‹ Jérome Savonarole et son temps [microform]Chapitre 41 sur 42 · MO · texte numérisé non relu

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taient pas plus de cinquante lorsque Savonarole vint a Florence, on encomptait deux cent trente-huit en 1495; II fallut demander a la R6publique les bailments contigus de la Sapienza, qui, au moyen d'un souterrain creuse" sous la via del Maglio, furent reunis au convent. Parrai les moines se trouvaient des jeunes gens appartenant aux premieres families de Florence, entre autres les six freres Slrozzi, quelques-uns des Gondi , des Salviati , des Acciaiuoli. On remarquait aussi des hommes d'un Age mur, renommes dans les lettres, dans les sciences, dans la politique, comme Pandolfo Rucellai, Giorgio Vespucci oncle du ce"lebre navigateur, Zanobi Acciaiuoli, le juif Blemmet maitre de Pic de la Mirandole, Pietro Paolo Urbino, professeur de me"decine (1). .

La maniere dont se produisaient ces conversions a la viemonastique m6rite une attention sp^ciale; elle prouve que Savonarole, loin d'encourager les resolutions subites et les enthousiasmes trop faciles, se comportait au contraire avec une souveraine prudence. Nous en trouvons un exemple dans le re"cit que nous a laisse de sa propre conversion le florentin Bettuccio , plus connu sous le nom defra Benedetto. Bettuccio, fils d'un orfevre, exer- Qait 1'art, alors tres-lucratif, de la miniature. Gai de caractere, plein d'impe'tuosite" et de courage, il etait encore dans la fleur de la jeunesse. II connaissait le chant, 'la musique et la po6sie. II aimaiUes aisesdela vie ets'abandonnait eperdument aux plaisirs. Aussi etait-il accueilli a bras ouverts dans, les, joyeuses soci6t6s, au milieu:

(1) Le p&reMarchese, Storia del Convento di San-Marco. L'histoire du couvenl de Saint-Mai-c se Irouve pantiles Scrilti van editiis par Le'Monnier, en I860. Voir p. 156-157.

desquelles il menait.une existence. insouciante et- galante: ,

Tanto musco e profumo allor portavo , Con tante pompe e leggiadrie e gale , die col cervel senza penne volavo (1).

C'6tait ceperidant une triste 6poque, il Tavoue luir me'me , que celle dont il fut le terrioin. jC'e'tait le temps du pape Alexandra, temps d'avarice, de.luxure et d'incre'dulite;

Ne quasi si credea dal telto in'su (2).

Telles 6taient les habitudes du miniaturiste Bettuccio, lorsque commenpa a se r6pandre la reputation deSa-. vonarole. Tout le monde alors voulait assister aux sermons- du Frere, ; mais Bettuccio se gardait bien de suivre la foule. II avait,embrass6 le parti des Arrabbiati et raillait avec eux \e$ Piagnoni. Unjour, s'e"tant trouv6 dans la maison d'une noble et belle dame, qui vantaitavec enthousiasme les predications de Savonarole, il ne r^pondit que par un sourire moqueur; cependant, un autre jour, il c^da aux instances persuasives de la meme damcj et se laissa entrainer a la cathedrale. II nous d6crit la confusion qu'il 6prouva lorsque, en entrant.dansl'e'glise, ilse Yitau milieu d'une si grande multitude de fideles, qui le regardaieht avec 6tonnement. Au premier abord, ileut I'id6e de s'en aller; n^anmoins il resta, quoique tr6s,-m6content: Un charigement subit

(1) Je porlais alors tant de muse et tant de parfums, tant d'ornements et de parures magnifiques, que mo'n imagination le"gere volait sans avoir des ailes. (Fra Benedetto, .Cedrus Libani, petit poeme publie" par le pere Marchese dans I'Archivio Storico. )

(2) On ne croyait: presque pas aux choses du del. ,

s'op6ra en lui lorsque Savonarole monta en chaire. Les yeux une fois fix6s sur les regards du pr6dicateur, Beltuccio ne put les en d6tacher; son attention fut comme enchain6e, et 1'impression qu'il ressentit fut irresistible. Je reconnus, dit-il , que j'6tais plus mort que vif. Apres le sermon, il se retira dans un lieu solitaire, et rentra en lui-meme pour la premiere fois. Quand il revint chez lui , a la suite d'une longue meditation , il 6tait entierement transform^. II abandonna ses cahiers de musique et ses instruments, deiaissa ses soci6t6s habituelles et renonga aux vetements parfumfis :

Come un vento, SpogMrni al tutto d'ogni leggiadria (1).

A partir de ce jour Bettuecio deviht un des auditeurs lesplus assidus des sermons de Savonarole; ilvisitait fr6quemment l'6glise de Saint-Marc, r6citait les prieres et les litanies, La lutte, dit-il, que j'eus a soutenir contre , mes compagnons fut.tres-p6nible : partoutils me poursuivaient de leurs sarcasmes ; mais beaucoup plus p6nible encore fut la lutte que je soutins contre mes passions, qui, ser6veillant ichaque instant, me livraient les plus terribles assauts. Quand il se crut sur de luim6me , il alia s'agenouiller aux pieds du s6vere prieur de Saint-Marc. La voix de Bettuecio tremblait; le jeune converti pouvait & peine articuler une parole devant cet homme qui 1'avait r6g6n6r6. II parvint pourtant i dire qu'il desirait revetir Thabit de saint Dominique. Savonarole lui repre"senta les perils d'une d6cision pr6cipite'e, les difficult^s de la vie monastique, et lui conseilla de se

(l) Je rejelai subiteraent les futililes de toufes sortes.

soumettre a une plus serieuse 6preuve en menant d'abord la vie d'un vrai chr6tien hors ducloitre. Ce conseil ne fut pas inutile, car Bettuccio eut encore a combattre viplemment centre ses passions et n'en triompba'pas toujours. Gependant, apres avoir fait une rigoureuse penitence de ses nouvelles fautes, apres s'6tre senti maitre de Iui-m6me pendant longtemps , il revint vers Savonarole dans un 6tat d'esprit plus tranquille. Neanmoins, celui-ci, qui ne 1'avait jamais perdu de vue, ne voulut pas encore lui accorder 1'habit. II lui imposa le ' soin d'assister les malades et d'ensevelir les morts :

Cosi piii mesi in un santo ospitale , A vivi e morti caritk facevo (1).

De temps en temps Bettuccio etaitappele dans la cellule du Frere, qui lui donnait des avis et lui enseignait les devoirs de la vie monastique. Enfm, le 7 novembre 1495, il prenait 1'habit a Saint-Marc, et le 13 decembre il pronongait ses voaux solennels sous le nom de fra Benedetto (2). C'est ainsi que Savonarole acquit un de ses plus fideles disciples. Fra Benedetto futun de ceux qui montrerent le plus de courage a Theure du danger; sapieuse admiration pour son maitre ne fit qu'augmenter jusqu'au dernier moment.

Savonarole dirigeait avec la me'me prudence tous ceux

(1) Ainsi, pendant plusieurs raois , dans un saint hfipital , je m'occupai de remplir des devoirs de charite envers les vivants et envers les morts.

(2) Nous avons emprunte le re"cil de cette conversion au Cedrus Libani de fra Benedetto. Si 1'on desire d'autres details sur la vie de ce religieux , on peut lire ce qu'en dit le pere Marchese dans ses Seritti vari, t. II, p. 176-205 , edit. Le Monnier, 1860.

qjui le consultaient. Jamais il ne poussa persqnne a em-.-, brasser la vie religieuse. Son but unique 6tait d'am6- r liorer les moeurs, de propager la morale , de re'ge'ne'rer la religion du Christ. G'est a celte noble tache qu'il . consacrait sp^cialement tout- son temps, toutes ses forces, toute son intelligence. Quand il recommandait en cbaire les bonnes rmBiirs et les vertus chretiennes , son ame semblait passer dans ses yeux et p^netrer dans I'dme de ses auditeurs. De jour en jour le peuple s'ameliorait visiblement sous cette influence bienfaisante, ' Tous les ecrivains contemporains ne cessent d'exprimer leur Stonnement pour cette sorte de miracle : quelquesuns admirent le triomphe que la religion remporta alors; d'autres regrettent le temps des danses joyeuses et des chants carnavalesques; tous s'accordent k constater le changement des moeurs, et I'attribuent unique menta Savonarole. :

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