‹ Jérome Savonarole et son temps [microform]Chapitre 39 sur 42 · LES PROPHETIES ET LES ECRITS PROPHETIQUES DE SAVONAROLE · texte numérisé non relu

LES PROPHETIES ET LES ECRITS PROPHETIQUES DE SAVONAROLE

Si Ton voula,it, apres avoir lu le cliapitre pre'ce'dent, se repr6senter 1'etat d'esprit oil se trouvait Savonarole, on s'6carterait facilement de la verite". On s'imagineraH volontiers que le Frere elait, sinon orgueilleux, dumoins content dusucces qu'il avail obtenu, des grands services qu'il avail rendus a sa palrie. Gependant, la lecture des sermons preches par lui a cette epoque suffit pour prouver qu'il 6lail en proie a une profonde trislesse. Pendant que, du haul de la chaire , il exerce une influence souveraine sur le peuple suspendu a ses levres, pendanl que la ville entiere obeil a sa volont^ , il est loin de s'abandonner aux flalteuses illusions. De sombres perspeclives se'dressent devant ses yeux, et c'est en vain qu'il cherche a repousser les sinistres pressentiments. Je suis 6puis6 , 6 Florence , par quatre anne"es de predications continues , dans lesquelles je n'ai fait que me pr6occuper de toi. Mais ce qui m'a surtout abattu, c'est la pensee persistante du cbaliment que je vois approcher, ce sont les angoisses que je ressens pour toi, en refle'chissant aux calamile's qui te menacent. Aussi, j'adresse a Dieu pour loi des prieres incessantes (1) . Les grandes promesses que Sa-

(i) Sermon XXII1 C sur Aggce,

vonarole avail fakes a Florence, les brillantes esp6rances qu'il lui avail Iaiss6 entrevoir furent toujours soumises a des conditions : Si vous ne vous convertissez pas au Seigneur, les presages favorables se changeront en presages funestes. Le peuple 6tait tellement endurci dans le mal, que 1'avenir de 1'Italie, 1'avenir de 1'Eglise, 1'avenir de Florence surtout, apparaissaient enveloppe's de perils aux regards de J6rome.

Ces pressenliments semblaient 1'assi'^ger avec plus de vivacite" au moment meme oil Ton aurait cru que son ame devait 6tre plus sereine et plus satisfaite, 11 venait de sortir victorieusement de sa premiere lutte politique; il avail fait adopter la forme du gouvernemenl populaire ainsi que la fondation du Grand-Conseil; une'foule joyeuse se pressait autour de sa chaire, et attendait presque de lui un cantique de louanges au Seigneur, lorsque, pre"sentanl une de ses allegories habituelles, il depeignit les angoisses qui Pobse"daienl el pr6dit a ses auditeurs sa mort violente, dont il parait n'avoir jamais doute. Un jeune homme, quittant sa maison, s'embarqua pour pecher. Pendant qu'il p6chait, il fut mene en pleine mer par le mailre du navire, et, ne voyant plus le port, commenQa a se lamenter. Florence ! ce jeune homme qui se lamente, il est dans celte chaire. J 'ai abandonne ma maison pour le port de la religion, ou je me suis embarque, a 1'age de vingt : trois ans , afm de chercher la liberte et le repos , deux choses quej'aimais par-dessus tout. Mais lajejetai mes regards sur les eaux de ce monde, et je commengai a gagner quelques ames parla predication. Comme je prenais plaisir k m'acquitter de ce devoir, le Seigneur m'en-

voya sur la mer et me transporta au large, oil je suis maintenant et d'ou je n'aperc,ois plus ;le port. Undique mnt angustice. Je vois s'elever devant moi la tribulation et la tempe'te ; derriere moi le port a disparu , et le vent me pousse de plus en plus vers la haute mer. A ma droite, sont les elus qui implorent du secburs ; a ma gauche, les me" chants et les demons , qui nous tourmentent avec acharnement. Au-dessus de moi, j'apercois la vertu 6ternelle, et I'esp6rance me soutient; mais audessous de moi s'ouvre 1'enfer, que je dois craindre comme homme, parce que sans 1'aide de Dieu j'y tomberais certainement. Seigneur, Seigneur, oil m'astu conduit? Pour avoir voulu le conserver quelques ames, je me trouve dans un lieu ou je ne puis jouir du calme d'autrefois. Pourquoi m'as-tu condamnd a provoquer partout des dissentiments et des luttes? J'6tais libre , et me voilk maintenant 1'esclave de chacun. Je vois fondre sur moi de tous cotes la guerre efc la discorde. Vous du moins, 6 mes amis, 6 les e"Ius de Dieu, vous sur qui je pleure nuit et jour, ayez piti de moi ! Donnez-moi des fleurs, comme dit le caritique, quia amore langueo. Les fleurs, ce sont les bonnes oeuvres, et mon seul voeu est que vous plaisiez a Dieu et que vous sauviez votre ame. Savonarole, en prononc,ant ces paroles, 6tait si agit6, qu'il fut forc6 de s'arrfiter : Au milieu d'une si violente temp^te, laissez-moi prendre un peu de repos.

Mais , disait-il en continuant son sermon, quelle sera, 6 Seigneur, la recompense accord6e dans 1'autre vie a qui sortira victorieux de semblables combats ? Ge que Posil ne peut voir, ce que 1'oreille ne peut entendre : la beatitude e"ternelle, Et quelle sera la re-

compense accordee dans cette vie ? Le serviteur ne saurait etre plus grand que son maitre, respond le Seigneur. Tu sais qu'a la suite de mes predications j'ai 6t6 crucifi6 : ainsi le martyre t'atteindra a ton tour. Oh! Seigneur, Seigneur ; s'e"criait alors Savonarole d'une voix qui retentissait dans toute 1'eglise, accordemoi done ce martyre, et fais-moi prompteraent mourir pour toi, comme tu es mort pour rrioi ! Je crois deja voir la hache aiguisee... Mais le Seigneur rne dit : Attends encore un peu, afm que les e've'nenients qui doivent arriver se produisent, et ensuite tu de"ploieras la force d'&me qui te sera accordee. Apres ces paroles, le Frere, reprenant rexplication du psaume qu'il avail choisi comme sujet de son sermon, comraentait le verset Laudate Dominum quia bonus ([}.

En ces moments de transport , Savonarole s'ecriait quelquefois : Un feu int6rieur brule mes os et me force a parler. II arrivait alors a une sorte d'extase, ou 1'avenir semblait re'ellement se de"couvrir h ses yeux. Quand ces extases s'emparaient de lui dans la solitude de sa cellule , il restait longtemps entoure" de visions et veillait pendant des nuits entieres , jusqu'a ce que le sommeil triomphitt de lui et vint rendre la force a ses membres fatigues ; mais quand elles le surprenaient en chaire devant tout le peuple, son exaltation n'avait plus de limites et de"passait tout ce que la plume peut decrire. Une force invincible semblait rentrainer 3 et il entrainait son auditoire. On voyait des femmes et des homines, de tout age et de toute condition, artisans , pofites , philosophes , e"clater en sanglots. Le

(1) X1X sermon sur Aggee.

contemporain qui a recueilli les sermons a mesure qu'ils e'taient prononc^s se trouvait alors dans la necessile" d'crire : crlci j'ai t6 domine par les larmes, et je n'ai pu continues Savonarole !ui-mme s'asseyait epuise" a la suite de ces emotions violences; il etait parfois oblige" de garder le lit plusieurs jours (1), Jamais la critique ne pourra parfaitement appr6cier la puissance de certains sermons, car bien des passages sont incorriplets et la parole du Frere, telle qu'elle nous est parvenue, n'a plus cette ardente vivacite" que lui cpmmuniquait i'oraleur. L'enthousiasmede Savonarole, sav6h6mence et I'e'loquence de sa personne, si Ton peut s'exprimer ainsi, devaient etre extraordinaires, car les fragments de discours que nous posse"dons ne suffisent pas pour expliquer 1'impression produite par le pre*dicateur sur le public florentin, qui 6tait cependant le public le plus cultive" de 1'Europe.

Quand on considere impartialement la vie et la doctrine de Savonarole, on ne peut nierque ce religieux eut un singulier et inexplicable pressentiment de 1'avenir, pressentiment qui donna k ses Merits , ?i ses predications, a sa vie, un caractere tout special. En de'pouillant ses proph^ties de certaines particularit6s et de certains details accessoires, on constate avec surprise qu'elles se sont presque toutes r6alis6es. Nous ne parlons pas s'eulement de cette penetration politique grdce a laquelle Savonarole pre" vit , avant tous ses concitoyens , Pinvasion des Fran<jais, 1'expulsion des Me"dicis ainsi que tant d'autres ev6nements, et qui excitait une si grande admiration ehez tous les hommes d'etat les plus avises de ce sie-

(l) Compendium Revelationum.

cle (1). Nous n'insistons pas non plus sur cette sorle d'intuition constants qui lui permit de pr6sager sa mort violente , de 1'annoncer avec une inexplicable assurance et une merveilleuse precision. Savonarole a un me"rite plus grand encore que nous voulons surtput faire remarquer : il fut le premier & comprendre qu'une importante renovation se pr^parait, que le sentiment religieux devait renailre dans le co3ur des homines

(1) Commines, ainsi que nous 1'avous remarque" plus hautet ainsi que nous le redirons plus loin , croyait que Savonarole 6tait un veri-. table prophete, et, dans ses M&noires, qui temoignent parlout de son admiration pour le Frere , il repete souvent : Savonarole a prdit la venue du roi quand personne n'y pensait; il a ecrit ensuite a hades VIII et m'a dit a moi-meme des ohoses que personne h'a crues et qui se sont toutes realises. Nardi et une foule d'aulres ecrivains contemporains donnerent a Savonarole le nom de prophete. Machiavel lui-nieme, quoiqu'il ne fut pas tie ceux, nous 1'avons vu, qui comprenaient le mieux ou qui jugeaient le plus imparlialement Savonarole , n'osa jamais nier ou seulernent metlre en doute les prophelies du Prieur de Saint-Marc. On ne doit , dit-il, parler qu'avec respect d'un si grand nomme; et il ajoute qu'un ndmbre infini de personnes avaient foi dans les predictions du Frere , parce que sa vie, sa doctrine et les sujets sur lesquels il parla suffisaient & lui concilier la confiance . (Discorsi sidle Dcclie^ ; liy. I, ch. -xi, p. 52, Italia , 1813.) Guichardin, cclui de tous les ecriyains qui a peut-etre apprecie Savonarole avec le plus de.justesse, estdansl'incerlitude sur la question des prophe'ties : C'est le temps , dit-il , qui r6soudra mes doutes ; mais si Savonarole fut sincere , comme sa vie ainte le ferait croire , notre 6poque a vu un tr6s-grand prophete; s'il ne fut pas sincere , nous avons eu sous les yeux un homme extraordinaire. II ne serait pas possible de faire les choses qu'il a faites , de lies conduire avec tant d'adresse et de -prudence , sans avoir les qualite"s les plus rares. ( Guichardin , Storia inedita di Firenze).. Un descendant de I'illustre historien a public* en 1863 une inte'ressante brochure sous cetitre : Prophtties politiques et religieuses de Sawnarole, recueillies par Francois Guichardin. Il en existe un exemplaire dans la bibliotheque du prolestantismc francais (21, place Vendfirhe). ( Note du trad.)

pour les re^nerer, qu'a travers des luttes sanglantes la socie"te" reoouvrerait sa vigueur perdue. Yoila ee que signifient, si nous y refl^chissons bien, les fameuses conclusions de Savonarole : L'&glise sera renouvele"e apres avoir ete" chatie'e, et tout cela aura lieu bientot. Ces avertissements multiplies dans lesquels le Frere r6pete que les infideles seront convertis, que le christianisme triomphera sur la terre, qu'il n'y aura bientot qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur, prouvent que J6r6me sent s'approcher le moment oti le genre humain retrouvera son unite", ou le cbristianisme sera la seule religion des peuples civilise^. En lisant et en examinant de pres les ecrits du Prieur de Saint-Marc, on reste stupe"fait de la persistance qu'il met a appuyer sur ses conclusions, de la certitude avec laquelle il semble en apercevoir la r^alisation. Et quand nous Tentendrons plus tard, inspire" par une incroyable clairvoyance, de"crire les futurs malheurs de 1'Italie , sans omettre les plus minutieux details ; quand nous le verrons s'6mouvoir, s'exalter et se laisser en trainer a un d61ire de douleur en parlant de 1'avenir, nous ne pourrons expliquer le fait, mais nous reconnaitrons ce qu'il a d'extraordinaire. Get homme a devant ses yeux la navrante destined de sa patrie, et il pressent pour elle des calamit6s si terribles , que d6ja il les subit presque lui-m^me.

Telle est Pimpression que produit le caractere proph6tique de Savonarole quand on jette un coup d'osil sur la vie entiere de ce grand homme, quand on observe 1'ensemble de ses predictions, en s'arre'tant seulement a celles qui offrent un mt6re~ t g6n6ral. Lorsqu'on examine au contraire, dans ces m&mes prophecies, les ques-

lions particulieres et accessoires , les choses changent d'aspect, et Ton est forc6 de constater chez le Frere un c6t6 d'esprit tout a. fait nouveau. On voit alors qu'en Savonarole il y avait pour ainsi dire deux homraes de nature tres-diffe"rente : 1'un s'avanc,ait vers 1'avenir, 1'autre reculait presque dans le passe". Le premier nous a occupe jusqu'a present; le second se presenter maintenant a notre attention, et nous allons faire connaissance avec lui.

La scolastique avait eu tant de part k la formation intellectuelle de Savonarole, qu'elle laissa en lui une grande inclination pour les subtilites et pour la sophistique. En outre, Savonarole avait pris des 1'enfance Fhabitude de lire et d'approfondir avec passion, dans saint Thomas, tous les passages qui se rapportent aux operations des anges , au caractere des prophetes et a la nature de ieurs visions. II e"tudiait sans reiache les distinctions minutieuses et les raffmements du docteur angelique ; en meme temps il ne cessait pas d'interroger 1'Ancien Testament et TApocalypse ; de sorte que tous les songes, toutes les visions des prophetes et des patriarches etaient graves dans sa memoire. Ges meditations absorbaient souvent son jeune esprit pendant des jours entiers; elles enflammaient son imagination, surexcitaient violemment son temperament tres-nerveux. Les songes et les visions qu'il avait eus tout enfant se multiplierent, envahissant son ame et I'assiegeant durant la nuit. Quand il s'apergut que la lecture de la Bible et des Peres, que les prieres ferventes et les veilles augmentaient chaque jour le nombre de ses visions, il commenc.a a croire qu'elles lui 6taient miraculeusement envoy^es par le

ministere des anges , comme elles le furent aux prophetes, selon saint Thomas. Des lors il n'eut pas un seul reve . pas une seule vision etrange , dont il ne trouviH requivalent dans la Bible et qu'il ne cherehat a expliquer d'apres les regies du docteur angelique. Agenouilie dans sa cellule, il passait des nuits entieres a contempler ces visions, qui epuisaient de plus en plus ses forces et exaltaient son cerveau. II finissait parvoir en. toutes choses des revelations du Seigneur.

II y a aussi une autre circonstance qui merite d'etre prise en consideration. Parmi les moines de Saint- Marc se trouvait un certain Silvestro Maruffi, dont 1'influence fut grande sur les destinies de Savonarole. Get homme avait eu, lorsqu'il etait enfant, une maladie qui avait dege"nere en une sorte particuliere de somnambulisme, ou il tombait meme daris le jour ; il apercevait alors des visions singulieres et pronongait d'etranges paroles. Cependant, il etait loin d'attribuer a ces apparitions aucune origine myste'rieuse ousurnaturelle. Apeine sut-il que Savonarole commencait a parler de revelations, et a predire 1'avenir, qu'il luiadressa d'amers reproches, qualifiant sa conduite de folie indigne d'un homme grave. Mais Savonarole, avec cette fermete a laquelie il' devait son ascendant sur les hommes, engagea Maruffi a prier avec ferveur, pour que Dieu manifestat la v6rite. Maruffi lui-meme, peu avant sa mort, quand il n'avait plus le courage de defendre son maitre, fit 1'aveu suivant : Que ce fut 1'effet de ma maladie ou d'une autre cause, il me sembla que les esprits me blamaient de ne pas avoir foi en Savonarole (1). ,Gette vision

(l) Co fait cst aujourd'hui d&nontr clairement et mis hors dc

avail 6t6 sans doute un nouvel effet du somnambulisme extraordinaire de Maruffi; mais elle avait produit une impression ineffac,able sur les deux moines, qui, a partir de ce jour, ne doulerent pas un seul instant que toutes leurs visions ne fussentre"ellement des r6ve"lations divines. Savonarole te"moigna a Maruffi une, estime et presque un respect que ne justiflaient ni le peu d'instruction ni le caractere faible et le"ger de ce religieux; il lui accorda une conflance vraiment aveugle (1), et,

doute par la decouverte que nous avons faite du second proces de Savonarole' et des proces de fra Silvestro e.t de fra Domenico. Fra Silvestro decrit ses visions et confesse inge"nument que les m&lecins Jes altribuaient a une maladie ; elles diminuerent tout d'un coup , ajoute-t-il , lorsqu'a 1'occasion d'une autre maladie on lui cut tire" huit livres de sang. Les aveux de fra Domenico confirraent tout ce que dit fra Silvestro. Les paroles de ce dernier trouvent aussi une nouvelle confirmation dans les depositions des temoins. Yoir 1'Appenilice de 1'edition italienne.

(1) La seule lecture des proces cites plus haut pent de"montrer pleineraent la verite de notve assertion. Fra Domenico confesse que lui et Savonarole avaient tant de confiance dans les paroles de Maruffi, qu'une oudeux fois ils presenlerent comme des visions personnelles certaines visions de Maruffi : celui-ci affirmaitles avoir cues par I'intermediaire des anges , qui lui avaient recommande* de les rdveler a ses deux compagnons pour que ceux-ci les raconlassent au peuple en leur propre nom. Fra Domenico , en face de la mort , s'efforce de prouver que ce proced^ etait non-seulement permis , mais obligatoire , puisque les anges en avaient conseille 1'emploi. Yoir, dans 1' Appear dice de Tuition italienne, le Process o di Fra Domenico da Peseta dell 1 or dine del prediction, registrato per sua mono propria. Nous avons trouv6 dans la bibliotheque Riccardi ( cod. 2053, foglio CXXXI retro e seg.) ce document Ires-important. Il prouve d'une fa?on irrefutable rhe'roique fermete' d'^me de fra Domenico. En devoilant avec une grande naivete sa superstition et celle de Savonarole, fra Domenico d6truit implicilement tous les doutes sur la sincerit6 de son maitre comme sur la sienne. Toutes les fois que nous ferons allusion a ces proces, le lecteur devra consulter 1'Appendice de F6-

ainsi entraine" d'erreur en erreur, il se confirma de plus en plus dans ses idees relatives aux visions. Ses dispositions naturelles , le hasard, l'e*tude , la priere , tout enfin semblait avoir conspir6 a le pousser violemment sur cette pente dangereuse.

On ne saurait s'imaginer avec quelle complaisance il accueillit alors ses visions et jusqu'a quel point il en devint esclave. A 1'entendre en certains moments , on aurait cru qu'elles constituaient seules toute 1'importance de sa mission. II leur consacrait une 6tude incessante, de serieuses meditations. Pendant des heures entieres, il cherchait a discerner comment les anges produisent les visions dans 1'esprit de 1'homme, comment rhomme entend les voix surnaturelles, et ainsi de suite. Ses sermons, ses lettres, tous ses e'crits , contiennent ga et la les idees qu'il 6tait parvenu a se former sur ce sujet , et dans son Dialogue sur la verite prophetique il les rassembla toutes pour en faire une sorte de traite scientifique. On y apergoit une naive cre'dulite', une etrange confusion. En vain cherchons-nous a d6couvrir ce que Savonarole pensait au juste de ses prophecies et de sa mission prophe"tique ; il semble adopter tour a tour des th6ories oppos6es, et ne pouvoir se decider positivement pour aucune.

On dirait parfois qu'il se fonde settlement sur la raison pour annoncer 1'avenir, car l'6tucle de la Bible et la vue

dition italienne ; nos opinions seront loutes confirmees par les nouveaux documents. Nous ne pouvons nous servir d'une r^cente publication faite par les Archives de Florence dans le Giornale Siorico, parce que cette publication est en partie apocryplie , en partie incorrecte. Si on la compare avec le manuscrit menlionne plus haul, on feconnaitra facilement la justesse de notre observation.

des moeurs corrornpues du clerge doivent persuader a tout homme clairvoyant que le chatimenl est proche (1). D'autres fois, au contraire, il croit connaitre 1'avenirau moyen des visions celestes, qui sont autant de re've'lations que Dieu meme lui a faites pour le bien du peuple italien. Et ce n'est pas a son caractere de bon Chretien qu'il pense devoir le don de prophe'tie. II ne se considere que comme un instrument dans la main de Dieu, et, quoique prophete, il peut n'etre pas sauv . D'apres cette doctrine, calque'e sur le systeme de saint Thomas, il prenait done express6ment la qualite de prophete ; il donnait a ses visions la signification et Fimportance que le docteur ang61ique et 1'Eglise assignent aux visions des prophetes. Elles viennent, disait-il, directement de Dieu^et sont grav6es par les anges dans 1'intelligence et non dans le coaur, sans que 1'homme acquiere par elles la certitude du bonheur 6ternel (2).

Toutefois, dans lesouvragesduFrere relatifs klaproph6tie se pre'sente tres-souvent un systeme presque oppose a celui que nousvenons d'indiquer. Suivant ce systeme, les

(1) Pic montre trfes-bien comment Savonarole , en raisonnant d'apres la Bible, arrivait a ses Conclusions. ( Vita Fr. H. Savonarola, ch. v : it De divinis citra vclamen revelationibus , quarum particeps faclus Hieronymus , futuras pradixit clades. ) Savonavole lui-mfeme parle contlnuellement , dans tons ses Perils, des raisons naturelles qui devoilent 1'avenir, et plusieurs fois il re"pete que la vue de I'ayenir est une partie de la sagesse : Inter alias paries prudentije , tres principals ponunlur ; videlicet : memoria praeteritorum, intelligentia proBsentium, ct prssvidenlia futurorum. Exposltio Abachuch prophetss, per Fr. Hieronymum de Ferrarid.

(2) Voir le Compendium revelationmn , le Dialogo della verita profetica, les sermons sitr Job, et,parmi les sermons sur Amos, le sermon du 27 mars 14 9(5.

visions et les songes puerils 6tant mis hors de cause, le merveilleux instinct ou, si Ton veut, le pressentiment de 1'avenir, que personne ne pourra jamais refuser a Savo? narole , est considere , non pas comme une inspiration venue de Dieu ind6pendamment de la grace etdu salut^ maisplut6t comme unresultat et, pour ainsi dire, comme une partie essentielle de cet esprit e'vange'lique dont le chr6tien doit 6 trepene'tre' . Je ne suis, disait alors Savonarole/nipropheteni Ills de prophete; je ne veux pasde ce nom terrible , mais j'ai la conviction que les choses annonce"es par moi s'accompliront, parce que mes predictions sont fondees sur la doctrine chre"tienne,sur 1'esprit de cha-

rite" evangelique (1) Env6rite, ce sont vos p^ches, ce

sont les pe'che's de 1'Italie qui me rendent forc6ment prophete, et qui devraient rendre prophete chacun de vous. Le ciel et la terre prophdtisent centre vous , et vous ne le voyez pas, et vous ne 1'entendez pas. Votre intelligence est aveugle, vous fermez les oreilles a la voix du Seigneur qui vous appelle. Si vous aviez 1'esprit de charite", vous apercevriez tons, comme je I'apergois, le cMtiment qui s'approche (2).

Ges differentes manieres de voir se "rencontrent partout dans les oeuvres'deSavonarole ; elles se heurtent, se contredisent, sans qu'aucune d'elles r^ussisse jamais a prendre completement le dessus. Si 1'on remarque tres-souvent ces contradictions dans les sermons, on les trouve plus frequemment encore dans les Merits ayant pour sujet special la prophetic, 6crits qui me"ritent

(1) Predlche sopra Amos, p. 49 et autres; Florence, 1497.

(2) Epistola a certe divote persone, etc., dansQuetif, II, 181 ; Prediche sopra I'Esodo, page 12 (Florence 1498); Prediche sopra Amos, p. 39.

d'etre examines de pres par quiconque veut connaitre les principes deSavonarole sur cette matiere (1).

Dans le Dialogue sur la ve'rite prophet ique , que nous avons mentionn6 plus haul, le Frere s'entretient avec sept interlocuteurs alle*goriques qui repr6sentent les sept dons du Saint-Esprit, et il refute leurs diff6rentes objections. On commence par lui demander s'il ne se fait point passer pour prophete, afm de persuader plus facilement au peuple les ve"rit6s de la foi. II re"pond avec indignation qu'iln'y a qu'ime verit6, que tout mensonge

(1) II faut id rendre justice a Rudelbach, qui a el6 le premier a remarquer 1'opposition des deux principaux systemes de Savonarole sur la prophetic. Ses observations s'appuient sur un exameu atlenlif des ecrits du Frere ; mais il en tire , selon son habitude, des consequences absolument arbitraires. ( Voir, dans la biographic conipose'e par Rudelbach, un Ires-long chapilre intitule : Ueber die prophetische Gabe und die Prophezeiungen Savonarolas. ) Apres avoir constate la difference des deux systemes , il essaye de de"truire le premier et d'exagerer le second , pour faire de Savonarole un prophete dvangdique, c'est-a-dire un prophete de la ReTorme. Il le compare a I'abb6 Joachim, a sainte Brigitte et a sainte Catherine, qui sont plus ou moins, selon lui, les prophetes de la ReTorme.

Meier, quoiqu'il veuille faire aussi de Savonarole unprotestant", s'efforce d'alte'nuer les exagerations de son compatriole, et convient que celui-ci s'abandonne trop aveuglement a son imagination sans frein. 11 remarque egalement la difference des deux systemes de Savonarole; ndanmoins , il s'efforce ensuite d'aneantir 1'un et de cacher 1'aulre pour persuader a ses lecteurs que Savonarole n'etait pas et ne se croyait pas prophete, mais avait seulement pour but d'interpre'ter 1'avenir a 1'aide de 1'tfcriture. Meier semble n'avoir pas une idee assez netle de ce qu'il veut demontrer ; il traite son sujet avec tant de froideur et d'indecision, que loin de convaincre, il n'aboulit qu'a ennuyer. On doit cependant savoir gre a Rudelbach et a Meier d'avoir, avant lous les autres historiens, etudie les dcrits prophe'tiques de Savonarole, Les deux e"crivains allemands, out, les premiers, compris la ne"ce?siie d'approfondir, dans labiogvaphie du Frere, cet important sujet etde ne pas sauter a pieds joints par-dessus , comme ont fait les autres e"crivains.

est un peche', qu'on commettrait le plus grave des p.e"ch6s en se servant du nomdeDieu pour tromper tout un peuple, et en faisant ainsi de Dieu me'me un imposteur. Tout cela , lui demande un de ses autres interlocuteurs, ne cacherait-il pas une extreme arrogance sous les dehors d'une fausse modestie? Savonarole, s'appuyant sur I'autorit6 de saint Thomas, respond : La lumiere prophetique ne justifie pas Thomme. Sur quoi fonderais-je done mon orgueil, mon arrogance?)) Mais, ajoute un troisieme, ne pourrais-tu pas peut-etre t'abuser toi-meme de bonne foi? Non, re"pond Savonarole, cela n'estpas possible. Je connais la puret6 de mes intentions. J'ai ador6 sincerement le Seigneur, je m'efforce de marcher sur ses traces ; j'ai passe" des nuits entieres aprier; j'ai perdu la paixj'ai sacrifie" ma santo" et ma vie pour le bien du prochain. Non, il n'est pas possible que le Seigneur m'ait trompe". Gette lumiere est la v6rit6 meme ; cette lumiere aide ma raison, dirige ma charite" (1). Et il continue ainsi, soutenant avec'beaucoup d'eloquence un systeme tout a fait en contradiction avec celui qu'il avait expos6 peu de pages auparavant. A 1'un de ses interlocuteurs, il a prouv6 la v6rit6 de sa c< lumiere en disant que cette lumiere est independante de la grace; a un autre il veut prouver la meme affirmation en declarant que sa lumiere est presque identique a la grace.

(1) De verilatepropheticd, Dialogus in lib. VIII, S. L. A. Une autre autre ddition, portanl la date de 1497, a pour titre . De veritaie prophelica, libri sen dialot/lii IX. Ces deux Editions different seulement 1'une de 1'autre en ce que la secondc met 1'introduclion parmi les dialogues. La m6me annee ( 1497), une Iroisieme Edition fulfaileen italienj cette edition fut reproduile a Yenise en 1548.

Mais ce qui, plus que tout, m6rite d'elreremarque", c'est la reponse qu'il fit quand on lui demanda quelle certitude il avail de ses reflations. On 6prouve une pe"nible impression en le voyaht se debattre au milieu d'une foule de syllogismes et d'arguments sophistiques afin d'etablir que ses r6velations sont ve"ridiques. Triste situation que celle d'un homme qui veut de*montrera Taide de la raison qu'il est au-dessus de la raison et soutenir par des arguments humains v qu'il est audessus de I'humanit6. Savonarole, sans s'en apercevoir, marchait sur un terrain qui pouvait, en s'effondrant, 1'exposer aux plus graves perils. Pour expliquer sa puissance surnaturelle, il n'y avail qu'un moyen sans re"plique : le miracle. Aussi, la demande d'un miracle pouvait-elle un jour lui Sire faiteparla multitude aveugle, qui, danssa cre'dulite', le poussaitaux extremes; et cette demande pouvait devenir contre lui une arme tres-puissante entre les mains de ses adversaires. Mais il 6tait tellement fascine* par les fantdmes de son imagination, que le moindre doute n'entrait pas dans sa pens6e ; il eut regard^ ce doute comme une ingratitude impardonnable envers Dieu, et il se refusait a admeltre. que ceux qui ne croyaient point a sa parole fussent de bonne f oi.

Un second opuscule de Savonarole sur la proph6tie parut au mois d'aout de I'annSe 1495 sous ce titre : Compendium Revelationum (I). On y trouve un abre'ge'

(1) Une edition latine et une Edition italienne de cet ecrit furent publiees presque enmeme temps : Compendium revelationum. Impressit Fiorenliee ser Franc. Bonaccorsius, 1495; XV nonas mensis octobris. Le 18 aoiU 1495, le meme ^diteur avait publid en italien cet ouvrage, qu'irapriraa de nouveau, douze jours apres, Lorenzo Morgianni.

des principales visions du Frere et une foule de particularit6s tres-importantes sur sa vie; on y voit comment il commemja a prophetiser; on s'y rend compte.de la

Le Compendium revelationv.ni M impvime en latin a Paris et a Florence ( 1496), a Yenise (1537) , et encore une fois a Paris sous la direction de Quetif(1674).

La plupart des partisans de Savonarole out Uusse" des traite's rclalifs a ses prophtties. Parmi les principaux documents il faut citer la Letlre de JBenivleni ct Clement VII et les differents Traites oil Benivieni expose la doctrine de son maitre. Nous devons rappeler aussi les Giornate de Yioli , dont il ne reste que des fragments et qu'un resume general compose par Razzi. Fra Benedetto pavle des prophtties de Savonarole dans presque tons ses ouvrages , mais plus expressement dans le manuscrit de la Magliabechiana que nous avons mentionne : Secunda parte delle profeziedi Fra Girolamo. Enfin, sans prolonger indeTmiment noire Enumeration, n'oublions pas que Jean-Franc.ois Pic el tous les biographes traitent d'une maniere elcndue le n\6me sujet. Nous ne voulons pas non plus nfigligcr une remarque qui peut confirmer les assertions soutenues par nous dans ce chapitre. Fra Benedelto a e"crit tin ouvrage intitule : Fons vitse ( MS. Magi., XXXV, 96 ) ; il y raconte line longue serie de revelations ou de visions qu'il avail eues et qui sont au nombve de dix-sept environ. Entre la quinzieme e( la seizieme se Irouve un paragraphs qui a pour titre . Humilis excusatio prophet x, etdanslequelil dit: Haec autem scripsimus, non qnia firmiler vera esse credamus et quia sopniis fidem aliquam adhibeamus, sedquia sopnia aliquando non sunlspernenda; quura, sicutpatetclarum hi Scripturis , multa sopnia revelationes fuerunt, Scripsimus, etiam , ut cognoscamus an sint a natura an a diabolo an a Deo-, ut facta naturae adiscamus, et illusiones demonum vitemus, et ut divinam bonitatem cognoscamus et annumeremus. Obsecro omnes legentes, ut fidem certam biis do ( peut-elre veut-il dire nee do ) nee dare decrevi, et sic protestor ante Deum et homines, et sunt sicut si ista . non sopniassem. Solus Deus est , quiab aeterno novit, qui futurapredicere possit. Et si aliqua ista significare inveneris, non mireris, quia ego peccator sim; quum donum prophetia? (tesle sanclo Thoma) slat cum peccato mortali. Hac etiam ralione non me justum et bonum exislimes, quum ego infelix peccator sum, et multorum sum conscius peccalorum. II est certainement tres-singulier que ,fra Benedetto, apres s'elre appe!6 prophete, confesse inge"nument ne| pas sa-

lutte qu'il eut a soutenir centre le besoin de raconter ses visions, lulte dontil ne putsortir victorieux. Cetouvrage est 6crit en latin. II est tres-correct et presque e'le'gant, si on en compare le style a celui des autres ouvrages de Savonarole. II y a meme une certaine vigueur d'imagination dans le r6cit de plusieurs visions. On se souvient de celle que Savonarole eut en 1492 (1). Vers le meme temps il en eut une autre, qui merile d'etre rappe!6e. II vit une croix noire s'e"lever du milieu de la ville de Rome et monter jusqu'au ciel; sur cette croix e"taient inscrits les mots : Crux irx Dei. Le ciel s'obscurcissait; des nuages effrayants volaient dans Fair; le vent et le tonnerre grondaient; il pleuvait des fleches-, du feu, des e"pe"es; une immense multitude d'hommes p6rissait. Tout a coup la vision se transforme; le ciel reprend sa se're'nitfi et la croix noire disparait. Du milieu de Jerusalem surgit une autre croix , rayonnante d'or, qui illumine et re"jouit le monde, et sur laquelle on lit Finscription suivante : Crux miserkordiae Dei, Pour 1'adorer, la foule accourt de toutes les parties du monde. Cette vision acquit, elle aussi , une grande popularite ; elle fut propagee par un nombre infini de gravures et reproduite dans les Editions des CBuvres de Savonarole. Sa signification et les esp6rances qu'elle devait symboliser 6taient tres-faciles a comprendre. Cependant, il y

voir si ses visions sont simplemenl des songes ou des revelations , des operations de la nature ou des apparitions diaboliques. Tant il est vrai que ni Savonarole, ni ses partisans ne s'etaient pas forme sur celtematiere une opinion bien precise, et qu'ils etaient tres-portes a prendre pour des revelations toutes les illusions et tous les songes qui avaient un caractere religieux .

(1) Nous voulons pavlev de la vision relative a 1'epfie du Seigneur, vision que nous avons citee dans le ch. ix du livre I, p. 192.

a une autre vision plus difficile a expliquer, c'est celle oil Savonarole se pre~sente comme ambassadeur des Florentins aupres'de Je"sus-Christ , et QU il raconte longuement son 6trange voyage dans le paradis. Apres avoir decrit minutieusement le paradis, il rapporte les paroles qui lui furent dites par divers . personnages alle'goriques et par la Vierge. En parlant du trone de la Vierge, il va jusqu'a indiquer la quantite" et la qualit6 des pierres pre"cieuses qui ornaient ce trone. Le myste'rieux voyage se termine par un discours que J6sus-Christ adresse aux Florentins , en prenant Savonarole pour intermediaire, discours qui confirme toute la doctrine da Frere. Gelte vision fut rapporte"e pour la premiere fois dans un sermon du mois de mai 1493. Elle semble avoir souleve" quelques critiques et quelques contradictions, car, en 6crivant a un ami (1), Savonarole se plaint de propos dieted par la malveillance : Si Ton avait 6cout6 attentivement, on aurait compris que je n'ai pas pre"tendu avoir et6 corporellement dans le paradis, et que mon rcit retragait seulement une vision imaginaire, caril n'y a dans le paradis ni arbres, ni eaux, ni escaliers, ni portes, ni sieges. Pour toute personne de bonne foi, il e"tait aise de saisir que toutes ces choses ont & simplement mises devant mon esprit par le ministere des anges. Mais qui voudrait admettre que ces songes bizarres 6taient Tosuvre des anges plutot que les creations d'une imagination troubled?

La pu^rilit6 m&me de pareilles visions nous fournit un puissant argument pour d6fendre Savonarole contre

(i)Ad amiciim deficientem. Quetif, t. II, p. 209.

ceux quil'accusentd'avoir manque" de since'riteet d'avoir exploit^ la cre"dulit6 populaire, au profit de son aulorite. Cette accusation , si elle 6tait fondle, de"concerterait toutes les ide"es que fait nailre le caractere de J6r6me, r6duirait toute la vie du Frereaune incoherence absolue et rendrait inexplicables non-seulement ses plus belles qualite"s , mais aussi ses plus graves erreurs. Comment croire qu'un homme prudent, experiment^ intelligent comme l'6tait Savonarole, ait pu se montrer si naif et si maladroit dans 1'art de tromper?En admettant m&me qu'il ait eu 1'intention d'abuser les Florentins, quel besoin avait-il de raconter ses supercheries aux quatre vents? Quel besoin avait-il, pour en imposer au peuple, d'dcrire des Iraites obscurs et complique"s sur les visions, de s'entretenir sur ce sujet avec ses amis, avec sa mere, et de confier aux marges de ses Bibles 1'examen detaille de la question? (1) Les choses dont ses admirateurs impartiaux souhaiteraient le plus d'effacer le souvenir, les choses que la duplicit6 la moms prudente aurait peut-etre raconte"es au peuple, mais n'aurait certes pas imprime'es, sont precise"ment celles qu'il publiait et republiait, celles qu'il cherchait a prouver avec le secours de la Bible et de saint Thomas. II y a 14 une particularit6 de caractere bien digne de reflexion : cet homme qui subjuguaitun peuple entier, qui remplissait le monde de son 61oquence, qui 6tait le philosophe le plus original de son siecle, qui avail donn6 a Florence une forme de gouvernement pre'fe'rable a toutes les cons-

(1) Dans ses annotations bibliques, dans ses lettres a samfere, a ses freres, a ses amis, il exprime toujours les mfinoes idees sur 1'imporlance de ses propheties ; on y trouve les m^raes prhicipes, les mtoes senlimerils el les ni^mes contradictions.

titutions an!6rieures, s'enorgueillissait d'avoir entendu des voix dans 1'air, d'avoir vu I'dp6e du Seigneur, d'avoir e"le" 1'ambassadeur des Florenlins aupres de la Viergel G'est un fait que 1'hisloire ne doit ni caeher, ni alt6rer; elle doit seulement le mettre dans son vrai jour, parce qu'il peut devenir le sujet d'une se"rieuse meditation pour le philosophe. On e'prouve une impression solennelle en observant combien la Providence humilie profond6ment les plus grands hommes : a leurs facultes presque divines elle associe des faiblesses singulieres, afm de nous rappeler qu'ils ne furent, eux aussi, que de pauvres mortels.

Get e*trange contraste ne se manifesla jamais avec plus de force qu'en Savonarole et pendant l'e"poque inaugur6e par le Frere. Au milieu de ce rajeunissement du genre humain, loutes les facultes semblaient s'exalter outre mesure; on eut dit que la vie e"lait devenue une sorte de fievre, accompagne"e d'un delire dontil <tait impossible de se preserver. Nous avons vu le grave Marsile Ficin changer chaque jour les pierres de ses bagues suivant 1'etat de son esprit, changer aussi dans ses amulettes les .griffes etles dents des differents animaux, et disserter en chaire sur les vertus occultes de ces objets. FranQois Guichardin, nous 1'avons dit, affirmait avoir 6te en rapport avec les esprits aeriens , et Crisloforo Landino recherchait dans les astres 1'avenir de la religion chr6tienne. On peut done conclure que Savonarole ne diffe'rait de ses plus ce"lebres contemporains qu'en ce qu'il attribuait a des causes religieuses et surnaturelles les effets que les aulres philosophes et les autres penseurs attribuaient aux puissances occultes. Si nous p6n6trons plus avant dans cette pSriode historique que les Frangais ont ap-

pelee Renaissance, notre 6tonnement deviendra plus grand encore. Les songes de Pomponace , de Porta, de Cardano laissent loin derriere eux ceux du Frere de Saint- Marc. Ceshommes hardis qui, a travers les sciences occultes, frayerent la voie a Galilee, vivaient dans une sorte de reve conlinuel. Personne aujourd'hui ne voudrait croire la re"alite des songes de Gardano , si lui-meme ne les avail raconle"s dans sa biographie; personne ne voudrait croire a la grandeur de son intelligence, si ses Merits n'6taient parvenus jusqu'a nous pour confirmer ses decouvertes. Cardano abandonna aux visions la plus grancle parlie d'une vie qu'il aurait du consacrer tout entiereci la science. Entendait-il un sifflement, il le prenait pour la voix de son ge"nie; une guepe qui entrait dans sa chambre lui donnait ^occasion d'6crire un volume presque entier de predictions, et il accordait tant de foi a ces predictions, que, au dire des historiens, il se laissa mourir de faim pour amener la realisation de 1'une d'elles(l).

Tels furent les hommes, tels furent les temps qui devaient donner a la religion, a la science et a la liberte de si nombreux martyrs. Nous 1'avons dit pliisieurs fois : si 1'on ne met pas Savonarole a la t^te des temps nouveaux, on ne pourra jamais comprendre son caractere. Quand il monlail enchaire pour annoncer les 6venements futurs, il les voyait avec tant de certitude , qu'il croyait presque franchir le seuil d'une ere nou-

(l) Ce dernier fait est affirme par De Thou. Yoir Libri, Histoire des sciences maihe'maUques ; Cardano, De vita proprid. Quant a Porla, on pourra lire ce qu'en dit Libri et ce que lui-m&me e"crit dans son ouvrage sur la Magie. Voir aussi : Die philosophische Weltanschauung derIie[ormationszeit,Ti(m Carriere, Stuttgart, 1847.

velle; il pressentait si vivement 1'avenir qu'il y vivait d6ja. Quand, au contraire, il voulait raisonner ?ur le don merveilleux qu'il posse"dait et qui ne s'explique que par la grandeur de son esprit, il reculait vers le passe", et, redevenant esclave de la scolastique, il ne se comprenait pas lui-mfime. Aussi, dans Savonarole, comme dans toute son e"poque , nous voyons le pass6 et 1'avenir se livrer un violent combat. Le pass6 est encore profonde'ment enracine, mais il se desseche deja et perd sa vitalite , tandis que 1'avenir, jeune et vigoureux, grandit en sentant que le monde lui appartient.

Page 1