceux qui t'avaient gouverni precedemment. A ces prescriptions, j'avais ajoule 1'appel contre les six feves. (XXIX 8 sennonsnr Job. ) II faut observer que 'ce sermon fut prononc6 quand deja la nouvelle loi de I'appel etait adoptee, et que, ici comme ailleurs, Savonarole affirme avoir conseille 1'appcl contre les six feves, mais non I'appel au Grand-Conseil conlre les six feves.

Exemple .unique dans 1'histoire des effets tout-puissants de la parole et de la volout6 humaines. Savonarole ne se montrait pas sur la place publique , il ne sie'geait pas dans le Palais , et pourtant il devint 1'ame du peuple entier, 1'auteur principal de toutes les lois qui fonderent le nouveau gouvernement. Apres la revolution de 1494, les lois, jusque dans leurs moindres phrases, portent 1'empreinte de 1'esprit de'mocratique du Frere; 1'ilalien remplace le latin dans leur redaction (1) ; une nouvelle forme, un nouveau style, une nouvelle inspiration leur donnentune physionomieparticuliere; oncroit presque, en les lisant, entendre la propre voix de Savonarole; souvent meme le texte de ces lois est emprunle 1 au sermon par lequel le Frere les avail conseillees aux Florentins.

Entrons-nous dans les Conseils, nous entendons les citoyens soutenir les idees et employer jusqu'au langage du reformateur dominicain. Notre admiration devient plus grande encore quand, arrives a la fin de cette ann6e 1495 et tournanl nos regards en arriere, nous constatons que Florence n'a jamais 6t6'si sage, si prudente et si mode're'e, et que la forme du gouvernement recemment institue est la meilleure, la seule stable dont le peuple ait su se doter pendant les longues annees de son existence orageuse. Enfin que dirons-nous lorsque nous verrons les plus grands politiques florenlins ne pouvoir s'empecher de porter aux nues cette

(l).Les lois anlerieures a 1494 sont rMig^es en lalin; celles qui suivirent Texpulsion des M^dicis sonl redig(Ses eu italien. De meme , aprfes la moitie de I'annee 1495, les resumes des discours prononces dans les Pratiche se trouvenl Perils en ilalien. Plus tard on revint an lalin.

constitution apres 1'avoir miirement examinee (1)?

Machiavel, Guichardin, Giannotli, qui e*crivirent a une epoque ou la liberte" de Florence 6tait de nouveau ane"antie, ou le patriotisme avail perdu tout espoir, se sontlivres a de profondes meditations sur 1'histoire de Florence et de 1 'Italic, pour trouver la forme de gouvernement qui pourrait le mieux s'adapter a leur pays si jamais la fortune venait a changer. Ils conclurent unanimement que rien n'6tait preferable au Grand-Gonseil et a la constitution de 1494, et ils s'appliquerent & la modifier suivant les besoins de leur temps. Chose surprenante ! ces grands g6nies ne s'ecarterent pas des id6es du Prieur de Saint-Marc. Dans les modifications qu'ils proposerent ils voulaient un gonfalonier a vie, et Savonarole, avant de mourir, avait plusieurs fois 6mis le memevoeu; ils voulaient un nonveau tribunal pour les causes criminelles , et Savonarole, par ses predications, avait insist^ sur la n6cessite de cette innovation ; ils proposaient la liberte de discussion dans les Conseils, et Savonarole 1'avait conslamment r6clam6e.

Quelques ecrivains, il est vrai, se sont efforc6s de prouver que Savonarole ne fut pas 1'auleurdu Grand- Conseil, Soderini en ayant apporte" de Venise la premiere ide"e ; qu'il n'inventa pas le mont-de-pi6te', puisque cette institution avait 6te deji recommand6e par d'autres pre*dicateurs ; et ainsi du reste. Ces e'crivains se sont donn6 une peine inutile. Savonarole ne trouva dans son imagination aucune des institutions qu'il introduisit & Florence ; en cela consiste son plus grand me*rite. De pareilles institutions ne se creent pas, ne s'i mprovi-

(1) Voir la note a la fin du chapitre.

sent pas; elles sont le resultat du temps, le produit des eve*nements au milieu desquels un peuple a vecu. Le Frere sut de"couvrir ces institutions et en reconnaitre le me'rite ; il fut assez puissant pour decider Florence a les adopter. C'est la le plus grand 61oge qu'on puisse faire du ge'nie politiquede Savonarole. Nous le re"petons : Sa- .vonarole fut plus clairvoyant que ses concitoyens, parce qu'il appre"cia les choses sans esprit de parti , avec son bon sens naturel, avec sonprofond amour dubien, avec une intelligence de'gage'e des vaines theories. Voila pourquoi il va de pair avec les plus grands fondaleurs de re'publiques.

Si Pevidence de 1'histoire, si les lois memes que nous avons rapportees presque litte"ralement, si 1'autorite des grands politiques italiens ne parviennent pas a prouver la justesse de ce jugement, nous ne savons en ve>ite a quels arguments recourir. 11 est de mode aujourd'hui de mettre en Evidence quelques singularites de Savonarole etdejuger 1'homme tout entier d'apres ces singularite's. Nous ferons observer que Savonarole, dans sa vie politique, au milieu deseve'nements de rann6e!495, avait % e"nergiquement r^prime" les bizarreries de son caractere, et nous ajouterons que s'il mela trop souvent encore d'etranges saillies a ses discours religieux, scientifiques et m6me politiques, il ne fit que partager les erreurs des plus grands hommes de son temps. Les singularite's de Jer6me Cardano, de Pomponace, de Porta et de tant d'autres, furent assur6ment beaucoup plus accentuees; personne cependant n'a jamais pense a nier le genie dont ces personnages ont fait preuve dans les sciences physiques et mathemaliques. Serail-il done possible de contester la grandeur politique de Savonarole ,. serait-

il possible de repandre le ridicule sur sa personne, quand on a devant les yeux un peuple qui vit seulement de la vie que cet eminent esprit avail su lui communiquer; quand on voit le Frere organiser une constitution qu'admirerent a 1'envi tous les e'crivains anciens et modernes? Si, malgre" ces considerations, certains traits du caractere de Savonarole troublent nos lecteurs et les empfichent de se former un jugement clair et stir, nous les prions de nous suivre dans notre re"cit. Quand nous aurons examine" en detail et avec soin les bizarreries que nous venons de signaler, peutetre sera-t-on moins severe al'egard du Prieur de Saint- Marc.

NOTE

DBS JUGEMENTS QUE PORTEHENT LES GRANDS ECRIVAINS P01ITIQUES DE FLORENCE SUR SAVONAHOLE ET SUR LE GOUVERNEMENT ETABLI PAR LUI.

Machiavel ne parait pas avoir eu beaucoup de sympathie pour Savonarole; car, dans une de ses premieres lettres, il parle de lui comme d'un moine fourbe et ruse. Ces dispositions peu bienveillantes donnent d'autant plus de poids au jugement respectueux que, dans un Sge plus avance, il porta sur le Frere. A la verite, il ne s'abstient pas de relever certaines erreurs politiques qu'il croit pouvoir reprocher a Savonarole, surtput en ce qui concerne la loi contre les sty feves,'loi dont nous avons parle deja et dont nous reparlerons plus loin ; mais il insiste beaucoup plus sur le savoir, sur la prudence et sur lavigueur d' esprit du reformateur (discorsi, lib. I, cap. XLV); il le proclame inspire par la vertu divine (De-

cennale prmo); et il ajoate : on ne doit parler qu'avec respect d'un si grand homme. Quand il aborde ensuiteles institutions fondees par Savonarole, il est force d'en reconnaitre toute 1'importance; ainsi, dans son Discows a Leon X, il dit expressement que le seul moyen de reorganiser le gouvernement de Florence, c'est de retablir le Grand-Gonseil. Sans satisfaire toutes les classes de la societe, on n'ajamaisfonde aucune repubiique durable. Or, on ne coutentera jamais tous les citoyens de Florence, si on ne leur ouvre pas les portesde la salle du Grand-Conseil. Que votre Saintete le sache bien, quiconque pensera a s'emparer du pouvoir s'empressera de rouvrir cette salle. Si les eloges de Machiavel sontplus accentues quand il s'agit des lois institutes par Savonarole, de 1'ascendant conquis par le Frere sur le peuple, que lorsqu'il est question de la personne meme du religieux , la difference d'appreciation s'explique facilement, pour pen qu'on refle-. chisse a la difference, je dirais presque a 1'opposition de ces deux caracteres, dont 1'iin s'abandonnait tout entier a la 1'oi, a 1'enthousiasme spontane, tandis que 1'autre se Hvrait uniquement au doute, a 1'examen, a 1'aualyse. Ces deux grands . homraes n'etaient pas fails pour se comprendre. Savonarole aurait condamne avec une souveraiue rigueur les idces du secretaire florentin; et celui-ci, malgre sou admiration pour Je fondateur de la repubiique de 1494, ne pouvait epargner ses sarcasmes au moiue et au prophete. Cette ironic qui perce quelquefois sous la louange , ce blame qui est toujours ternpere par I'estime et la deference, nous depeiguent beaucoup mieux les vdritables sentiments de Machiavel que ne pourrait le faire un jugement plus arrete.

Quant a Giannotti, ce noble et genereux citoyen qui eut le malheur de voir deux fois disparaitre la liberte de sa patrie et qui, dans Texilauquel il futdeux Ms condamiie, se consola en etudiant les moyens de reorganiser le gouvernement de Florence lorsque cette ville serait affranchie de nouveau, il ne rencontre jamais sous sa plume le nom de Savoaarole sans que son cceur de brave citoyen batte plus fortement. Son admiration pour les institutions conseillees par le Prieur de

Saint-Marc se manifesto avec une touchante ingenuite. Le createur du Grand-Couseil, dit-il , etait plus sage que Giano della Bella; ear celui-ei, pour proteger le peuple, voulait opprimer les grands, tanlis que celui-la s'efforca d'assurer a tousla liberte. (Delia Repubblicafiorentina, p. 87;Firenze, 1850.) L'ouvrage de Giannotti coiitieut, d'un bout a 1'autre, les temoignages de cette admiration. L'auteur reproche-t-il aux moiiies de son temps I'abus des predications politiques, les allusions trop frequentes aux affaires de 1'fitat et du gouvernement, il ajoute aussitot : Sans doute, Fra Girolamoprcha sur cesmatieres;mais il n'y a plus de Fra Girolamo, il n'y a plus de moine qui possede tant de savoir, tant de pvudence et taut de sagesse; les religieux ne doivent done pas etre assez presomptueux pour oser faire ce que faisait eelui qui les surpassait de beaucoup sous tous les rapports. (Delia Repubblicafiorentina, lib. III, p. 233. )

Si 1'ou veut connaitre veritablement 1'opiuion des grands hommes d'Etat florentins sur Savonarole,si Ton veut lire une appreciation detaillee de la constitution conseillee par lui, si Ton veut se rendre compte des importants services qu'il rendit a la liberte de sa patrie, ce sont les OEwres inedites de Francois Guichardin qu'on doitcousulter avant tout. Dans son Uistoire del'Italie, ecrite a une epoque ou la memoirede Savoncrole n' etait pas en faveur, Guichardin avail fait violence a sa plume. Mais dans les ecrits qu'il composa en secret et qu'il lie destinait peut-etre pas a la publicite, c'est un autre historien qui nous parle. 11 semble avoir voulu se decharger d'un poids qui pesaittrop sur sa conscience et donner un libre essor a des sentiments comprimes depuis longtemps. On dirait que le manteau solenuel du diplomate corrompu tonibe de ses epaules ct laisse voir le simple vetement du rdpublicain. Un hymne eloquent a la liberte sort spontanementde sa poitrine, et il en fait retentir les murs de sa chambre, n'ayant pas eu le courage de le faire entendre a ses concitoyens. II n'a pas assess de paroles pour louer Savonarole et le Grand-Gonseil, etabli a rinstigation du Frere. Leg Florentins, dit-il, ont tant attache leur coeur a la liberte conquise en 1494, que les Medicis ne reussiront a la

faire oublier i par 1'habilete, ni par la douceur, ni par la ruse. Autrefois il etait facile de supprimer la liberte, parce qu'il s'agissait de 1'eulever seulemeut a un petit nombre de citoyens ; mais depuisl'etablissementduGrand-Conseil,il s'agitde I'enle,ver atous. )t(Ricordi, xxi, xxxvm, CCCLXXVI.) Dans le Reggimento di Firenze, Guichardin repete plusieurs fois la memo idee : Vous avez une grande obligation a ce Frere, qui a su prevenir le tumulte , et accomplir pacifiquement une oauvre dontl'executiondirigee par tout autre cut iufailliblemeut coute beaucoup de sang et n'eut etc possible qiTau milieu d'un tresgrand desordre. En effet, vous auriezeu d'abord un gouvernement aristocratique, compose d'un tres-petit nombre de citoyens, puis un gouvernemeut populaire sans limites, qui aurait amene des troubles, des collisions sanglantes et aurait peut-etre abouti au retour violent de Pierre. Seul, Savonarole a su lacher les renes des le principe, pour les resserrer ensuite a propos. (p. 28 et passim.) L'Histoirc de Florence est plus explicite encore, Guichardin y manifeste pour ainsi dire l'entliousiasme d'un Piagnone. 11 exalte la prudence, le genie pratique et politique de Savonarole ; il voit en lui le sauveur de la patrie. Ses paroles sont si eloquentes que, ne pouvant les rapporter toutes, nous ne voulons pas les affaiblir par une seche analyse.

De notre temps, il est vrai, quelqties historiens ont entrepris de discrediter Savonarole comme homme politique; et, se trouvant a court d'arguments, ils ont tourne le Frere en ridicule avec une incroyable legerete". Mais tous les ecrivains recents qui ont approfondi le sujetsont arrives a la meme conclusion que les auteurs anciens. Et certes, s'il est, parmi les Florentins modernes dont la politique a ete 1'etude assidue , un nom qu'on puisse rappeler apres ceux de Machiavel, de Guichardin et de Giannotti, c'est le nom de Francesco Forti, qu'une mort pr^maturee a prive d'une legitime illustration. Voici comment s'exprime sur Savonarole cet homme d'elite qui montra dans 1'etude du droit et des anciennes institutions de sa patrie une penetration vraiment extraordinaire : La reforme conseillee par le Frere a fonde peut-etre le seul gou-

verneraent juste que Florence ait eu sous le regime republicain. Tous les citoyens eminents qui jusqu'en 1530 embrasserent a Florence le parti du gouvernement populaire ont etc devoues aux ide"es de Savonarole. L'histoire italienne du xv e siecle ne saurait guere revendiquer de plus grands hommes que lui ; 1'histoire politique de la Republique florentine n'en pourrait peut-6tre mentionner aucun qui lui ait etc superieur. (Forti, Istituzioni civili.) II nous semble superflu d'ins^rer dans cette note d'autres cita tions , car les fails parlent avec trop d'evidence.

GHAPITRE VI.

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